Catégorie : Extraits et citations

Voir du pays

C’était l’époque où je vivais le cul sur une selle: j’allais au boulot à vélo, cinquante bornes par jour aller et retour, soit plus de deux cents par semaine, j’étais un vrai alcoolo de la petite reine, passant toute la journée à bout de nerfs, les muscles ankylosés, la cervelle ébranlée par les pavés, j’ai longtemps tourné en rond dans Paris et ses parcs, à toute allure, comme une âme en peine ou plutôt comme une particule dans un cyclotron, et c’est grâce à Vlad que j’ai commencé à sortir de cette orbite qui nous tient dans son giron de grisaille, c’est grâce à lui que je me suis échappé, que j’ai compris qu’un périph n’est pas une frontière fermée à clé, mais que ça se franchit, un périph, pas seulement en bus, en RER, en bagnole, en TGV – gagner le bassin de la Villette à bicyclette et longer les canaux cap au nord ou cap à l’est, c’est respirer de nouveau, prendre une bonne bouffée d’Afrique ou d’Orient en pleine figure, c’est éprouver surtout la possibilité d’une solution de continuité.

Paris est un archipel dont le centre s’est vidé tel un ballon de baudruche, disait Vlad, la vraie vie, la vie bariolée, s’est réfugiée dans toutes les îles qui l’entourent, noms rendus tristounets par la chronique des faits divers mais auréolés de légendes de ces cités tumultueuses du 93- Aubervilliers, Saint-Ouen, Les Lilas, Le Pré-Saint-Gervais, Saint-Denis, Stains, Epinay, L’Île-Saint-Denis la bien nommée, c’est grâce à Vlad que j’ai pigé que nous ne sommes pas des emmurés dans une prison dorée, que ce n’est pas le monde barbare qui commence de l’autre côté, comme voudraient bien le dépeindre nos journaux ou la télé ; c’est tout le contraire, une nouvelle ère s’invente là, des ados s’embrassent ou se bagarrent sous les ponts, des jeunes filles chialent parce qu’elles se sont fait larguer, des gamins rentrent de l’école en balançant leur cartable contre les murs, des Pakistanais jouent au cricket, des gitans trimballent à bout de bras une carcasse de bagnole calcinée comme des chasseurs porteraient la dépouille d’un cerf ou d’un sanglier, des prostituées se repoudrent en s’accroupissant sur leurs talons aiguilles, toutes sortes de slogans politiques et de déclarations d’amour se partagent les murs des voies ferrées et des tunnels, Sonia I’m nothing without you, Carmen où que tu ailles, vas-y de tout ton cœur, les murs qui tombent sont des ponts qui naissent, une grande fresque haute en couleurs proclame Bienvenue à Bamako, des fadas débarquent sur les chapeaux de roues, branchent la musique à pleins tubes en se foutant à poil, escaladent les passerelles et se jettent dans l’eau noire au son des banjos, des types pêchent pour le plaisir du geste, d’autres se baladent, fument des joints, boivent des bières, tout le peuple du canal marche, trime et se marre.

Et c’est grâce à Vlad que j’ai compris aussi qu’il fallait préférer ça, ces échappées cent fois renouvelées, à toutes nos petites transplantations bocagères, la pire expression que je connaisse, disait Vlad, est celle de se mettre au vert, comme s’il ne fallait pas aller le cueillir, le vert de l’espérance, dans les lieux les plus improbables, des friches industrielles, des champs en jachère, un de ces jardins ouvriers qui subsistent aux franges de nos cités, un figuier magnifique qui pousse dans une cour et déracine l’asphalte en redonnant des odeurs au béton c’est grâce à Vlad que je me suis mis à explorer ce monde si proche et pourtant rendu si lointain par la barrière du périph, c’est grâce à lui que j’ai frappé aux portes de Paris, là où commence le Grand Est, à Montreuil, à Bagnolet, à Pantin, à Romainville, c’est grâce à lui que j’ai pigé qu’il était temps de traverser l’Europe. Non plus en train ou en avion, j’en avais ma claque de tous ces trains et de tous ces avions qui vous parachutent de gare en gare et de tarmac en tarmac sans vous faire voir du pays. Non, traverser l’Europe à vélo. Histoire d’en voir pour de bon, du pays.

