Donna LEON: Péchés mortels (Brunetti, O6)

Published by Cléanthe on

Une jeune femme d’une beauté troublante pousse la porte du bureau de Guido Brunetti: Maria Testa, que le commissaire vénitien a connu alors qu’elle s’occupait de sa mère souffrant de la maladie d’Alzheimer, vient de quitter le couvent où elle était connue sous le nom de suor Immacolata. Maria veut qu’on regarde de près une série de morts “naturelles” survenues dans la maison de retraite où elle travaillait. De vieux pensionnaires s’éteignent… mais trop souvent, trop “bien”, au moment même où leur argent, leurs legs, leurs dernières volontés semblent glisser vers des mains pieuses et très organisées. Brunetti, d’abord sceptique, accepte d’avancer — prudemment — dans ce monde où la charité a pignon sur canal et où l’on vous fait comprendre qu’il existe des domaines où la police n’a pas vocation à poser de questions. Et puis, brusquement, l’affaire bascule: Maria Testa est renversée par une voiture et tombe dans le coma. Accident ? Message ? Tentative d’effacement ? Brunetti fait surveiller sa chambre jour et nuit, persuadé que la “religieuse défroquée” en sait déjà trop. À mesure qu’il remonte les fils — décès de personnes âgées, pressions morales, réseaux d’influence — il découvre le visage moins avouable de certaines institutions: congrégations respectables, zélateurs fanatiques, dévotion instrumentalisée… et surtout cette impression glaçante d’une structure para-ecclésiale qui se pense au-dessus des lois, parce qu’elle se prétend du côté du Bien…


C’est un Brunetti bien étonnant que ce sixième volume, sans cadavre, sans preuve, mais juste de vagues présomptions face à des morts qui pourraient être naturelles ou des violences accidentelles. Donna Leon semble avoir ici poussé sa manière plus loin qu’elle ne l’avait fait dans les cinq volumes précédents. Plutôt que de chercher à produire une énigme classique, elle installe ainsi un malaise. L’enquête avance sans certitude même des faits avancés, sinon une vague impression, et les déclarations d’une religieuse qui, sur un coup de tête, a quitté les ordres. Pour un commissaire raisonnable et rationnel, comme l’est Brunetti, c’est avancer dans des eaux bien sombres. Et pourtant le commissaire connait son monde. Et il sent bien que Maria Testa, qu’il a vu si attentionnée auprès de sa mère, ne saurait avoir monté un canular ou un mensonge. A pas feutrés, sous le regard des saints, il ne reste plus à Brunetti qu’à mener son enquête, avec la sensation que certains confessionnaux cachent autre chose que des secrets ordinaires. Un bon Brunetti donc, mélancolique à souhait, avançant dans une Venise où la violence n’est pas spectaculaire, mais administrative, paternaliste, “spirituelle” — une violence qui sait se faire douce, persuasive, et d’autant plus terrifiante qu’elle se pare d’arguments moraux. Et dont l’issue ouverte finit par laisser un goût amer. Mais un furieux désir aussi de retourner dans cette Venise vers laquelle le contrepoint de la vie familiale du commissaire offre une sortie lumineuse.

« Le personnage avait tout d’un aristocrate de la Renaissance – mais de la variété « riches et corrompus ». De stature imposante, il avait atteint cet âge où les muscles laissent rapidement la place à l’embonpoint et bientôt à la graisse. De tous ses traits, ses lèvres étaient les plus remarquables ; délicatement ciselées et pleines, elles remontaient naturellement aux commissures, suggérant une perpétuelle bonne humeur. Son nez était un peu trop court pour une tête aussi forte, et ses yeux étaient légèrement trop rapprochés pour qu’on pût le dire beau sans réserve.
Ses vêtements trahissaient discrètement l’opulence ; l’éclat de ses chaussures aussi. Les couronnes de sa dentition étaient faites avec une telle habileté qu’elles donnaient l’illusion parfaite de l’authenticité, et elles lui permirent d’exhiber un grand sourire amical. »

Donna LEON, Péchés mortels (The Death of Faith ou Quietly in Their Sleep, 1997), traduction de Williman Olivier Desmond


Un billet publié à l’occasion du challenge Un Hiver polar proposé par Alexandra du blog Je lis, je blogue


Les Enquêtes du Commissaire Brunetti:

  1. Mort à la Fenice
  2. Mort en terre étrangère
  3. Un Vénitien anonyme
  4. Le prix de la chair
  5. Entre deux eaux


2 commentaires

Sandrine · 25 janvier 2026 à 7 h 36 min

Pour l’instant, je n’ai lu que le tome 2 de cette série. J’ai dans l’idée qu’il ne faut pas se gaver sous peine d’un peu d’ennui…

Eimelle · 25 janvier 2026 à 8 h 00 min

J’apprécie toujours autant cette série…et Venise!

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