« Rêver. Au fond, toute ma vie, je n’ai su faire que çà : rêver, songea Fabregas un matin de printemps, tandis qu’il se rasait et contemplait dans le miroir ses traits bouffis de sommeil apparemment sans rapport avec la réflexion lucide qui venait de lui traverser l’esprit. Il acheva sa toilette dont l’agréable routine ne parvenait pas à dissiper l’anxiété qui le tourmentait depuis plusieurs heures.». Au réveil d’une crise peut-être plus grave que d’habitude, Fabreguas, un industriel catalan, décide sur un coup de tête de tout plaquer et de partir en voyage. Un périple qui va le conduire, sans raison, jusqu’à Venise, la ville lagunaire qui menacerait bien de l’enliser…

Je commence, avec L’île enchantée, un cycle de textes et de récits vénitiens auquel j’ai consacré de belles heures de lecture depuis un peu plus d’un mois. Le prétexte d’un séjour à Venise, en avril, m’a donné envie pour une fois de déroger à la règle qui veut que je ne lise jamais de livre en rapport avec les lieux où je voyage. Mais j’avais envie de lire quelque chose sur Venise, de compléter, pour un fois, mon voyage par des histoires, des récits. Il faut dire que Venise a beaucoup fait écrire, d’une manière qui ne me convient pas toujours d’ailleurs, mais j’en reparlerai à propos du roman de Pasinetti, De Venise à Venise qui est la vraie belle découverte de ces dernières semaines.

Le roman de Mendoza cependant n’est pas mal non plus. Et comme cela fait déjà bien vingt ans que j’ai envie de lire cet auteur, je n’ai pas boudé mon plaisir. C’est le livre parfait que j’offrirais à quelqu’un qui rêve de quelque chose d’un peu différent, une lecture qui le ou la surprenne. Au croisement de la rêverie décadente sur une Venise enlisée, mortifère et de la représentations de la Cité des masques et des fantasmes – deux façons de considérer Venise qui ordinairement peinent à me convaincre, tellement j’ai de Venise une autre vision, plus concrète, plus populaire, plus provinciale aussi : celle d’une cité de quelques dizaines de milliers d’âmes qui s’arrangent pour vivre, le plus simplement possible, dans un lieu chargé d’histoire et envahi par des millions de touristes – Mendoza a produit un livre délirant, un livre fou – c’est la manière de l’auteur – qui à la fois assume et dépasse le mythe de Venise.

D’emblée, Mendoza nous prévient. Ainsi quand son héros débarque à Venise : « Pendant le trajet, Fabreguas contempla du vaporetto le spectacle de la ville étendue devant ses yeux. Les édifices majestueux lui semblaient à présent se dresser dans le seul but de le narguer. Un décor aussi fallacieux que mes chimères, pensa-t-il. » Ce n’est pas Venise que nous allons voir. Mais un mythe, un fantasme, un rêve, une chimère. A travers le personnage de Fabreguas, perdu dans une Venise dont il ne parvient plus à s’extraire, tombant vaguement amoureux d’une jeune femme mystérieuse, Maria Clara, qui à la fois s’offre à lui et se dérobe, Mendoza tisse des bouts d’histoire, des lieux plus ou moins fantastiques, des personnalités improbables et de tout cela fait un récit.

Il est difficile, pour cette raison, de raconter le roman de Mendoza. C’est une sorte de labyrinthe narratif dans lequel on prend plaisir à se perdre, selon une forme de résonance bien particulière avec la déambulation au hasard dans les ruelles de la ville que quiconque a fait le voyage de Venise connaît bien. Des lieux inventés (telles la chapelle avec ses fresques byzantines ou l’île de Ondi) côtoient des noms eux bien réels mais oubliés ou peu connus (le peintre Dolabella). Les histoires et bouts de légendes se multiplient, enchâssés dans le récit principal. Certaines font partie de l’histoire légendaire de Venise : la translation du corps de saint Marc depuis Alexandrie ramené dans de la viande de porc. D’autres sortent de l’imagination de l’auteur ou renvoient à d’autres histoires, d’autres livres : le miracle de saint François parlant à Ondi la langue des oiseaux, l’histoire de la tempête qui menaça d’engloutir Venise, l’histoire des reliques de saint Mamert portées par les eaux jusqu’au Midi, l’histoire de sainte Marine, sainte travestie entrée déguisée en homme dans un couvent de moines dont elle devint le prieur, l’histoire du palais de la famille de Maria Clara, l’histoire de l’anachorète saint Babile et de la baleine échouée sur son île, etc. Au milieu de tout cela, des fausses pistes : les restes de saint Mamert ne sont pas conservés à Venise. Des rencontres improbables. Des scènes rêvées : ainsi la délirante dispute des représentants de différentes églises chrétiennes ou l’aventure en bateau avec le gros homme et sa femme.

La progression du récit elle-même mérite l’attention. Je vous laisse découvrir sur quelle image délirante de Venise rebondissent les aventures de Fabreguas dans la cité lagunaire au début du deuxième chapitre. Avec le troisième et dernier chapitre, l’auteur nous plonge de plus en plus dans un rêve qui tourne régulièrement au cauchemar (le palais labyrinthique dont Fabreguas peine à sortir, les rendez-vous manqués avec Maria Clara, etc.). Au détour de plusieurs belles pages surgit une Venise onirique : ainsi cette très belle image de la brume qui a envahi Venise, coupant les passants à mi-corps.

Mendoza, auteur catalan, a surtout beaucoup écrit sur Barcelone. Je pense retenter l’expérience prochainement – car il s’agit d’une vraie expérience, une belle, une très belle expérience de lecture.

4 comments on “Eduardo MENDOZA: L’Île enchantée”

    • Je te le conseille vivement. D’autre part, si tu aimes Venise tu vas trouver ici les jours prochains plein de suggestions de lecture alléchantes. 😉

    • Je l’ai lu il y a déjà bien longtemps. J’avais eu tout un été Carpentier alors. Ce qui fait que je ne m’en souviens plus très bien dans le détail, mais je sais que J’avais beaucoup aimé. Merci en tout cas pour la suggestion 🙂

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