Philip ROTH: Professeur de désir
Après l’extravagante métamorphose du Sein, David Kepesh revient pour raconter ce qui précède cette fable burlesque. Celui qui s’éveillait changé en sein géant retrouve ici son histoire d’homme: son enfance dans les montagnes des Catskills, où ses parents tiennent un hôtel fréquenté par une fidèle clientèle juive new-yorkaise, ses premières expériences sexuelles à Londres, son mariage désastreux avec Helen Baird, sa longue psychanalyse, puis sa rencontre avec Claire Ovington, dont il croit un temps que l’amour pourra enfin apaiser ses tourments. Au fil des années, les femmes, les voyages, les livres et les séances chez le psychanalyste composent les étapes d’un apprentissage sans cesse recommencé. De Londres à Prague en passant par Venise, Kepesh poursuit obstinément un bonheur qui semble toujours à portée de main, avant de lui échapper. Car chaque conquête ouvre une nouvelle inquiétude, chaque apaisement révèle un manque plus profond. Et lorsque l’été s’achève, il lui faut bien reconnaître que le plus difficile n’était peut-être pas de désirer, mais d’apprendre à vivre avec le désir…
Publié en 1977, Professeur de désir est le deuxième roman que Philip Roth consacre à David Kepesh. Il occupe la place centrale d’une trilogie ouverte avec Le Sein (1972) et refermée près de trente ans plus tard par La Bête qui meurt (2001). C’est aussi le plus ample des trois. Dans chacun de ces romans, Roth confère à son héros un double statut particulièrement fécond: David Kepesh est à la fois le personnage principal et le narrateur autobiographe de sa propre existence. Narrateur de sa propre vie, il la reconstruit, la met en scène, l’interprète.
Le roman est construit en quatre mouvements, comme les actes d’une pièce, ouvrant sur un cinquième acte laissé en blanc dans la fin ouverte du roman. Le premier suit l’enfance, la jeunesse, l’année londonienne où Kepesh découvre une liberté sexuelle incarnée notamment par les sœurs suédoises Elisabeth et Birgitta, avant que son mariage avec Helen ne fasse basculer cette ivresse dans la frustration. La deuxième partie est encadrée par deux séances de psychanalyse et explore, à travers l’impuissance sexuelle, une impuissance plus profonde, celle d’habiter pleinement sa propre existence. Un an plus tard, la rencontre avec Claire Ovington ouvre un troisième temps, celui d’un désir retrouvé. Leur voyage à Venise puis à Prague, sur les traces de Kafka, compte parmi les plus belles pages du roman. Enfin, un séjour à la campagne conduit à une conclusion d’une douceur mélancolique, profondément tchékhovienne.
Plus encore qu’un roman du désir, Professeur de désir est ainsi un roman de textes, ou plutôt du désir dans son dialogue avec la littérature. David Kepesh est professeur de littérature comparée, spécialiste de Kafka. Son existence semble constamment filtrée par les œuvres qu’il lit et enseigne. Roth insère des lettres, des fragments de cours (dont une savoureuse introduction au séminaire «Désir 341»), des citations de Kafka et de Tchekhov, autant de manières de montrer que les livres ne viennent pas illustrer la vie, mais en deviennent l’un des modes d’expérience. La littérature sert à expliquer le réel, parce qu’elle est aussi une manière de l’habiter. J’ai particulièrement aimé cette circulation permanente entre les œuvres et l’existence. Kafka, par exemple, qui occupe une place centrale dans le roman (parce que David Kepesh le lit, parce qu’il le cite, parce qu’il rédige un cours, un article sur lui, parce qu’il se rend à Prague sur les traces de l’écrivain et jusque sur sa tombe) n’est pas seulement une référence savante, le support de cours, de textes qui seraient coupés de la vie ou se développeraient de façon « non référentielle ». La biographie de Philip Roth elle-même résonne dans celle de son personnage narrateur de lui même: au cours des années 1970, Philip Roth a fait plusieurs voyages en Tchécoslovaquie. Les voyages que Roth exécute jusqu’à ce que son visa lui soit finalement refusé par les autorités du pays, inquiètes de ce romancier americain et juif qui frequente les dissidents, au premier rang desquels Kundera, ont nourri directement le roman, et l’ombre de Kafka accompagne Kepesh jusque dans le rêve qu’il y fait d’une improbable «putain de Kafka». Tchekhov, lui, autre grande figure du roman, et de la vie du lecteur-professeur Philip Roth, fournit la clé émotionnelle du livre. À deux reprises, à des moments clés du roman, David Kepesh se remémore une phrase de La Dame au petit chien, la plus célèbre des nouvelles de l’écrivain russe, comme une clé de son existence: « Et tous deux savaient que le plus compliqué, le plus difficile ne faisait que commencer. ». Chez Philip Roth, comme chez Tchekhov, le bonheur n’est jamais un état. Il n’est qu’une fragile promesse, toujours menacée.
