Paweł HUELLE: David Weiser

Published by Cléanthe on

Au cours d’un été de l’enfance, dans la Pologne communiste des années 1950. Une bande de garçons passe ses journées à explorer les environs de Gdańsk, dans ce territoire à la fois très réel et presque merveilleux que les enfants savent se construire à l’écart du monde des adultes. Parmi eux, il y a David Weiser. Garçon solitaire et mystérieux, Weiser exerce bientôt sur ses camarades une étrange fascination. Il semble connaître des lieux que les autres ignorent, posséder des pouvoirs qu’ils ne comprennent pas, maîtriser des secrets auxquels eux seuls peuvent être initiés. Puis surviennent des événements que les enfants eux-mêmes peinent à expliquer. Weiser disparaît. Les adultes interrogent ses camarades, cherchent à reconstituer les faits, réclament des réponses. Mais quelque chose leur échappe. Et bien des années plus tard, l’un des enfants de cet été-là, devenu adulte, revient à son tour sur ce qui s’est passé et tente de comprendre qui était vraiment David Weiser et comment il a pu disparaître…

Publié en Pologne en 1987, Weiser Dawidek, traduit en français sous le titre David Weiser, est le premier roman de Paweł Huelle, écrivain profondément lié à Gdańsk, la ville où il est né en 1957. Ville allemande devenue polonaise au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ville de populations déplacées et de mémoires effacées, Gdańsk porte en elle plusieurs histoires dont le roman laisse affleurer les traces.

C’est d’ailleurs là-bas, sur les lieux-mêmes de l’histoire, que j’ai fini de lire ce roman, au cours d’un périple estival qui m’a conduit à travers l’Allemagne et la Pologne jusqu’aux rives polonaises de la mer Baltique (l’occasion aussi d’un petit coucou à la maison natale de Günter Grass dont j’aurai à reparler bientôt). J’avais pris la précaution, avant de partir, de me procurer le roman, que je n’ai pu trouver que d’occasion. J’ai pu vérifier sur place que Huelle, disparu il y a bientôt trois ans, continue à être considéré en Pologne comme un auteur important. Malheureusement, tous ses livres n’ont pas été traduits en français – notamment Castorp, qui imagine un amour de jeunesse de Hans Castorp à Sopot (la station balnéaire de Gdańsk), vers 1900, une sorte de prequel à La Montagne magique de Thomas Mann! Le livre est bien présent aujourd’hui dans les librairies en Allemagne, où il semble rencontrer un certain succès. La récente actualité autour de Thomas Mann, dont l’oeuvre vient de tomber dans le domaine public, aurait peut-être mérité une traduction du roman de Huelle. En tout cas la réimpression de ses autres romans, par exemple en poche, ne serait pas inutile. Car vraiment cet auteur mérite qu’on le (re)découvre.

Le talent de Huelle en effet est de raconter une histoire ancrée dans une réalité historique et politique donnée, et dont l’objet est justement cette histoire politique, le statut de la Pologne communiste d’après-guerre, le passé allemand et juif de Gdańsk, refoulé, tout en se détournant des formes du roman politique et historique traditionnel (parce que sans doute le roman a paru en 1987, parce qu’il fallait encore alors jouer avec la censure). Le monde de la Pologne communiste y apparaît plutôt en creux, tel que peuvent le percevoir des enfants qui en subissent les règles et les contraintes sans toujours comprendre le système dans lequel ils vivent. Et cela est particulièrement réussi.

David Weiser m’est apparu ainsi comme un très beau roman de l’enfance. Non pas seulement parce qu’il raconte des souvenirs d’enfants, mais parce qu’il parvient à retrouver quelque chose de leur expérience singulière du réel. Les terrains vagues, les passages secrets, les lieux interdits constituent une géographie parallèle à celle des adultes. Les enfants vivent au milieu de ces derniers sans appartenir tout à fait au même univers. Ils ont leurs fidélités, leurs peurs, leurs rivalités, leurs croyances. Et surtout ils acceptent encore qu’une part du réel demeure inexplicable.

C’est précisément dans cet espace que surgit Weiser. Il est à la fois l’un des enfants et celui qui ne leur ressemble pas. Il fascine parce qu’il paraît en savoir davantage, parce qu’il semble capable de franchir des limites devant lesquelles les autres s’arrêtent, parce qu’il a séduit une de leurs camarades et qu’ils semblent basculer tous les deux déjà dans le monde des désirs de l’adolescence, parce qu’il manie des armes, des explosifs, et paraît se livrer, hors de leur présence, à de curieux exercices de lévitation. À son contact, l’aventure enfantine prend une dimension presque mythique. Plusieurs fois le roman flirte avec le fantastique. Alors, lorsque le monde adulte intervient pour demander aux enfants ce qui s’est passé, deux conceptions du réel se heurtent: d’un côté, celle qui exige des faits, des causes et un récit cohérent (celle du directeur de l’ecole, du representant du Parti, de de la police); de l’autre, une expérience dont une partie semble justement résister à toute explication. A l’ordre rigide, adulte, du communisme, Huelle oppose la liberté et la fantaisie de l’enfance, dans une longue réminiscence d’oscar Matzerath, le héros du Tambour de Günter Grass, jamais nommé, mais qui est l’un des sous-textes probables du roman de Huelle.

