Juillet 26 – Escapades en Europe: Espagne(s)

Published by Cléanthe on

Pour cette deuxième étape de notre nouvelle saison des Escapades en Europe, j’avais proposé de mettre le cap vers l’Espagne(s). Le pluriel s’est vite imposé. D’un siècle à l’autre, d’une région à l’autre, les lectures réunies ce mois-ci composent en effet un pays aux visages multiples: Espagne picaresque du Siècle d’or, Galice naturaliste, Asturies légendaires, mémoire du franquisme, littérature contemporaine jouant avec ses propres frontières.

Nous avons été un peu mois nombreux que le mois précédent pour franchir les Pyrénées, mais une participante avait glissé plus d’un livre dans ses bagages. Ce bilan réunit ainsi neuf lectures, dont deux regards portés sur un même roman.


Sur les routes du Siècle d’or

Nathalie nous entraîne d’abord vers les grands classiques.

Avec El Buscón, de Francisco de Quevedo, elle retrouve l’un des textes majeurs de la tradition picaresque. Né dans une famille peu recommandable, Pablos rêve de s’enrichir et de se faire passer pour gentilhomme. D’auberge en auberge, il croise tricheurs, bandits, soldats et poètes fous. Nathalie admire la rapidité de la langue et la vigueur de la satire, mais reste plus sensible à Lazarillo de Tormes, moins sombre et plus cocasse. Chez Quevedo, derrière la farce, les coups sont sanglants et la société profondément brutale.

Elle poursuit avec les Nouvelles exemplaires de Cervantès, plongée foisonnante dans une Espagne de bohémiens, de voleurs, d’esclaves, de corsaires, d’étudiants, de sorcières et même de chiens capables de dialoguer. L’exemplarité du titre laisse parfois perplexe le lecteur contemporain, et certains récits sentimentaux lui ont paru longs. Mais Nathalie s’est aussi laissée saisir par l’humour, la variété et l’extraordinaire capacité de Cervantès à inventer sans cesse de nouvelles histoires.


Une aristocratie en ruine

Avec Tullia, nous gagnons la Galice du XIXe siècle et Le Château d’Ulloa, d’Emilia Pardo Bazán.

Le jeune prêtre Julián est envoyé comme chapelain dans un domaine en pleine décadence. Le château tombe en ruine, le marquis don Pedro mène une existence brutale et le régisseur Primitivo règne sur les lieux. Julián croit encore possible de restaurer l’ordre par la religion et la bonne volonté. Il encourage donc le mariage de don Pedro avec Nucha, jeune femme pieuse et raffinée, mais celle-ci découvre bientôt un univers de violence.

Tullia insiste sur la force des personnages féminins. Sabel, la servante, et Nucha, l’épouse, semblent d’abord s’opposer ; elles sont pourtant toutes deux victimes d’un système qui les utilise et les enferme.

Emilia Pardo Bazán applique au monde espagnol les principes du naturalisme, tout en y ajoutant une interrogation morale et religieuse sur la liberté et la responsabilité. Le roman devient ainsi la chronique implacable d’un échec: celui d’une famille, d’un ordre social et des illusions de Julián. Tullia en sort enthousiasmée et regrette que l’œuvre de cette romancière soit encore si peu traduite en français.


Dans les montagnes des Asturies

Sunalee nous conduit elle aussi dans le nord de l’Espagne avec Of Saints and Miracles, de Manuel Astur.

Marcelino, un homme un peu simple, tue son frère après que celui-ci a vendu la propriété familiale, puis prend la fuite dans les campagnes et les forêts. Mais l’intrigue compte moins que la manière dont elle est racontée.

Manuel Astur mêle le monde rural des Asturies aux mythes, aux traditions ancestrales et à une nature omniprésente. Sorcières, légendes locales et souvenirs d’un monde agricole disparu donnent au roman l’allure d’un récit des origines, traversé par un regard contemporain. Sunalee a surtout été séduite par la beauté de l’écriture et par la sensation d’être transportée loin du chaos des grandes villes. Dommage que ce beau roman ne soit pas encore traduit en français!


Au cœur de la guerre civile

Avec Patrice, nous revenons en 1936 grâce à Falcó d’Arturo Pérez-Reverte.

Chargé par les services secrets franquistes de libérer José Antonio Primo de Rivera, Lorenzo Falcó évolue dans un univers d’espionnage où les faux-semblants sont permanents et où les fidélités comptent moins que les circonstances.

