Catégorie : Extraits et citations

Mondscheinsonate

La lune était haute et éclairait les vastes bas-fonds, où l’eau de la marée montante commençait à passer sur la
vase étincelante. Seul le léger bruit de l’eau ; aucun cri d’animal ne se faisait entendre dans cet immense espace;
dans le marais aussi, derrière la digue,
tout était vide ; les vaches et les boeufs étaient encore tous dans les étables. Rien ne bougeait ; seulement, ce qu’ils prenaient pour un cheval blanc semblait remuer encore là-bas, à Jevershallig.
– On y voit mieux, fit le valet, brisant le silence, je vois clairement briller, tout blancs, les ossements des moutons.
– Moi aussi, dit le garçon, en tendant le cou, puis, comme mû par une idée subite, il tira le valet par la manche:
– Iven, souffla-t-il, le squelette de cheval qui était là d’habitude, où est-il? Il n’est plus visible !
– Je ne le vois pas non plus. Etrange ! fit le valet.
– Pas si étrange, Iven! Parfois, je ne sais dans quelles nuits, on dit que ses ossements se soulèvent et s’agitent comme s’ils étaient vivants « 

Theodor STORM, L’Homme au cheval blanc, editions Sillage, traduction de Raymond Dhaleine, p.93.

Ce n’est pas dans les musées qu’il faut chercher des raisons d’espérer

Ce qui compte, c’est la vérité. Et j’appelle vérité tout ce qui continue. Il y a un enseignement subtil à penser qu’à cet égard, seuls les peintres peuvent apaiser notre faim. C’est qu’ils ont le privilège de se faire les romanciers du corps. C’est qu’ils travaillent dans cette manière magnifique et futile qui s’appelle le présent. Et le présent se figure toujours dans un geste. Ils ne peignent pas un sourire ou une fugitive pudeur, regret ou attente, mais un visage dans son relief d’os et sa chaleur de sang. De ces faces figées dans des lignes éternelles, ils ont à jamais chassé la malédiction de l’esprit: au prix de l’espoir. Car le corps ignore l’espoir. Il ne connaît que les coups de son sang. L’éternité qui lui est propre est faite d’indifférence. Comme cette Flagellation de Piero della Francesca, où, dans une cour fraîchement lavée, le Christ supplicié et le bourreau aux membres épais laissent surprendre dans leurs attitudes le même détachement. C’est qu’aussi bien ce supplice n’a pas de suite. Et sa leçon s’arrête au cadre de la toile. Quelle raison d’être ému pour qui n’attend pas de lendemain? Cette impassibilité et cette grandeur de l’homme sans espoir, cet éternel présent, c’est cela précisément que des théologiens avisés ont appelé l’enfer. Et l’enfer, comme personne ne l’ignore, c’est aussi la chair qui souffre. C’est à cette chair que les Toscans s’arrêtent et non pas à son destin. Il n’y a pas de peintures prophétiques. Et ce n’est pas dans les musées qu’il faut chercher des raisons d’espérer.

Albert CAMUS, Noces, « Le désert », Gallimard.

Le vent à Djémila

Je parlais hier de mon goût pour les relectures et les réflexions qu’elles suscitent. On ne lit pas un texte pareil à 20, à 40 et à 60 ans, c’est un truisme. Mais l’important est ce qu’on y trouve au miroitement des différentes expériences de la vie. Contrepoint à mes réflexions d’hier autour de l’idéal du bonheur et du sens tragique de l’existence, j’ai trouvé en continuant ma relecture des Noces de Camus cette belle page, qui est un peu une réponse aux objections que je formulais. La jeunesse est-elle complètement insensible à la présence du malheur? Pourtant est-ce un même sentiment que celui de la caducité de l’existence et celui du sens tragique de l’Histoire dont je parlais hier? Je poursuis ma circulation entre les âges de la lecture et les lignes du texte en notant ce beau passage. C’est dans Le vent à Djémila :

