Henry JAMES: Un problème

A la fin de leur lune de miel, David et Emma, un couple de jeunes mariés ordinaires et très amoureux croisent une voyante. La vieille Indienne prédit à Emma qu’elle aura un enfant dans l’année – une fille – mais que celle-ci mourra. Plusieurs mois plus tard, l’enfant nait et tombe malade. On craint pour ses jours, mais la fillette finit par guérir. Bouleversée, Emma confie à son mari qu’une autre voyante lui avait predit plus jeune qu’elle se marierait deux fois. Frappée par le « secret » d’Emma, David révèle à sa femme qu’une autre voyante lui avait à lui-même prédit qu’il se marierait deux fois! Bientôt, le couple commence à s’éloigner…
Ce texte court est une curiosité. Rarement réeditée aujourd’hui, la nouvelle appartient à ce moment des années 1860 où James prepare son premier roman, Le Regard aux aguets, et expérimente encore des formes proches du conte romantique américain, avec une influence perceptible notamment de Nathaniel Hawthorne. Bientôt, James reprochera à Hawthorne son traitement trop symbolique du fantastique. C’est justement ce qui m’a le moins convaincu dans cette nouvelle.
Pourtant, comme je l’ecrivais, je crois, dans un précédent billet, lire les nouvelles de James, et en particulier ces nouvelles de jeunesses, c’est entrer pour ainsi dire dans l’atelier de l’écrivain. A côté de simples esquisses, déjà quelques profils tracés d’une main sûre, quelques paysages suggestifs. Alors, s’il faut bien le dire, Un problème, n’est pas la plus grande réussite du Henry James de ces années-là, pourtant plusieurs motifs qui lui resteront chers apparaissent déjà comme l’incertitude de l’interprétation, la puissance psychologique d’une idée fixe, l’ambiguïté entre surnaturel et explication mentale ou encore le destin observé à travers les effets qu’il produit sur la conscience plutôt qu’à travers l’action elle-même.
L’intrigue ne tient qu’à un fil: un jeune couple récemment marié se trouve placé devant une prophétie funeste; la prédiction annonce que leur bonheur est condamné et qu’un malheur viendra frapper leur union. De ce motif de conte fantastique, James tire ce qui sera le ressort principal de ses nouvelles à venir, centrant le récit sur la manière dont une parole agit sur les consciences. Au delà de la double prophétie (chacun se mariera deux fois) dont les protagonistes peinent à saisir comment elle est compatible, c’est le fait même de la prophétie qui devient ici un «problème», parce qu’elle introduit une interrogation insoluble: faut-il croire à une fatalité réelle ou les personnages contribuent-ils eux-mêmes à accomplir ce qui a été annoncé ? C’est une question qui hantera longtemps l’écrivain. Dans l’art d’Henry James, Le tour d’écrou sera la réalisation grandiose de cette première esquisse de jeunesse.
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