Georges SIMENON: La Nuit du carrefour

Published by Cléanthe on

Dix-sept heures. Cela fait dix-sept heures que le commissaire Maigret interroge Carl Andersen, un étrange Danois installé avec sa sœur Else dans une maison isolée non loin d’Arpajon. L’affaire, il faut dire, est singulière. Au carrefour des Trois-Veuves ne se trouvent que trois habitations: la maison des Andersen, celle de M. et Mme Michonnet, et le garage tenu par Oscar. Or, un dimanche matin, on découvre dans le garage des Andersen la voiture de Michonnet. À l’intérieur gît le cadavre d’un diamantaire anversois. Plus curieux encore, la voiture de Carl Andersen a, elle, été retrouvée dans le garage des Michonnet. Carl Andersen nie tout. Avec une patience presque inhumaine, Maigret l’interroge, recommence ses questions, attend une contradiction qui ne vient pas. Puis il se transporte sur place. Et c’est là que commence véritablement l’enquête: quelques maisons perdues au bord d’une route, des automobiles qui surgissent de la nuit, des phares qui trouent l’obscurité, des voisins qui s’observent, une jeune femme énigmatique derrière les fenêtres d’une villa. Tout paraît à la fois visible et incompréhensible. Il suffirait, semble-t-il, de regarder. Mais précisément, que faut-il regarder?

La Nuit du carrefour (1931) appartient aux tout premiers romans de la série des Maigret. Simenon est alors en train d’inventer son personnage et, avec lui, une manière très particulière de renouveler le roman policier. S’il conserve bien les éléments traditionnels du genre (un cadavre, des suspects, des mensonges, des indices et une énigme qu’il faudra finalement résoudre), pourtant, ce qui retient rapidement l’attention n’est pas seulement la question classique (qui a tué?) mais la façon dont Maigret tente de pénétrer un petit monde dont il ne comprend d’abord ni les règles ni les relations.

Car le véritable personnage du roman pourrait bien être ce carrefour des Trois-Veuves. Tout y est réduit à quelques éléments: trois maisons, une route, une station-service, des automobiles. Un carrefour devrait être par définition un lieu ouvert, un endroit où l’on ne fait que passer. Simenon en fait au contraire une sorte de huis clos. Les voitures circulent, les voyageurs traversent les lieux, Paris n’est pas loin, et pourtant les personnages semblent enfermés dans ce minuscule territoire. C’est même tout le paradoxe du livre. Rien n’est véritablement caché. Les trois maisons sont là, à portée de regard. Chacun peut observer ses voisins. Les voitures entrent et sortent. Les portes s’ouvrent, les fenêtres s’éclairent. Mais cette proximité ne produit aucune connaissance. Elle rend au contraire chacun plus suspect.

Ainsi, plus Maigret regarde ce petit univers, moins il paraît immédiatement intelligible. L’enquête consiste alors à transformer progressivement cet espace confus en espace organisé. A Maigret de comprendre non seulement ce que fait chacun, mais comment les personnages sont reliés les uns aux autres, qui regarde qui, qui peut passer d’une maison à l’autre, quelles automobiles empruntent la route et pourquoi. Le carrefour cesse ainsi d’être un simple décor de roman policier: il devient la forme même de l’énigme. Résoudre l’affaire reviendra à comprendre la circulation des êtres à l’intérieur de ce territoire. C’est là que se révèle la méthode de Maigret. On est assez loin du détective classique qui, à la manière d’un Sherlock Holmes, transforme immédiatement le détail insignifiant en démonstration éclatante. Maigret commence par ne pas comprendre. Il regarde, attend, interroge, revient sur les lieux. Il accepte pour ainsi dire de demeurer quelque temps dans l’opacité de l’affaire. La scène inaugurale de l’interrogatoire d’Andersen est à cet égard significative. Dix-sept heures de questions pour ne parvenir à rien de décisif: drôle de manière de présenter un enquêteur supposé exceptionnel! C’est oublier que chez Maigret, comprendre ne consiste pas seulement à accumuler les indices. Il lui faut pénétrer un milieu, éprouver les rapports entre les êtres, attendre que les comportements commencent à composer une figure. Maigret ne demande pas seulement comment le crime a été commis, ni qui la commis, mais cherche à comprendre dans quel monde un tel crime a pu devenir possible.

Et quel monde ! Celui que Simenon construit tient d’abord à quelques sensations: l’humidité, l’obscurité, les lumières brusques des phares, le bruit des moteurs, les silhouettes aperçues derrière une vitre. Rarement titre aura été aussi exactement accordé à un roman. La Nuit du carrefour est véritablement un livre de nuit, méme si paradoxalement une partie de l’action se passe en plein jour, sous un soleil aveuglant. Cette obscurité n’est donc pas seulement une affaire d’atmosphère. Elle correspond à la situation du lecteur comme à celle de Maigret. On distingue des formes sans parvenir encore à les identifier. Un véhicule approche puis disparaît. Une lumière s’allume dans une maison. Quelqu’un traverse la route. L’information existe, mais elle arrive par fragments. Voir ne signifie jamais immédiatement comprendre. Simenon tire de cette perception incertaine une grande partie de la tension du livre.

Son écriture reste pourtant remarquablement sobre. Peu d’effets, peu de longues descriptions. Quelques détails suffisent à installer un lieu et à faire naître l’inquiétude. Tout passe par des notations concrètes, des gestes, des bruits, des objets. Le roman possède ainsi quelque chose de très visuel. Il sera d’ailleurs adapté par Jean Renoir dès l’année suivante, et il y aurait beaucoup à dire sur cette adaptation qui a su explorer le roman bien au-delà des attentes du roman policier.

Je finirai en évoquant la figure d’Else Andersen. Simenon en fait immédiatement une présence difficile à saisir. Son étrangeté, son comportement, la manière dont les hommes la regardent introduisent dans le récit un trouble qui n’est plus seulement policier. Là encore, Maigret doit dépasser les apparences. Derrière les rôles que chacun semble jouer (le Danois impassible, le bourgeois respectable, le garagiste familier, la jeune étrangère mystérieuse), il lui faut découvrir les êtres et les relations véritables qui composent ce petit monde. L’énigme policière, comme le montrera justement l’adaptation de Jean Renoir, fonctionne, mais elle n’épuise jamais le roman. Simenon se sert du crime comme d’un moyen d’entrer dans un milieu fermé et d’en révéler peu à peu les lignes de force. On comprend ainsi pourquoi Maigret occupe une place si singulière dans l’histoire du roman policier : s’il résout des crimes, Simenon cherche surtout, à travers eux, à saisir les êtres, leurs milieux et les rapports qui les unissent, inscrivant ainsi son œuvre moins dans la lignée de Conan Doyle ou d’Agatha Christie que dans la grande lignée de la littérature réaliste, celle d’un Balzac ou d’un Zola.


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