Emmanuel RUBEN, Sur la route du Danube, Payot et Rivages, 2019

La forme du monde

Je poursuis la lecture de l’essai de Belinda Cannone, commencée hier soir, texte sensible et suggestif sur les impressions de la marche, notamment en montagne. Au détour d’un chapitre, ces deux belles pages, qui donnent leur titre à l’ouvrage. L’auteure se trouve alors dans le Valais, en Suisse, montant d’Arolla vers le Pas de Chevres…

Au fil de l’ascension, une belle montagne, sur l’autre versant de toute la vallée, se révéla progressivement dans toute sa masse et m’apparut comme un cône gigantesque: je puis dire qu’elle «prit forme» tandis je m’élevais, son dessin d’ensemble ne me devenant perceptible que quand j’eus atteint une certaine altitude. Ce n’est pas qu’elle était si belle, d’ailleurs. Mais voici l’intérêt de prendre de la hauteur : la forme du monde, cachée pour le passant des fonds de vallée, nous apparaît miraculeusement à mesure que nous montons. À la réflexion, elle devait être assez somptueuse, cette montagne, car je me rappelle m’être émue d’un petit banc, vraiment tout seul sur un épaulement, posé devant la majesté de la chaîne comme au bord de l’infini.

Bien sûr, il n’y a pas une forme mais des formes diverses qui, ailleurs qu’en montagne, sont presque toujours invisibles – souterraines. Mais voici ce que j’essaie d’exprimer par ces mots de «forme du monde» : habituellement, nous marchons sur le monde et, qu’il soit plat ou vallonné, nous le percevons (si nous prenons le temps d’y songer) comme une surface amorphe qui soutient nos pieds. Tandis qu’au cours de l’ascension, ses figures se révèlent, extraordinairement variées, et nous prenons conscience que le monde a une forme. Il est du reste très difficile de décrire ces multiples figures: immenses formes coniques, arcs de sommets formant de vastes cuvettes ou vasques, pointes, dents carrées ou en crochet, plissements, éboulis de pierres, épaulements, combes, petits plateaux, glaciers cascadant ou retenus sur des sommets plats, alpages en délicats vallonnements, escarpements, boursouflures, nappes – fastueuse variété qu’offre la montagne et que je ne peux d’ailleurs mémoriser, même quand je suis devant le tableau : que je ferme les yeux une seconde et le spectacle m’étonne à nouveau. Mais ce que j’apprends alors : ce monde, que je perçois ordinairement comme un faisceau de routes soutenant notre avancée, supportant aussi des forêts, des champs, des oiseaux et toutes sortes de merveilles, certes, mais semblant n’être qu’un support, ce monde surgit soudain et, dans sa surrection, montre la prodigieuse diversité des formes, des matériaux et des architectures dont il est susceptible, la prolixité de ses rythmes, la fantaisie de ses agencements… Et, si je m’autorisais un peu d’anthropomorphisme, je dirais: quelle majesté m’apparaît alors, quelle grandeur!

Belinda CANNONE, La forme du monde, Flammarion, 2019

Dans le désert de Wadi Rum

la beauté extrême est douloureuse, je ne sais pourquoi. Par impossibilité de la retenir ? Comme expérience accélérée de la fugacité de l’existence ? Je suis vivante, au sein de ce monde désirable, et je passerai, comme s’achèvera tout à l’heure ma rencontre avec cette splendeur. Peut-être aussi parce que chez moi, la force d’une émotion exige toujours d’être convertie – il faudrait dans un deuxième temps, en « faire quelque chose » (comment taire ?). Or, on ne peut pas passer son temps à fixer ses émerveillements. Et cet irrépressible besoin de les partager ne s’explique-t-il pas en partie ainsi : « Regarde ! Regarde ! », dit-on à qui nous accompagne avec l’espoir secret et informulé de lui faire porter avec nous le fardeau de la beauté.