On vit avec quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme. II faut dix ans pour avoir une idée bien à soi dont on puisse parler. Naturellement, c’est un peu décourageant. Mais l’homme y gagne une certaine familiarité avec le beau visage du monde. Jusque-là, il le voyait face à face. Il lui faut alors faire un pas de coté pour regarder son profil. Un homme jeune regarde le monde
face à face. Il n’a pas eu le temps de polir l’idée de mort ou de néant dont pourtant il a mâché l’horreur. Ce doit être cela la jeunesse, ce dur tête-à-tête avec la mort, cette peur physique de l’animal qui aime le soleil. Contrairement à ce qui se dit, à cet égard du moins, la jeunesse n’a pas d’illusions. Elle n’a eu ni le temps ni la piété de s’en construire. Et je ne sais pourquoi, devant ce paysage raviné, devant ce cri de pierre lugubre et solennel, Djémila, inhumaine dans la chute du soleil, devant cette mort de l’espoir et des couleurs, j’étais sûr qu’arrivés à la fin d’une vie, les hommes dignes de ce
nom doivent retrouver ce tête-à-tête, renier les quelques idées qui furent les leurs et recouvrer l’innocence et la vérité qui luit dans le regard des hommes antiques en face de leur destin.

Albert CAMUS, Noces, Gallimard

Relire « Noces à Tipasa »

Lire et relire un texte. Ceux qui fréquentent régulièrement mon blog savent que c’est une de mes préoccupations récurrentes: ces lectures différentes qu’ont fait à plusieurs années de distance d’un même texte. Simple miroir de notre évolution personnelle? Ou plus sérieusement révélation de ces multiples niveaux de lecture d’un grand texte qu’il faut toute une vie pour pouvoir déployer – et une seule vie peut-être n’y suffit pas?

Je relis en ce moment Noces de Camus. Et quelques pages à peine après le début du premier texte, le magnifique Noces à Tipasa, vrai chant de la réconciliation de l’homme avec le monde, mon regard soudain bute sur un groupe de phrases, qui m’avaient déjà beaucoup touchées il y a une vingtaine d’années, lors de ma première lecture. Un texte que je trouve toujours très beau, aussi bien dans sa forme que dans ses ambitions philosophiques, mais enfin autrement, avec cette pointe de gravité avec laquelle on regarde les ambitions de la jeunesse, qu’on sait trop idéalistes, et pourtant toujours magnifiques et auxquelles on voudrait pouvoir continuer à adhérer sans réserve, même si on sait que la vie est un peu plus difficile que les plans qu’on en faisait.

Vers le soir, je regagnais une partie du parc plus ordonnée, arrangée en jardin, au bord de la route nationale. Au sortir du tumulte des parfums et du soleil, dans l’air maintenant rafraîchi par le soir, l’esprit s’y calmait, le corps détendu goûtait le silence intérieur qui nait de l’amour satisfait. Je m’étais assis sur un banc. Je regardais la campagne s’arrondir avec le jour. J’étais repu. Au-dessus de moi, un grenadier laissait pendre les boutons de ses fleurs, clos et côtelés comme de petits poings fermés qui contiendraient tout l’espoir du printemps. Il y avait du romarin derrière moi et j’en percevais seulement le parfum d’alcool. Des collines s’encadraient entre les arbres et, plus loin encore, un liséré de mer au-dessus duquel le ciel, comme une voile en panne, reposait de toute sa tendresse. J’avais au cœur une joie étrange, celle-là
même qui naît d’une conscience tranquille. Il y a un sentiment que connaissent les acteurs lorsqu’ils ont conscience d’avoir bien rempli leur rôle, c’est-à-dire, au sens le plus précis, d’avoir fait coincider leurs gestes et ceux du personnage idéal qu’ils incarnent, d’être entrés en quelque sorte dans un dessin fait à l’avance et qu’ils ont d’un coup fait vivre et battre avec leur propre coeur. C’était précisément cela que je ressentais: j’avais bien joué mon rôle. J’avais fait mon métier d’homme et d’avoir connu la joie tout un long jour ne me semblait pas une réussite exceptionnelle, mais l’accomplissement ému d’une condition qui, en certaines circonstances, nous fait un devoir d’être heureux.

Albert CAMUS, Noces, Gallimard.