Cette omniprésence de la littérature répond d’ailleurs à une autre caractéristique du roman: son organisation presque théâtrale. Philip Roth est de ces écrivains qui a la passion des personnages. Dans Professeur de désir, les personnages entrent et sortent de la scène comme des acteurs, chacun incarnant une possibilité du désir. Herbie Bratasky déploie une énergie rabelaisienne où le corps (via ses imitations scatologiques) triomphe des interdits; Ralph Baumgarten, poète érotomane, représente la dissidence intellectuelle; Elisabeth et Birgitta sont le temps de l’assouvissement sans culpabilité; Helen celui de l’expérimentation de la passion, de la douleur et de la frustration; Claire enfin celui d’un bonheur retrouvé, avant que ne s’insinue la peur de sa disparition.
Une autre tradition, celle du roman de formation, avertit le lecteur, dès le titre ironique, que le destin de Philip Kepesh, que le fidèle de Philip Roth aura déjà vu réduit dans le précédent volume de la trilogie à l’état d’une gigantesque glande mammaire, est celui de ces héros incapables de se hisser au statut de héros, c’est-à-dire à ce qu’on attend d’eux. Ce «professeur de désir» n’enseigne évidemment pas le désir. Il est au contraire celui qui découvre, au fil de son existence, qu’il échappe à toute maîtrise. Le roman emprunte les traits du Bildungsroman: enfance, jeunesse, expériences amoureuses, mariage, voyages, psychanalyse, autant d’étapes qui devraient conduire le héros à une forme de maturité. Mais Roth en inverse discrètement la logique – en tout cas la logique narrative à quoi on réduit parfois rapidement ce type de récit. Car qu’est-ce que la maturité de Julien Sorel, de Lucien de Rubempré, de Fredéric Moreau, en effet? A l’instar de ces contre-héros du roman de formation à la française, Kepesh accumule les expériences sans jamais atteindre la sérénité qu’elles semblent promettre. Chaque conquête ouvre une nouvelle inquiétude, chaque bonheur révèle une fragilité nouvelle. Constamment partagé entre la satisfaction du désir, qui engendre la culpabilité, et son refoulement, qui nourrit la frustration, menacé par l’impuissance, hanté par la mort, il cherche son identité masculine dans une oscillation incessante entre l’appel de la libido et les normes morales, sociales ou affectives qui prétendent l’encadrer. Le roman pourrait presque passer pour puritain si Roth ne faisait pas discrètement intervenir Colette, dont le rapport libre et décomplexé au désir laisse entrevoir une autre manière d’habiter le monde.
Enfin il y a ce magnifique final, qui m’a profondément touché. Après un été lumineux passé à la campagne avec Claire, David Kepesh semble avoir enfin trouvé un équilibre auquel il aspirait depuis toujours. Pour la première fois peut-être, le désir et la vie de l’esprit cessent de s’opposer. Les journées s’écoulent entre les baignades, la présence sensuelle de Claire, la beauté tranquille de son corps, sa douceur, sa patience, sa faculté de compréhension, les heures de lecture et les notes que Kepesh accumule pour ses cours, donnant alors l’impression rare d’une réconciliation: celle du corps et de l’intelligence, de l’amour et de la littérature. Mais cette plénitude est déjà menacée. En l’espace d’une seule journée, le passé, le présent et l’avenir viennent se rencontrer. Helen, son ex-femme, réapparaît. Une université sollicite une lettre de recommandation pour Ralph Baumgarten, son ancien collègue poète. Enfin, son père annonce sa visite.