Patrice a particulièrement apprécié la manière dont Pérez-Reverte restitue la violence et les ambiguïtés de la guerre civile espagnole, tout en construisant un roman d’espionnage efficace, porté par un héros aussi cynique que fascinant. Une lecture qui donne envie de poursuivre la trilogie.


Les blessures du franquisme

Deux participantes se sont retrouvées autour de La Tristesse du samouraï, de Víctor del Árbol.

Le roman s’ouvre en 1981, dans une chambre d’hôpital. María Bengoechea, avocate atteinte d’une tumeur au cerveau, accepte de raconter à un inspecteur les événements qui l’ont conduite jusqu’ici. Le récit remonte alors quarante ans plus tôt, dans l’Espagne franquiste, au moment où Isabel Mola tente de fuir son mari, puissant chef local de la Phalange. À partir de cette disparition, Víctor del Árbol entrelace les destins de plusieurs familles. Secrets, violences politiques et blessures intimes se transmettent d’une génération à l’autre.

Ingannmic admire la construction en puzzle et la densité de cette fresque, même si certaines coïncidences lui paraissent parfois peu vraisemblables. Elle souligne surtout la manière dont le roman associe les traumatismes politiques aux rapports de domination sociale.

Anne a elle aussi été happée par cette intrigue très sombre. Elle insiste sur les questions qui traversent le livre: les enfants doivent-ils payer les crimes de leurs parents? Peut-on interrompre une vengeance transmise de génération en génération? Comment vivre dans un pays encore hanté par le franquisme?

Toutes deux ont donc été convaincues par ce roman noir, violent et ambitieux.


Disparaître dans la littérature

Pour ma part, j’ai choisi Docteur Pasavento, d’Enrique Vila-Matas.

Invité à Séville pour une rencontre littéraire, un écrivain se sent soudain prisonnier du personnage public qu’il est devenu. Il décide de disparaître, gagne Naples, adopte le nom de docteur Pasavento et entreprend une longue errance à travers l’Europe, sur les traces de Robert Walser.

Ce livre demande une certaine disponibilité. Il avance par digressions, souvenirs et associations d’idées plutôt que par une intrigue solidement charpentée. Mais, à condition d’accepter de s’y perdre, la promenade intellectuelle est particulièrement stimulante.


Cette étape nous aura donc fait traverser plusieurs siècles et plusieurs territoires: les routes du Siècle d’or, les campagnes galiciennes, les forêts des Asturies, l’Espagne de la guerre civile, les blessures du franquisme et les labyrinthes littéraires de Vila-Matas.

D’un livre à l’autre circulent pourtant les mêmes motifs: les routes et les fuites, les identités que l’on cherche à conquérir ou à abandonner, les familles hantées par le passé, les violences sociales et politiques, mais aussi l’extraordinaire puissance de l’invention narrative.

Merci à Nathalie, Tullia, Sunalee, Patrice, Ingannmic et Anne d’avoir donné au mot «Espagnes» toute sa richesse!



Au mois d’août, je vous invite à vous installer face à la mer, le temps d’une étape consacrée aux stations balnéaires. Des plages de la Baltique aux rivages de la Méditerranée, des élégantes villes d’eaux du XIXᵉ siècle aux stations plus populaires, le littoral européen a inspiré d’innombrables écrivains. Derrière les vacances, les bains de mer et les promenades sur les digues se cachent souvent les plus beaux romans de l’attente, de la mélancolie, des amours d’été ou des vies qui basculent. Alors, préparez vos valises… et vos bibliothèques !


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2 commentaires

nathalie · 16 juillet 2026 à 8 h 36 min

C’est scandaleux, j’ai réussi à lire deux livres de ma bibliothèque mais ton billet donne au moins trois idées de lecture ! Je me plaindrai !
Bon, pour les stations balnéaires, j’ai fait quasi chou blanc, même si j’ai eu une idée originale. Tu verras bien.

    Cléanthe · 16 juillet 2026 à 8 h 41 min

    Je te comprends! J’ai lancé les Escapades en Europe en partie pour tenter de faire baisser un peu ma Pal qui tourne ces temps-ci au gratte-ciel. Et depuis que le challenge a commencé, je ne fais qu’y ajouter de nouvelles idées de lecture.

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