Je ne peux pas m’empêcher de me dire aujourd’hui que ce sont là les paroles d’un jeune homme. Et cela fait réfléchir. Serais-je devenu incapable de cette jeunesse, et de l’ambition, de l’abandon qu’elle comporte? Je ne crois pas. Je dirais même que nous avons besoin de cette jeunesse. Car il est bon de se rappeler à tout âge que notre aspiration au bonheur et la capacité à jouir des plaisirs simples de l’existence n’est pas perdre sa vie en dépenses futiles, mais bien au contraire la gagner, c’est-à-dire la vivre, intégralement, réconcilié avec le réel, contre tous les malheurs du monde.

Mais il y a quand même quelque chose qui me chiffonne dans ce texte, et que je n’avais pas vu bien sûr à 28 ans. J’avais à l’époque pour ainsi dire l’âge de l’auteur. Et nous coïncidions dans notre vision du monde. Mais il manque quelque chose au jeune lecteur instruit de 28 ans que j’étais, au jeune homme de 26 ans, que fut le Camus magnifique des Noces à Tipasa: ce quelque chose qui leur manque, et menace de faire tomber tout leur système, c’est le sens tragique de l’Histoire.

La jeunesse ambitieuse, mais aussi un peu inconsciente comme l’est toute jeunesse -vertu sublime de la jeunesse: cette capacité à négliger le futur!- oublie que les malheurs du monde ne résultent pas seulement de notre defaut de volonté à nous réconcilier avec lui, d’un manque de légèreté ou d’un goût instinctif pour le malheur, mais d’un travail de sape tout intérieur à chacun de nous, ou à nos relations entre nous, qui amène bien souvent l’Histoire à se développer contre les ambitions de ceux qui la font, artisans inconscients de leur propre misère. Qui a un peu vécu sait combien de malheurs nous découvrons jour après jour par aspiration même au bonheur. Et contre cela nous ne pouvons rien!

La vraie conquête donc, c’est celle qui apparaît en tout cas à l’homme de 48 ans, presque 49 ans que je suis aujourd’hui, et qui ne s’est jamais senti aussi jeune dans ses ambitions, mais d’une jeunesse différente, plus mûre, moins naïve, n’est pas de savoir jouir pour épouser le monde, même si ça en est la manifestation extérieure. Mais de savoir rester suffisamment insensible au travail de sape de la fatalité. De continuer à affirmer, dans le plaisir des choses fragiles, par le témoignage de notre vie, notre droit au bonheur. Car peut-être n’y a-t-il pas de plus grande conquête et finalement de meilleure fidélité à ses idéaux de jeunesse que cette capacité qu’on acquière, quand on a un peu vécu, non de jouir naïvement des noces avec le monde, mais d’aborder les joies de l’existence avec la conscience de celui qui sait que ce plaisir peut lui être à tout moment retiré.

Plaisir jamais égoïste donc, conscient de sa fragilité, réconcilié avec cette fragilité même, cette précarité du jouir, que le plaisir, dans l’arrogance de la jouissance qui l’accompagne, fait mine de négliger. Plaisir de nos faiblesses peut-être, de notre fragilité, ou de notre précarité qui devrait être le principe d’une véritable éthique du bonheur.

Armé de cette sentence, je relis Noces de Camus. Et y prends un plaisir immense, mais différent, renouvelé de celui que j’y avais pris il y a maintenant 20 ans. J’apprends à débusquer dans le texte plein de promesses d’un jeune et déjà grand écrivain d’une vingtaine d’années une fragilité à fleur de mots, les traces d’une précarité de notre rapport à l’existence, dont je ne sais pas si l’auteur en était bien conscient lui-même, mais qui sont cependant l’une des beauté de ce texte, dont je reparlerai bientot dans mon billet sur le magnifique livre de Camus.

