Yves BONNEFOY: L’Arrière-pays

Published by Cléanthe on

Au détour d’un chemin, d’un voyage, à un carrefour, devant un paysage aperçu presque par hasard, quelque chose vacille… l’impression qu’au-delà des collines, derrière une façade ou une lumière particulière, se tiendrait un lieu plus vrai que celui où l’on se trouve. De cette sensation fragile, Yves Bonnefoy a fait naître une quête silencieuse. Le poète se souvient d’itinéraires italiens, de routes qui bifurquent, de tableaux contemplés longuement, et chaque image semble promettre une révélation imminente. Mais à mesure que l’on avance, le simple récit d’expériences évocatrices — Capraia, Amber, le labyrinthe de petites collines dans le Triomphe de Battista de Piero de la Francesca, un chant et des tambourins entendus en tournant le bouton des ondes courtes, un roman lu dans l’enfance, Dans les sables rouges… — par-delà la constitution même d’une géographie symbolique glisse vers une interrogation plus profonde: que cherchons-nous réellement lorsque nous rêvons d’un ailleurs ? Et si ce désir d’un arrière-pays n’était pas tant la promesse d’un monde caché que la manière la plus intense d’habiter celui qui s’offre déjà à nous ?

L’Arrière-pays, publié en 1972, occupe une place singulière dans l’œuvre d’Yves Bonnefoy. Ni essai théorique au sens strict, ni autobiographie traditionnelle, le livre se présente comme une méditation poétique où souvenirs, réflexions sur l’art et interrogations existentielles se mêlent. Bonnefoy y revient sur certaines expériences fondatrices — des paysages traversés, des peintures contemplées, des villes entrevues — pour comprendre ce sentiment persistant qu’un lieu plus vrai, plus profond, existerait derrière le monde visible. Cette forme hybride, faite de fragments et de retours réflexifs, donne au texte une tonalité à la fois intime et philosophique — même si c’est une philosophie qui se détourne de la philosophie et de ses fictions d’arrière-mondes!

Ce n’est pas la première fois que je reviens à L’Arrière-pays, et chaque relecture me rappelle combien ce livre s’est insinué dans mon imaginaire, dans ma manière même de percevoir le réel — peut-être aussi dans mes attentes envers la littérature. La poésie d’Yves Bonnefoy m’accompagne depuis mes quatorze ou quinze ans. Elle a constitué très tôt une sorte de paysage intérieur, un lieu où certaines intuitions trouvaient enfin leurs mots. En rouvrant ces pages, qui ont été le premier texte plus théorique de Bonnefoy que j’ai abordé, j’ai éprouvé cette étrange reconnaissance de retrouver des impressions que je croyais miennes, des idées que j’avais longtemps prises pour des découvertes personnelles. Et notamment cet attachement à la peinture, à Poussin en particulier, dont les paysages semblent toujours promettre un «ailleurs» sans jamais quitter la terre ferme. Ou cette géographie symbolique dont Bonnefoy nourrit sa méditation, et dont je me suis aperçu à le relire qu’elle est la mienne, sans être plus capable aujourd’hui de savoir si je l’ai reconnue parce qu’elle m’habitait déjà, ou si c’est cette lecture ancienne qui, peu à peu, a façonné mon regard au point de me sembler aujourd’hui naturelle:

« L’aire de l’arrière-pays va de l’Irlande aux lointains de l’empire d’Alexandre, que le Cambodge prolonge. Y sont provinces l’Egypte, les sables de l’Iran aux bibliothèques cachées, les villes islamiques d’Asie, Zimbabwe, Tombouctou, les vieux empires d’Afrique, – et certes le Caucase, l’Anatolie et tous les pays de la Méditerranée, encore que le temple grec, rectangulaire, me parle de façon autre. »

Au cœur du livre se trouve la notion d’«arrière-pays», qui désigne moins un espace géographique qu’une expérience intérieure: celle d’un appel vers un ailleurs, pressenti dans certaines images ou certains paysages. Face à une route qui s’éloigne, à une lumière italienne ou à une œuvre picturale, le poète éprouve la promesse d’un monde plus essentiel. L’arrière-pays apparaît alors comme une figure du désir — désir d’unité, de profondeur, peut-être même d’une vérité cachée derrière les apparences.