Belinda CANNONE, La forme du monde, Flammarion, 2019

Le vrai luxe

Il y a peu, une petite enquête pour laquelle je devais répondre à la question « Qu’est-ce que le luxe ? » me fit me rappeler une expérience vécue au début des années cinquante, alors que j’étais jeune marchand d’art à Paris : la venue dans ma galerie du collectionneur français, le baron Alain de Rothschild (J’avais pris un demi-Valium contre le trac !). Je lui présentai quelques beaux travaux de Picasso déjà rares à l’époque, parmi lesquels une aquarelle de la période des Saltimbanques, vers 1905-1906 ; il s’agissait d’un cadeau de mariage de Picasso au collectionneur Frank Haviland, l’un des premiers soutiens du grand peintre espagnol avec Gertrude Stein et Wilhelm Uhde. L’aquarelle, dans les plus tendres couleurs de la période rose, représentait un groupe de chevaux buvant.

Le baron fut charmé et se décida vite. Il voulait acquérir l’œuvre. Je lui demandai s’il voulait la conserver chez lui quelque temps afin de l’examiner de plus près. Il répondit que ce n’était pas nécessaire: il voulait l’acheter tout de suite et l’emporter. J’étais très impressionné par la rapidité de sa décision -c’était l’une des premières ventes importantes de ma jeune carrière. Il me semblait surprenant de se décider aussi vite pour un tel achat. J’avais toujours entendu dire que les collectionneurs gardaient souvent les tableaux chez eux pendant des semaines, voire des mois avant de se prononcer. Par la suite, lorsque j’eus appris à connaître le baron, je compris que c’était un homme d’une grande retenue, extrêmement discret. Ses décisions étaient toujours très spontanées.

Je fis emballer le tableau avec soin et proposai à mon hôte de le raccompagner jusqu’à sa voiture, ou d’aller demander à son chauffeur de prendre la toile.

Mais le baron refusa. « Mon chauffeur n’est pas là, dit-il. Je rentre chez moi en métro. »

Il quitta ma galerie avec le précieux tableau sous le bras. Un Picasso de la période rose dans le métro, on ne voit pas cela tous les jours. Voilà, me semble-t-il, ce qu’est le luxe. Le vrai luxe.

Heinz BERGGRUEN, Mon premier Picasso, L’Arche, 2006

L’art, ou la vie

La grandeur de l’art véritable, au contraire, de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans l’avoir connue, et qui est tout simplement notre vie, la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie, par conséquent, réellement vécue, cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas « développés ». Ressaisir notre vie ; et aussi la vie des autres ; car le style, pour l’écrivain aussi bien que pour le peintre, est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini, et qui bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont ils émanaient, qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoient leur rayon spécial.

Marcel PROUST, Le Temps retrouvé

Eloge de la main: « on dirait qu’elle pense »

La lecture parfois permet des associations comme on suivrait des pensées: de fil en aiguille par le simple jeu de « ça me fait penser à », le plaisir d’avoir découvert une sente, le désir de la suivre. Le beau livre d’Anne-Marie Boch, L’euphorie des cimes, les très belles pages qu’elle consacre à l’expérience d’une forme de toucher esthétique quand on grimpe en montagne (pages dont j’ai publié ici un extrait jeudi dernier) m’a ramené à des choses que je connais mieux: le tâtonnement de la main qui crée par exemple dans le dessin. Sensation délicieuse qui est à la fois celle d’une maîtrise technique et d’une rencontre toujours étonnante, voire bouleversante – quand le dessin « prend » en tout cas- avec la singularité de ce qui advient devant soi. Le dessin aussi connaît ses tâtonnements, ses caresses, cette impudeur particulière du toucher dont ne s’imaginent sans doute pas ceux qui le réduisent à une sorte d’ivresse du regard. Au fond tout cela n’est peut-être pas si éloigné de ce que dit Anne-Marie Boch de la montagne: ouvrir une voie, s’écorcher à la dureté du rocher dont le toucher est aussi une expérience d’une sensualité toute minérale, tenir le monde à main nue, mais dans un geste de suprême élégance, du bout des doigts, qui est aussi à la mesure du risque, du corps qu’on engage, danser sur la corde raide. En déambulant ce matin dans les salles du musée que je fréquente très régulièrement à la recherche d’une voie nouvelle à frayer, dans la confrontation avec les grands maîtres, je me suis senti moi aussi un instant une sorte d’alpiniste de la peinture, le feutre à la main, tâtonnant sur le papier à la recherche de ces prises que ma main inventait. Et puis, ce soir je me suis souvenu de ce petit essai d’Henri Focillon, lu il y a longtemps: Eloge de la main.