Rêve d’amour

« La haine doit être rare ici.
– La haine s’acharne ici comme partout où la passion anime, mais taisons-nous. Je te désire, durant le séjour que tu viens faire au château, une bonne petite intrigue, bien complète, dont tu puisses lire tous les chapitres.
– Et tu m’en diras des nouvelles.
– Tu es sceptique.
– Tu n’es qu’un rêveur.
Ah! Laisse-moi rêver, laisse-moi vivre; je veux croire à l’Amour comme je crois à l’amitié. Laisse mon âme aller, haute et légère dans le pays des songes, dans ce monde incompréhensible, où réside le pur bonheur. Taxe-moi de mystique, ou de rêveur; parle-moi de folie: tu connais mes penchants, j’éleverai toujours mon coeur vers les mystères. En est-il de plus grand que l’amour, la bonté, la divine charité, la grâce, lorsqu’ils se perdent ainsi dans ces conditions dernières, en ces douces jeunes filles que le hasard fait vivre en ces chaumières? Est-il rien de plus captivant que l’aristocratie chez les pauvres, la dignité et la fierté quand elles sont vraies, quand elles brillent ici dans cet humble monde, ignoré. Oui, je suis fou, je rêve. »

Odilon REDON, Il rêve, et autres contes, « Un séjour dans le Pays Basque »

Heimatverlust

« Au-dessus des verres que nous vidions gaiement, la mort invisible croisait déjà ses mains décharnées. Nous lancions des jurons joyeux, des blasphèmes étourdis, tandis que, chargé d’ans, solitaire, pour ainsi dire figé, lointain et pourtant proche de nous, partout présent dans son empire vaste et divers, vivait François-Joseph, notre vieil empereur. Peut-être, quelque part dans les replis secrets de notre âme, ces certitudes que nous appelons pressentiments sommeillaient-elles. La certitude surtout que notre vieil empereur mourait un peu avec chacun des jours qui s’ajoutait à sa vie, et que la monarchie mourait avec lui.
(…)
En ce temps-là, à la veille de la grande guerre, il était de bon ton d’afficher une certaine ironie hautaine, de professer par coquetterie une soi-disant décadence, d’affecter à demi un air de lassitude outrée et d’ennui sans cause. Je vivais dans cette atmosphère les meilleures de mes années. »

Joseph ROTH, La Crypte des capucins, (traduction: Blanche Gidon, Points/Seuil)

Le mystère du café

« Certains breuvages présentent cette particularité qu’ils perdent leur saveur, leur goût, leur raison d’être, quand on boit autre part que dans les cafés. Chez un ami, chez soi, ils deviennent apocryphes, comme grossiers, presque choquants. Tels les apéritifs. Tout homme – s’il n’est alcoolique – comprend qu’une absinthe, préparée dans une salle à manger, est sans plaisir pour la bouche, malséante et vide. Enlevés de leur nécessaire milieu, les dérivés de l’absinthe et de l’orange, les vermouths et les bitters blessent par la brutalité de leur saveur ardente et dure. Et qui dira la liquide horreur de ces mixtures  ! — Servies dans de pâles guinguettes on dans d’opulents cafés, ces boissons fleurent les plus redoutables des vénéfices. Aiguisée par de l’anisette, assouplie par de l’orgeat ou de la gomme, devenue plus débonnaire par la fonte du sucre, l’absinthe sent quand même les sels de cuivre, laisse au palais le goût d’un bouton de métal longuement sucé par un temps mou. Les amers semblent des extraits de chicotin, rehaussés du suc de coloquinte et chargés de fiel ; les bitters rappellent des eaux de Botot ratées et rendues acerbes par des macérations de quassia et de suie ; les malagas sont des sauces longtemps oubliées de pruneaux trop cuits ; les madères et les vermouths sont des vins blancs croupis, des vinaigres traités à la gomme-gutte et aromatisés par on ne sait quelle infâme décoction de plantes  !


Et pourtant, ces apéritifs, qui coupent l’appétit, — tout homme dont ils gâtèrent l’estomac : l’avoue, — s’imposent aux imprudents qui les dégustent, une fois, devant une table à plate-forme, mal essuyée, de marbre. Fatalement, ces gens reviennent et bientôt absorbent, à la même heure, chaque jour, des corrosifs qu’ils pourraient cependant se procurer, de qualité moins pernicieuse, de prix plus bas, chez des marchands, et savourer, mieux assis, chez eux. Mais ils sont obsédés par la hantise du lieu public ; c’est là que le mystère du café commence.

Joris-Karl HUYSMANS, Les Habitués de café, Éditions Sillage, 2015