La venue d’Abe Kepesh est sans doute l’un des plus beaux moments du roman. Volubile, débordant de fierté, heureux de voir son fils installé auprès d’une femme qu’il aime et qui semble l’avoir enfin «rangé», il en fait parfois un peu trop, avec cette tendresse maladroite propre aux pères. Roth saisit admirablement cette affection mêlée de pudeur qui unit les deux hommes. Derrière la gaieté du vieil homme affleure pourtant une inquiétude silencieuse. Parce qu’il vieillit. Parce que David pressent obscurément qu’il lui faudra un jour vivre sans lui. Parce que toute cette journée baigne dans la conscience que rien ne dure.
C’est là que le roman prend une coloration profondément tchékhovienne. L’angoisse y naît du temps lui-même. Kepesh comprend que le bonheur qu’il connaît auprès de Claire n’échappera pas davantage que les autres à l’usure des jours. Le désir qui l’a tant tourmenté finira lui aussi par s’émousser; les corps vieilliront, les êtres disparaîtront. Et pourtant, cette certitude ne détruit pas encore le bonheur présent. Pour le lecteur, elle le rend même plus précieux encore, mais avec cette pointe de mélancolie propre à l’univers de Tchékhov. Rarement, à ma connaissance (mais il me reste encore beaucoup à lire), Roth aura écrit avec une telle délicatesse cette coexistence de la joie et de la mélancolie, de la plénitude et de la perte déjà inscrite au cœur même de ce qui la rend possible. C’est sans doute dans ces quelques pages finales que Le Professeur de désir atteint sa plus grande profondeur humaine.
« Je peux venir me présenter devant vous en veston et cravate, je peux m’adresser à vous en vous appelant cérémonieusement « madame » ou « monsieur », mais je vous prierai malgré tout de vous abstenir de parler de « structure », de « forme » et de « symboles » en ma présence. Il me semble que nombre d’entre vous se sont laissé suffisamment intimider par leur troisième année à l’université et devraient pouvoir maintenant à la fois retrouver l’intérêt et l’enthousiasme qui les ont très probablement conduits, au départ, à lire des œuvres romanesques et à rétablir dans leur dignité cet intérêt et cet enthousiasme, car vous ne devriez plus en avoir honte. À titre d’expérience, vous pourriez même, dans le courant de cette année d’études, refuser toute terminologie scolaire, rejeter les « intrigues », les « protagonistes » — sans parler de tous ces termes solennels dont vous aimez trop souvent truffer vos observations, tels qu’« épiphanie », « persona » et, bien sûr, « existentiel » pour qualifier tout ce qui existe sous le soleil. Je vous fais ces suggestions dans l’espoir que si vous parlez de Madame Bovary plus ou moins sur le même ton que vous employez avec votre épicier ou la personne que vous aimez, vous accédiez à une relation plus intime, plus intéressante, plus « référentielle », pourrait-on même dire, avec Flaubert et son héroïne.
En réalité, si les romans qui vont être étudiés durant le premier semestre traitent tous à un degré plus ou moins obsessionnel du désir érotique, c’est que j’ai pensé que les lectures axées sur un sujet qui vous est à tous relativement familier pouvaient vous aider à mieux situer ces livres dans le domaine de l’expérience et, en outre, à vous dissuader de les enfermer dans un monde inerte et artificiel de procédés narratifs, de motifs métaphoriques et d’archétypes mythiques. Par-dessus tout, j’espère que la lecture de ces livres enrichira votre connaissance de la vie sous ses aspects les plus étonnants et les plus exaspérants. J’espère moi-même en retirer quelque chose. »
Philip Roth, Professeur de désir (The Professor of Desire, 1977), trad. Henri Robillot
Le cycle David Kepesh
La Bête qui meurt (2001)
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