C’est là que la construction du roman devient particulièrement intéressante. David Weiser repose en effet sur une double enquête séparée par le temps. Dans le passé, les trois enfants sont interrogés par des adultes qui cherchent à établir ce qui s’est produit, maisnauxquels les.enfants ne diront jamais la vérité. Dans le présent de la narration, l’un de ces enfants, devenu adulte, reprend lui-même l’enquête. Celui qui était interrogé est devenu celui qui interroge. Mais les années n’ont pas nécessairement rendu la vérité plus accessible. Il faut désormais composer avec les souvenirs, avec leurs incertitudes, avec ce que chacun a conservé ou transformé de cet été. L’enquête sur Weiser devient ainsi inséparable d’une enquête sur l’enfance elle-même. Que reste-t-il d’un événement lorsque ceux qui l’ont vécu ont grandi? Peut-on retrouver ce qui s’est réellement passé ou ne retrouvons-nous jamais que les récits que nous avons construits autour de nos souvenirs?

Car entre les deux époques, quelque chose s’est en tout cas défait. Weiser a disparu, mais sa disparition n’a pas laissé les autres indemnes. Les enfants ont grandi, les amis se sont éloignés, le petit groupe s’est dispersé. Des années plus tard pourtant, l’absent demeure étrangement présent. C’est peut-être même l’un des paradoxes les plus beaux du roman: Weiser n’est plus là, mais son absence continue à peser sur ceux qui l’ont connu.

Qui est alors David Weiser? C’est sans doute la question à laquelle il faut résister à l’envie de répondre trop rapidement. Le personnage possède quelque chose d’une figure mythique, peut-être même par moments messianique. On peut voir en lui l’incarnation de cette enfance perdue que le narrateur tente vainement de retrouver. On peut aussi reconnaître dans sa liberté et dans son refus des règles une figure qui s’oppose au monde ordonné, surveillé, rationnel de la société communiste.

Mais son nom, son identité juive et surtout sa disparition invitent encore à une autre lecture qui m’a particulièrement intéressé. Weiser ne peut-il pas également être lu comme la trace d’une composante juive de la Pologne qui s’est presque entièrement effacée au cours du XXe siècle? Bien sûr, il faudrait se garder d’une équivalence trop simple: Weiser n’est pas un symbole que le lecteur pourrait traduire terme à terme. L’ecriture de Huelle ne permet pas cela. Elle n’est jamais allégorique. Mais la disparition du garçon et le vide qu’elle laisse derrière elle peuvent difficilement ne pas entrer en résonance avec cette autre disparition: celle des juifs de Pologne. Cette hypothèse me paraît d’autant plus intéressante que le roman ne raconte justement pas la disparition du monde juif polonais. Il en ferait plutôt sentir l’absence. Quelque chose a existé, quelque chose n’est plus là, et pourtant ce manque continue de travailler le présent. De la même manière, personne ne parvient à expliquer définitivement ce qu’est devenu Weiser, mais tous restent, d’une manière ou d’une autre, déterminés par sa disparition. L’absent acquiert ainsi une présence que le personnage vivant n’aurait peut-être jamais possédée.

Il serait donc dommage de chercher une clé unique à l’énigme. Weiser est peut-être à la fois l’enfance, la liberté, le mystère, une mémoire juive disparue, ou simplement cet être singulier que le narrateur adulte ne réussira jamais à ramener dans les catégories rassurantes de l’explication. Le roman tire précisément sa force de cette résistance. Et c’est sans doute pourquoi l’enquête ne peut véritablement s’achever. Retrouver une explication définitive à la disparition de Weiser reviendrait à refermer le passé. Or Huelle fait exactement l’inverse: il montre combien certaines absences continuent de façonner ceux qui leur survivent. L’enfant devenu adulte peut revenir sur les lieux, interroger les souvenirs, confronter les récits; il ne retrouvera ni Weiser, ni l’enfance, ni le monde dans lequel cette histoire s’est déroulée. Il lui reste leurs traces. Comme la tombe du vieux camarade sur laquelle se rend régulièrement le narrateur et avec qui il converse. Et peut-être est-ce finalement cela que raconte David Weiser.


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