Ce matin-là, Kaspar et Klara firent une promenade sur le lac dans une petite barque de couleur. Le lac était calme, brillant et silencieux comme un miroir.
De temps à autre ils croisaient un petit bateau à vapeur et cela faisait pendant quelques instants de grandes vagues douces; ils traversaient les vagues. Klara était vêtue d’une robe blanche comme la neige, dont les manches larges pendaient avec nonchalance autour de ses beaux bras et de ses mains. Elle avait ôté son chapeau, elle avait défait ses cheveux, sans du tout le faire exprès, avec un joli geste de la main. Sa bouche souriait vers la bouche du jeune homme. Elle ne trouvait rien à dire, elle n’avait pas envie de parler. « Comme l’eau est belle, c’est comme un ciel », dit-elle. Son visage était aussi serein que les choses qui l’entouraient, le lac, la rive et le ciel sans nuages. Le bleu de ce ciel avait une trame blanche, duveteuse et moirée. Le blanc troublait un peu le bleu, l’affinait, le
rendait plus désirable, plus incertain et plus doux. Le soleil ne passait qu’à moitié, comme le soleil qu’on voit dans les rêves. Il y avait une timidité dans tout,
l’air éventait leurs cheveux, leurs visages, l’expression de Kaspar était grave, mais non soucieuse. Il rama vigoureusement pendant un certain temps, mais il finit par lâcher les rames, la barque continua à les bercer sans conduite. Il se retourna vers la ville qui descendait sur l’horizon, vit les clochers et les toits scintiller un peu dans le demi-soleil, vit des gens pressés qui marchaient sur les ponts. Des charrettes et des voitures suivirent, le tramway passa d’une traite avec un bruit spécial. Les fils bourdonnaient, les fouets claquaient, on entendit un sifflet et de grands coups sonores qui venaient on ne sait d’où. Les cloches de onze heures se mirent à sonner, traversant le silence et toutes les rumeurs. Ils prenaient tous les deux un plaisir inexprimable à cette journée, au matin, aux bruits et aux couleurs. Tout était rassemblé, tout était dans le même ton. Pour les amants qu’ils étaient, tout passait par ce ton unique. Un bouquet de fleurs des champs était posé sur les genoux de Klara. Kaspar avait ôté sa veste et ramait de nouveau. Midi sonna, et tous ces gens qui travaillaient, qui avaient un emploi, se répandirent dans les rues comme des fourmis, petits points noirs et mobiles qu’on voyait grouiller sur le
tablier blanc du pont. Et quand on songeait que chacun de ces points noirs avait une bouche avec laquelle il se préparait maintenant à absorber son
déjeuner, on ne pouvait s’empêcher de rire. Quelle extraordinaire image de la vie, se disaient-ils, et cela les faisait rire.

Robert Walser, Les enfants Tanner, traduction Jean Launay, Gallimard, 1985

Tout l’art de Robert Walser illustré en une page! Cette poésie des petites choses, de la fragilité, de l’instant même qu’on traverse comme un passant, mais qu’il faut savoir remarquer avec l’oeil du flâneur. Et cette langue d’une étonnante saveur poétique tant les effets en sont fragiles eux-mêmes, délicats, langue plus simple encore, plus fragile donc pour ainsi dire dans l’original en allemand. Comme dans un tableau de Macke, à qui, je ne sais pourquoi, la langue de Robert Walser ne cesse de me renvoyer. Il y avait une timidité dans tout: Die Sonne schien halb durch, wie Sonne in Träumen. Es lag eine Zaghaftigkeit in allem, die Luft fächelte ihnen um das Haar und das Gesicht, Kaspars Gesicht war ernst, doch ohne Sorgen.

Extrait publié dans le cadre des Feuilles allemandes, consacrées à la littérature de langue allemande. 

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