Escapades européennes: sur les routes des migrations

Published by Cléanthe on

En octobre, les Escapades européennes s’intéresseront à ceux qui quittent un lieu pour un autre, volontairement ou contraints, pour quelques mois ou pour toujours. Nous consacrerons cette nouvelle étape aux migrations et aux déplacements.

Partir. Quitter un pays, une ville, parfois une langue. Franchir une frontière pour chercher du travail, échapper à une guerre ou à une persécution, rejoindre une famille, tenter sa chance ailleurs. Mais aussi revenir, des années plus tard, dans un lieu que l’on croyait sien et découvrir qu’il ne l’est peut-être plus tout à fait.

L’histoire de l’Europe est faite de ces mouvements. Exodes ruraux, migrations économiques, déplacements de populations après les guerres, exils politiques, diasporas anciennes ou nouvelles ont sans cesse redessiné le continent. Mais l’Europe s’est aussi transformée au contact de ceux qui sont venus d’ailleurs : du Maghreb, d’Afrique, des Caraïbes, d’Asie, de Turquie ou du Proche-Orient. Les anciens empires coloniaux, les besoins de main-d’œuvre de l’après-guerre, puis les migrations plus récentes ont fait naître de nouvelles communautés, de nouvelles identités et aussi de nouvelles littératures européennes.

Derrière les grandes cartes et les chiffres, la littérature raconte surtout des expériences individuelles : ce que l’on emporte avec soi, ce que l’on abandonne, la langue que l’on perd ou que l’on adopte, le regard des autres, les souvenirs du pays quitté et cette étrange impression, parfois, de vivre entre plusieurs mondes.

Le thème est donc volontairement large : immigration et émigration, exil, déplacement forcé, diaspora, migration économique, retour au pays, migrations intérieures ou vies prises entre plusieurs appartenances peuvent nous entraîner sur bien des chemins.

Pour ceux qui chercheraient quelques idées de lecture, voici donc quelques pistes.



Partir : exils et déplacements

La littérature européenne du XXe siècle est évidemment hantée par l’exil.

Avec Transit, Anna Seghers nous conduit dans le Marseille de 1940, parmi ceux qui cherchent désespérément un visa, un bateau, un passage vers un ailleurs possible. Toute une humanité déplacée se retrouve suspendue dans l’attente, entre un pays qu’elle a dû fuir et celui qu’elle espère atteindre.

On pourra également se tourner vers W. G. Sebald et ses Émigrants. À travers quatre destins, Sebald explore les traces laissées par l’exil, la guerre et la disparition du monde juif européen. Chez lui, le déplacement n’est jamais seulement géographique: les personnages voyagent également dans leur mémoire, parmi les lieux perdus et les vies qui auraient pu être les leurs.

Et pourquoi ne pas retrouver Milan Kundera avec L’Ignorance? Deux émigrés tchèques reviennent à Prague après la chute du communisme et découvrent combien le «retour» est une notion trompeuse. Pendant leur absence, le pays a changé… et eux aussi!



Une Europe de diasporas

Bien avant les migrations contemporaines, l’Europe a été parcourue par des communautés dont l’histoire s’est écrite entre plusieurs territoires.

La littérature juive d’Europe centrale en offre évidemment de nombreux exemples. Dans Juifs en errance, Joseph Roth décrit le monde des Juifs venus de l’Est européen et partis vers Vienne, Berlin, Paris ou plus loin encore. Derrière le reportage apparaît déjà tout l’univers de Roth: gares, frontières, hôtels, voyageurs et personnages auxquels l’Histoire ne laisse jamais longtemps le loisir de s’installer.

On pourrait aussi aller du côté d’Isaac Bashevis Singer, d’Elias Canetti ou de tant d’écrivains dont les biographies et les œuvres racontent une Europe où changer de ville signifiait souvent changer de langue, de nationalité, parfois même d’identité. La grande littérature de la Mitteleuropa est peuplée de personnages qui ne savent jamais très longtemps de quel côté de la frontière ils se trouvent.


Venir d’ailleurs, faire l’Europe

Mais les diasporas européennes ne viennent évidemment pas seulement d’Europe. L’histoire contemporaine du continent est aussi celle des Algériens, Marocains, Sénégalais, Antillais, Indiens, Pakistanais, Turcs et de bien d’autres encore qui sont venus s’installer à Paris, Londres, Berlin, Bruxelles, Amsterdam ou ailleurs. Leurs enfants et leurs petits-enfants ont grandi en Europe et ont contribué à en renouveler les langues, les cultures et les imaginaires.