Mais cette aspiration n’est jamais simplement valorisée. Progressivement, Bonnefoy met en doute la fascination pour cet ailleurs idéal. Chercher un monde plus vrai que le réel immédiat peut conduire à négliger la présence concrète des choses. L’arrière-pays devient ainsi une illusion nécessaire: il nourrit la poésie, mais risque aussi d’enfermer le regard dans un imaginaire abstrait. Toute la tension du livre se joue dans ce balancement entre attraction et critique.

La peinture occupe dans cette réflexion une place centrale. Les œuvres rencontrées par Bonnefoy ouvrent une profondeur du regard et semblent promettre un accès à cet arrière-monde désiré. Pourtant, elles révèlent aussi le danger d’une image qui figerait le réel en représentation. L’enjeu n’est pas de fuir le monde dans l’art, mais de retrouver, à travers lui, une intensité de présence. Cette interrogation esthétique rejoint la poétique de Bonnefoy: une méfiance envers les systèmes symboliques trop clos et un attachement à la simplicité du visible.

L’Arrière-pays peut ainsi se lire comme une autobiographie spirituelle où se redéfinit la tâche du poète. Loin de poursuivre un idéal lointain, il s’agit finalement d’habiter l’ici, d’accueillir la fragilité du monde sensible plutôt que de lui préférer un ailleurs rêvé. A titre personnel, ce déplacement, du désir d’un arrière-monde vers la fidélité au présent, reste peut-être ce qui me touche le plus dans l’oeuvre d’Yves Bonnefoy. Il a su prévenir depuis longtemps certaines ivresses philosophiques. Me tenir éloigné, malgré un goût pour ces sujets, des brumes de la métaphysique. La ligne discrète, presque fragile, que trace Bonnefoy entre l’appel des images et la nécessité de demeurer parmi les choses, me paraît aujourd’hui l’un des gestes les plus décisifs de son œuvre. Et le plus beau témoignage de la nécessité de l’art.

« J’ai souvent éprouvé un sentiment d’inquiétude, à des carrefours. Il me semble dans ces moments qu’en ce lieu ou presque: là, à deux pas sur la voie que je n’ai pas prise et dont déjà je m’éloigne, oui, c’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu. Pourtant, rien n’indiquait ni même ne suggérait, à l’instant du choix, qu’il me fallût m’engager sur cette autre route. J’ai pu la suivre des yeux, souvent, et vérifier qu’elle n’allait pas à une terre nouvelle. Mais cela ne m’apaise pas, car je sais aussi que l’autre pays ne serait pas remarquable par des aspects inimaginés des monuments ou du sol. Ce n’est pas mon goût de rêver de couleurs ou de formes inconnues, ni d’un dépassement de la beauté de ce monde. J’aime la terre, ce que je vois me comble, et il m’arrive même de croire que la ligne pure des cimes, la majesté des arbres, la vivacité du mouvement de l’eau au fond d’un ravin, la grâce d’une façade d’église, puisqu’elles sont si intenses, en des régions, à des heures, ne peuvent qu’avoir été voulues, et pour notre bien. Cette harmonie a un sens, ces paysages et ces espèces sont, figés encore, enchantés peut-être, une parole, il ne s’agit que de regarder et d’écouter avec force pour que l’absolu se déclare, au bout de nos errements. Ici, dans cette promesse, est donc le lieu.

Et pourtant, c’est quand j’en suis venu à cette sorte de foi que l’idée de l’autre pays peut s’emparer de moi le plus violemment, et me priver de tout bonheur à la terre. Car plus je suis convaincu qu’elle est une phrase ou plutôt une musique — à la fois signe et substance — et plus cruellement je ressens qu’une clef manque, parmi celles qui permettraient de l’entendre. Nous sommes désunis, dans cette unité, et ce que pressent l’intuition, l’action ne peut s’y porter ou s’y résoudre. Et si une voix s’élève, claire pour un instant dans cette rumeur d’orchestre, eh bien le siècle passe, qui parlait meurt, le sens des mots est perdu. C’est comme si, des pouvoirs de la vie, de la syntaxe, de la couleur et des formes, des mots touffus ou iridescents que répète sans fin la pérennité naturelle, nous ne savions percevoir une des articulations parmi, cependant, les plus simples, et le soleil, qui brille, en est comme noir. Pourquoi ne pouvons-nous dominer ce qui est, comme du rebord d’une terrasse? Exister, mais autrement qu’à la surface des choses, au tournant des routes, dans le hasard: comme un nageur qui plongerait dans le devenir puis remonterait couvert d’algues, et plus large de front, d’épaules, – riant, aveugle, divin? »

Yves Bonnefoy, L’Arrière-pays (1972), Les sentiers de la création – Skira


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