…à la recherche d’une voie nouvelle à frayer, dans la confrontation avec les grands maîtres…

La main est action: elle prend, elle crée, et parfois on dirait qu’elle pense. Au repos, ce n’est pas un outil sans âme abandonné sur la table ou pendant le long du corps: l’habitude, l’instinct et la volonté de l’action méditent en elle (…)

Henri FOCILLON, Eloge de la main (1934)

Une sensualité toute minérale

Comme le remarque le public, étonné, l’escalade est une activité qui se pratique «à mains nues ». Et que l’on porte des gants en alpinisme glaciaire ne change rien à l’affaire, En escalade rocheuse, on met les mains sur la paroi, et ce contact direct participe de l’impression de réalité du monde. L’alpiniste entretient avec le monde un rapport charnel, incarné. Il prend le monde à pleine main, cette main qui tâte et caresse le rocher en même temps qu’elle s’y agrippe. Contact rugueux, certes, mais en même temps plein de volupté. La main en ressort souvent écorchée, égratignée, les ongles salis et cassés. Mais elle développe en retour une sensibilité particulière, faite de force et de savoir, un savoir obtenu par l’exploration microscopique que permet le tâtonnement. Le granit, le gneiss, le calcaire, le grès, le schiste, le poudingue… Le grimpeur connaît et apprécie la diversité des roches en spécialiste. Sa connaissance de la géologie n’est pas scientifique, mais esthétique (au sens de «fondée sur l’appréhension sensible »), c’est-à-dire profonde, intime, et comme telle extraordinairement enrichissante.

Je garde ainsi en moi, comme gravée dans ma chair, la mémoire du calcaire éblouissant des Dolomites centrales. Cette « dolomie» blanche, dure, sculptée par le vent en d’innombrables trous et aspérités. Cette roche admirable qui construit des jaillissements monolithiques de plusieurs centaines de mètres, où l’œil ne voit que verticalité mais où la main trouve des replis pleins de ressources. Je revois, ou plutôt je ressens, le contact du Voile de la Vierge, dentelle de pierre qui orne le versant ouest de la cima della Madonna, dans le massif des Pala di San Martino. Et celui du spigolo Giallo, sur la cima Piccola des Tre Cime di Lavaredo. Et la mythique via Tissi, dans la torre Venezia de la Civetta! Dans mon corps comme dans ma tête est imprimé le souvenir d’instants hors du commun.

La montagne met l’alpiniste en relation directe avec l’univers, établissant une liaison triangulaire entre le monde, le corps et l’esprit. Cette liaison est immédiate, sans médiation. Et en particulier sans médiation mécanique, qui aurait dénaturé le rapport à la nature. Dans ce lien direct se découvre une sensualité inédite

Anne-Laure BOCH, L’euphorie des cimes, éd. Tansboréal, 2008.

Du bon usage de la montagne

Soudain, en pleine montée, me voici doublé par un coureur à pied, lancé comme une fusée, en short et tenue légère, qui semble prendre le GR5 pour une piste d’athlétisme. Puis en voici un deuxième, un troisième… J’ai l’impression d’être un éléphant. Pour eux, le relief est un terrain de jeu postmoderne: une course contre la montre qui ignore le degré de la pente et finit par mettre entre parenthèses la montagne elle-même. Cela témoigne d’un manque évident de respect, qui caractérise bien la vulgarité contemporaine: réduire la montagne à une simple piste d’athlétisme. J’apprendrai dans un entrefilet du journal que ces coureurs s’entraînent pour l’Ultra-Trail du mont Blanc, cent soixante-huit kilomètres pour neuf mille quatre cents mètres de dénivelée, dont le record est de vingt heures cinq minutes cinquante-huit secondes. Moi, je mettrais huit jours pour suivre le même chemin. Ce type de course a commencé à la fin des années 1970; il est devenu le nec plus ultra en vogue et les boutiques de sport de Chamonix ont les vitrines pleines de ses emblèmes: chaussures de course, mini-sac à dos, et cette gourde munie d’un tuyau directement branché sur la bouche qui permet de boire sans s’arrêter de courir. Quelle (més)aventure!

Antoine de Baecque, La traversée des Alpes. Essai d’histoire marchée, Gallimard, coll. Bibliothèque des Histoires, 2014.