La littérature britannique en offre de magnifiques exemples. Dans Small Island, Andrea Levy revient sur l’arrivée en Grande-Bretagne des immigrés jamaïcains de l’après-guerre et confronte leurs attentes à la réalité d’une société qui ne les accueille pas toujours comme ils l’espéraient. Chez Zadie Smith, dans Sourires de loup, Londres devient au contraire le lieu d’un brassage permanent où se rencontrent familles jamaïcaines, bengalies et anglaises, religions, générations et mémoires différentes.

On pourra également se tourner vers les écrivains turco-allemands, afro-européens ou issus des anciennes colonies. Toutes ces œuvres rappellent une chose essentielle: les migrations ne sont pas seulement un déplacement vers l’Europe. Elles participent aussi à nourrir l’Europe et ses transformations. Derrière ces mouvements se trouvent toujours des histoires très concrètes de travail, de logement, d’école, d’ascension sociale et de transmission entre générations. Le roman social, l’autobiographie comme le récit familial offrent ici une multitude de possibilité. Impossible donc d’aborder notre thème sans regarder l’Europe d’aujourd’hui. Dans Je vais, tu vas, ils vont, l’Allemande Jenny Erpenbeck met face à face un professeur berlinois à la retraite et plusieurs réfugiés africains arrivés en Allemagne. Le roman déplace peu à peu le regard: derrière cette catégorie abstraite de «migrants» réapparaissent des individus, avec leurs histoires, leurs attentes et leurs pertes.

Les routes migratoires peuvent aussi devenir le sujet même du récit. Dans la mer il y a des crocodiles, de Fabio Geda, retrace le long voyage d’Enaiatollah Akbari, parti enfant d’Afghanistan et arrivé après plusieurs années en Italie. Ici, le déplacement n’est plus un simple passage d’un point à un autre: il devient une existence provisoire, faite de frontières successives et d’étapes dont on ignore toujours si elles seront les dernières.

Romans, témoignages, bandes dessinées ou récits documentaires permettront ainsi d’aborder les routes de la Méditerranée et des Balkans, les centres d’accueil, l’attente, l’asile, mais aussi les débats et les tensions que ces nouveaux déplacements font naître dans les sociétés européennes.


Vivre entre plusieurs pays et plusieurs langues

Car partir ne signifie pas toujours cesser d’appartenir au pays que l’on a quitté.

Dans Origines, Saša Stanišić, né en Bosnie et arrivé adolescent en Allemagne pendant la guerre de Yougoslavie, tente de reconstituer l’histoire de sa famille et du monde dont il vient. Mais comment raconter une origine lorsque les frontières ont changé, que les familles se sont dispersées et que l’on écrit désormais dans une autre langue ? On retrouve cette question chez Dubravka Ugrešić dans Le Ministère de la douleur, où des exilés de l’ancienne Yougoslavie installés aux Pays-Bas tentent de conserver les souvenirs d’un pays qui, lui, a disparu.

Mais elle traverse tout autant les œuvres des écrivains issus des migrations extra-européennes. Quelle langue parle-t-on chez soi ? Dans laquelle écrit-on ? À quel pays appartient-on lorsque l’histoire familiale en désigne un et que toute une vie s’est construite dans un autre? C’est sans doute l’une des richesses de cette étape : nous conduire vers ces écrivains qui vivent et écrivent entre les langues, les pays et les mémoires. Leurs œuvres montrent combien une identité peut être multiple sans être pour autant divisée.


Comme toujours, les chemins de traverse sont les bienvenus. Une migration peut conduire d’un village vers une capitale aussi bien que d’un continent vers un autre; on peut raconter ceux qui partent, ceux qui arrivent, ceux qui reviennent, ceux qui restent et voient les autres partir, ou encore leurs enfants, pour lesquels le pays d’arrivée des parents est devenu le pays natal.

Roman historique, récit familial, autobiographie, polar, bande dessinée, théâtre ou littérature jeunesse: aucune frontière de genre ne viendra limiter nos lectures.


À vous maintenant de choisir votre route. Et RENDEZ-VOUS ici-même LE 15 OCTOBRE !


2 commentaires

nathalie · 19 septembre 2026 à 7 h 53 min

Je trouve que ma bibliothèque n’est pas très riche sur le sujet mais j’ai lu plusieurs titres que tu cites, donc ce ne doit pas être si pire. Il est vrai que le thème ouvre vers l’ailleurs de l’Europe, les empires coloniaux, les exils…

keisha · 19 septembre 2026 à 15 h 22 min

Je dois me bouger, le Sebald m’attire, je pense l’avoir lu sans billet? bref, ça doit bien se relire. ^_^

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