E.M. FORSTER: Maurice
Lorsque Maurice Hall fait la connaissance de Clive Durham sur les bancs de Cambridge, il n’est encore qu’un jeune homme sans histoire, promis à l’existence tranquille qu’attend de lui la bonne société anglaise. Entre les deux étudiants naît une amitié d’une intensité peu commune, qui se transforme bientôt en un amour aussi profond qu’inavouable. Mais dans l’Angleterre édouardienne, où l’homosexualité est condamnée par la loi autant que par les mœurs, cet amour semble n’avoir aucun avenir. Lorsque Clive choisit finalement de rentrer dans le rang en se mariant, Maurice croit son destin scellé. C’est pourtant une rencontre inattendue avec Alec Scudder, le garde-chasse de la propriété familiale de Clive, qui va bouleverser sa vie et l’obliger à choisir entre la sécurité des conventions et la fidélité à lui-même…
Écrit en 1913-1914 mais publié seulement en 1971, après la mort de son auteur, Maurice occupe une place singulière dans l’œuvre de E. M. Forster. L’écrivain savait qu’un tel roman ne pouvait paraître de son vivant sans provoquer un scandale et compromettre sa carrière. Il préféra donc laisser son manuscrit dans ses tiroirs, accompagné d’une note où il exprimait son souhait qu’il ne soit publié qu’à une époque plus clémente. On retrouve pourtant dans Maurice toutes les qualités qui font le prix de l’œuvre de l’auteur de Howards End ou de Avec vue sur l’Arno: une écriture d’une élégance limpide, une extrême finesse psychologique, un art subtil des dialogues et une peinture remarquable de la société anglaise du début du XXᵉ siècle. Les salons, les collèges de Cambridge, les demeures de campagne composent un univers d’une parfaite bienséance, dont les règles tacites pèsent sur chacun des personnages et qui deviennent le décor d’un drame profondément intérieur.
Mais Maurice déplace aussi les grandes interrogations qui traversent les romans de Forster. Dans Howards End comme dans Route des Indes, les personnages butent sur des frontières qui semblent impossibles à franchir. Les différences de classe, les appartenances culturelles ou les préjugés de l’Empire empêchent la véritable rencontre entre les êtres. Maurice reprend cette réflexion, mais lui apporte une réponse inattendue. L’amour homosexuel, précisément parce qu’il échappe aux conventions qui structurent la société, devient le lieu où ces frontières peuvent être abolies. La relation entre Maurice Hall et Alec Scudder ne transgresse pas seulement la morale de son temps; elle renverse aussi les hiérarchies sociales en unissant un jeune bourgeois à un garde-chasse. Là où les autres grands romans de Forster constatent souvent l’impossibilité de la communion, Maurice ose imaginer qu’un amour authentique puisse effacer les barrières de classe autant que les interdits sexuels. Il flotte l’impression d’un Amant de lady Chatterley gay dans le roman de Forster, pourtant composé plus de 10 ans auparavant.
Ce roman est également un magnifique récit de formation. Maurice avance lentement vers lui-même. Son parcours est fait d’hésitations, de culpabilité, de faux espoirs et de renoncements. Il lui faut d’abord comprendre ce qu’il est, puis accepter que le véritable scandale ne réside pas dans son désir, mais dans le mensonge auquel la société voudrait le condamner. Cette conquête de soi constitue le véritable cœur du roman. Ce qui frappe aujourd’hui est donc la modernité de cette œuvre. Forster ne cherche ni la provocation ni le manifeste. Son écriture demeure toute de retenue, de délicatesse et de compassion. Il raconte simplement des êtres humains confrontés au désir d’aimer et d’être aimés. C’est précisément cette pudeur qui donne au livre sa force émotionnelle.
Reste la fin, dont je dévoilerai le moins possible, qui explique peut-être à elle seule la longue clandestinité du manuscrit. À une époque où la littérature condamnait presque toujours les personnages homosexuels à la solitude, à la folie ou à la mort, Forster ose leur offrir un avenir. Ce choix, profondément subversif en 1914, demeure aujourd’hui encore d’une bouleversante simplicité. Maurice n’est pas seulement un grand roman sur l’homosexualité; c’est un roman sur la conquête de la liberté intérieure, sur le courage d’être soi-même et sur la possibilité, malgré les déterminismes sociaux, de choisir enfin sa propre vie. Je ne chronique qu’aujourd’hui cette lecture entreprise en juin à l’occasion du Mois des Fiertés. C’est un roman que je voulais lire depuis bien longtemps. Et quel roman enthousiasmant! Derrière son apparente simplicité, Maurice est une œuvre discrètement révolutionnaire: celle d’un écrivain qui, envers et contre son époque, osa croire qu’une histoire d’amour entre deux hommes pouvait avoir droit, elle aussi, à une fin heureuse.
« Après cette crise, Maurice devint un homme. Jusque-là – si tant est qu’on puisse évaluer les êtres humains –, il n’avait jamais été digne d’affection : il était conventionnel, mesquin, déloyal avec les autres parce qu’il l’était avec lui-même. Il avait maintenant à offrir ce qu’il y a de plus précieux. L’idéalisme et la sensualité entre lesquelles il se débattait, adolescent, s’étaient finalement fondus en un tout harmonieux et transformés en amour. Personne ne voudrait peut-être d’un tel amour, mais il ne pouvait en avoir honte, parce que cet amour c’était « lui », ni son corps ni son âme, mais tout son être qui s’exprimait à travers l’un et l’autre. Il souffrait encore et pourtant un sentiment de triomphe se faisait lentement jour en lui. La douleur lui avait révélé un lieu au-delà des jugements de la société où trouver un refuge. »
E.M. Forster, Maurice (Maurice, 1914-1971), trad. Nelly Shklar
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