MARIVAUX: L’Île des esclaves

Iphicrate, un jeune maître athénien, vient d’échouer sur une terre dont il ignore encore les lois. À ses côtés, son valet Arlequin paraît inquiet lui aussi. Mais très vite, la situation bascule. En apprenant que cette île est gouvernée par d’anciens esclaves révoltés, Arlequin comprend que l’ordre social habituel n’a plus cours ici. Tandis qu’Iphicrate tente encore de commander, son domestique découvre avec un mélange de joie, d’ironie et de revanche qu’il peut enfin parler d’égal à égal à celui qu’il servait jusque-là. De leur côté, Euphrosine, jeune femme coquette et raffinée, et sa servante Cléanthis ont elles aussi été jetées sur les rivages de cette étrange île. L’arrivée de Trivelin, magistrat du lieu, donne alors toute sa portée au destin qui les attend: selon les lois de cette petite république d’anciens esclaves, les maîtres doivent subir à leur tour ce qu’ils faisaient autrefois endurer à leurs domestiques. Il ne s’agit pourtant pas de les punir avec cruauté, mais de les corriger de leur orgueil, de leur vanité et surtout de leur inhumanité. Commence alors une étrange comédie où les anciens serviteurs dressent de leurs maîtres des portraits impitoyables, imitent leurs manières ridicules, singent leurs délicatesses affectées et leur renvoient, comme dans un miroir déformant, l’image de leurs propres travers. Derrière le jeu théâtral et le plaisir du renversement social apparaît peu à peu quelque chose de plus troublant: une véritable expérience morale, où chacun est contraint de se voir enfin tel qu’il est…
J’avais déjà lu et aimé L’Île des esclaves. J’en gardais même un souvenir très net, malgré les décennies qui me séparent de cette première lecture: le naufrage, le renversement des rôles, l’ironie mordante d’Arlequin, les humiliations imposées aux maîtres. Pourtant, cette relecture m’a frappé par la prodigieuse concision de la pièce que j’avais oubliée en revanche. Une seule action, un seul acte, onze scènes à peine, et pourtant tout Marivaux semble tenir là, concentré avec une efficacité remarquable. La pièce avance avec une netteté presque expérimentale.
Crée en 1725, LÎle des esclaves est une des trois pièces insulaires de Marivaux (avec L’Île de la raison, 1729; et La Nouvelle colonie, 1729. Dans L’Île des esclaves, à partir d’une situation très simple – des maîtres et des valets abordant sur une sorte d’île d’Utopie où les rôles sont renversés -, le dramaturge construit une comédie d’une redoutable efficacité. Pourtant, comme il arrive souvent chez lui, derrière le jeu théâtral et les lazzi de comédie incarnés par Arlequin, et au-delà du renversement des rôles digne d’un carnaval un peu cruel, une réflexion plus profonde sur le pouvoir se dessine peu à peu, sur l’habitude de dominer, mais aussi sur la possibilité du pardon. Sous la légèreté apparente et le plaisir du renversement, la comédie fait ainsi naître progressivement une émotion inattendue, jusqu’à transformer cette île de théâtre, qui n’est que le miroir inversé du théâtre social, en véritable expérience morale.
Car l’île imaginée par Marivaux fonctionne comme un laboratoire. Les hiérarchies y sont suspendues afin de révéler ce qu’elles produisent chez ceux qui dominent comme chez ceux qui obéissent. Maîtres et esclaves y apparaissent à la fois ennemis et complices, enfermés dans le même système de dépendance et de fascination. Les domestiques ont passé leur vie à observer leurs maîtres, à les imiter secrètement, à les jalouser aussi. Lorsque Cléanthis et Arlequin singent les manières précieuses d’Euphrosine et d’Iphicrate, c’est toute la part d’apparence sur laquelle repose la distinction des « gens de qualité » qui se trouve pour le coup dénoncée. Sous la parodie, la noblesse des maîtres semble soudain n’être qu’un rôle appris.
Mais la pièce ne s’arrête pas à cette simple satire sociale. La véritable leçon de Marivaux n’est pas de transformer les esclaves en maîtres et les maîtres en esclaves. Inverser les rôles ne suffit pas à rétablir la justice. Cela risquerait au contraire de remplacer un bourreau par un autre. Les maîtres humiliés pourraient sortir de cette épreuve non meilleurs, mais simplement vaincus et pleins de ressentiment. Quant aux anciens esclaves, le pouvoir nouvellement acquis les pousse naturellement à prendre leur revanche. «Doucement, point de vengeance», répète Trivelin. Mais Cléanthis n’est pas spontanément portée à la bonté. Marivaux montre avec beaucoup de lucidité que l’inférieur, dans sa lutte contre le supérieur, est souvent mû moins par un idéal de justice que par la jalousie et le désir de revanche. Marivaux est fils de son temps, c’est-à-dire du premier 18e siècle. Dans L’Île des esclaves, il n’est pas un précurseur de la Révolution. Il n’y a chez lui ni conscience de classe ni véritable projet d’émancipation collective – des idées encore étrangères à son temps. Les valets devenus maîtres continuent en effet à penser dans un monde où l’on ne peut être qu’au-dessus ou au-dessous des autres. Le renversement des rôles crée des situations comiques, parfois délicieuses, mais il demeure sans issue tant que l’âme même des subalternes reste façonnée par la subordination.
Et pourtant, au cœur de cette mécanique presque cruelle, quelque chose se déplace peu à peu. Dans une scène importante, Arlequin abandonne sa tentative de séduire Euphrosine. Derrière le valet moqueur apparaît soudain un homme capable d’émotion véritable. Arlequin a un cœur. Et cette découverte constitue peut-être la plus belle surprise de la pièce. Face à lui, Euphrosine comprend peu à peu la vanité de ses anciennes dignités. L’espace d’un instant, le théâtre social se fissure réellement. Arlequin lui-même en devient presque muet d’émotion.
L’enseignement de Trivelin apparaît alors plus clairement: ce n’est pas la société qu’il faut transformer d’abord, mais le cœur des hommes. La réconciliation finale peut sembler fragile, peut-être même naïve. Elle ne fait pourtant pas disparaître ce que la pièce a révélé avec une étonnante netteté: la violence des rapports de domination, l’humiliation inscrite dans l’inégalité sociale, la cruauté ordinaire des hiérarchies. Derrière la grâce légère de la comédie demeure quelque chose de beaucoup plus mordant, et peut-être de beaucoup plus moderne qu’on ne le croit d’abord.
« EUPHROSINE. – Ne persécute point une infortunée, parce que tu peux la persécuter impunément. Vois l’extrémité où je suis réduite ; et si tu n’as point d’égard au rang que je tenais dans le monde, à ma naissance, à mon éducation, du moins que mes disgrâces, que mon esclavage, que ma douleur t’attendrissent. Tu peux ici m’outrager autant que tu le voudras, je suis sans asile et sans défense, je n’ai que mon désespoir pour tout secours, j’ai besoin de la compassion de tout le monde, de la tienne même, Arlequin ; voilà l’état où je suis; ne le trouves-tu pas assez misérable ? Tu es devenu libre et heureux, cela doit-il te rendre méchant ? Je n’ai pas la force de t’en dire davantage : je ne t’ai jamais fait de mal; n’ajoute rien à celui que je souffre. »
Marivaux, LÎle des esclaves, Scène 8
Billet publié dans le cadre des Escapades en Europe (saison 2) – juin 26: Les îles

Les autres participants:
4 commentaires
keisha · 15 juin 2026 à 6 h 16 min
Quel choix inattendu et magnifique, merci.
(pour ma part j’ai participé, de façon différente ^_^)
nathalie · 15 juin 2026 à 6 h 43 min
Bonjour
je mets ma participation là car apparemment on ne peut pas commenter la page « Escapades en Europe » (qui apparaît dans le bandeau).
Bref, première participation en Sicile, avec Le Guépard de Lampedusa
https://chezmarketmarcel.blogspot.com/2026/06/le-diner-la-villa-salina-etait-servi.html
Première, car je rejoue mercredi !
Et je reviens lire ton billet plus tard.
Alexandra · 15 juin 2026 à 7 h 01 min
Très bonne idée d’avoir choisi une pièce de théâtre ! Pour ma part, je propose un roman contemporain qui nous conduit sur une ile fictive au large de la Belgique:
https://jelisjeblogue.blogspot.com/2026/06/le-batiment-mehdi-bayad.html
Sunalee · 15 juin 2026 à 7 h 21 min
Ma participation est à l’opposé chronologique de la tienne, j’ai choisi un roman très contemporain qui se passe sur une île des Canaries: https://popupmonster.wordpress.com/2026/06/15/la-soeur-que-jai-toujours-voulue/ Même si mon avis est un peu mitigé, c’était quand même une belle découverte.