Thomas MANN: La Mort à Venise
Gustav von Aschenbach est un écrivain reconnu, un homme qui a construit son œuvre comme son existence sur la discipline, le travail et la maîtrise de soi. Mais voici qu’un jour, à Munich, le désir de voyage s’empare de lui. Après quelques hésitations et un premier séjour sur les côtes de l’Adriatique qui ne le satisfait pas, il gagne Venise et s’installe au Grand Hôtel des Bains, sur le Lido. Dans cet univers de villégiature où se côtoient les familles de la bonne société européenne, entre les repas pris à l’hôtel, les promenades et les longues journées sur la plage, son attention est bientôt attirée par un adolescent polonais d’une beauté exceptionnelle, Tadzio. Aschenbach commence par l’observer. Puis il recherche sa présence. Il organise bientôt ses journées autour de ses apparitions. Quelque chose s’est défait dans l’existence parfaitement ordonnée de l’écrivain. Et tandis que la chaleur s’appesantit sur Venise et que d’étranges rumeurs commencent à circuler dans la ville, le séjour de repos prend peu à peu une tournure inquiétante…
Pour l’étape d’août des Escapades en Europe, consacrée aux stations balnéaires européennes, j’ai mis le cap sur Venise et le Lido! Avec La Mort à Venise, publiée en 1912, Thomas Mann nous plonge dans ce monde cosmopolite des grands hôtels du début du XXe siècle, avec ses familles fortunées venues de toute l’Europe, ses plages, ses cabines, ses élégances et ses rituels. Aschenbachn, écrivain reconnu dans son pays, est venu chercher au bord de l’Adriatique le repos et le dépaysement. Mais la station balnéaire, lieu par excellence de la suspension des habitudes quotidiennes, devient justement l’espace où vont se défaire les règles sur lesquelles reposait jusqu’alors son existence.
Car Aschenbach est d’abord un homme de la maîtrise de soi et de son art. Artiste consacré, il a soumis son existence aux exigences de son œuvre. Le travail, la volonté, la dignité sociale lui ont permis de contenir tout ce qui pouvait menacer cet équilibre. Or le voyage introduit une première rupture. Loin de chez lui, débarrassé de ses obligations, livré à l’oisiveté des journées de vacances, Aschenbach découvre une disponibilité nouvelle au monde et à ses sensations. La rencontre avec Tadzio fait le reste. Sa fascination pour l’adolescent, plus que celle d’un homme vieillissant pour la jeunesse, finit par remettre en cause tout le système de valeurs grâce auquel il s’était jusqu’alors gouverné.
La beauté de Tadzio prend alors une importance considérable. Aschenbach, homme de culture, tente d’abord de donner à son émotion les formes nobles de la contemplation esthétique. Le jeune garçon lui apparaît comme l’incarnation d’une beauté idéale, presque une statue grecque descendue sur une plage de l’Adriatique. La référence à la pensée grecque et à Platon permet à l’écrivain de transformer le trouble du désir en méditation sur le Beau. Mais c’est précisément là que Thomas Mann installe l’une des ambiguïtés les plus intéressantes de son récit. Car sous cette idéalisation esthétique demeure un corps qui en contemple un autre. À mesure que la nouvelle avance, les constructions intellectuelles d’Aschenbach apparaissent de plus en plus fragiles devant une fascination qu’il ne maîtrise plus.
C’est peut-être ce qui m’a le plus intéressé dans La Mort à Venise: la manière dont Thomas Mann raconte, à travers la naissance d’une passion, l’effondrement progressif d’une discipline. Au contact de cette passion, Aschenbach découvre ce que l’homme qu’il avait patiemment construit avait réussi jusque-là à contenir. On a songé évidemment, à l’époque, pétrie de références nietzschéennes, à l’opposition entre l’apollinien et le dionysiaque: d’un côté la forme, la mesure, la maîtrise; de l’autre le désir, l’ivresse, l’abandon aux forces obscures de la vie. Impossible cependant d’en rester là. Car Thomas Mann rend cette opposition plus troublante encore, puisque c’est précisément la contemplation de la beauté la plus apollinienne, celle de Tadzio, qui entraîne Aschenbach vers la perte de toute mesure.
Il ne faudrait pourtant pas que les références à Platon et à la beauté grecque fassent oublier ce que le récit donne aussi très clairement à lire: le désir d’Aschenbach pour Tadzio est un désir homosexuel. Toute l’ambiguïté de La Mort à Venise vient même de la manière dont l’écrivain tente d’abord de transfigurer cette attirance en expérience esthétique. Tadzio devient sous son regard une figure de la beauté antique, un objet de contemplation qu’Aschenbach voudrait maintenir dans le domaine de l’art et de l’idéal. Mais le corps résiste à cette sublimation. L’écrivain guette l’adolescent sur la plage, recherche sa présence, le suit du regard puis dans Venise, éprouve de la jalousie et se préoccupe de l’image qu’il lui donne. Thomas Mann installe ainsi une véritable tension homoérotique au cœur du récit, d’autant plus forte qu’elle n’aboutit jamais à une relation entre les deux personnages: l’essentiel se joue dans le regard, la distance et le fantasme. Ce qui trouble profondément Aschenbach n’est donc pas seulement la beauté en tant qu’idée, mais la découverte en lui-même d’un désir pour un autre homme — ou, plus exactement, pour un adolescent — qu’aucune construction esthétique ne parvient finalement à rendre inoffensif. Et cette dimension homosexuelle n’est pas un élément périphérique que l’on pourrait retrancher du récit: elle participe pleinement de la crise d’un personnage qui voit surgir, derrière l’identité sociale et artistique qu’il s’était patiemment construite, une part de lui-même qu’il avait jusque-là tenue sous contrôle.
Venise accompagne admirablement cette métamorphose. Il y a d’abord le Lido, sa plage, le grand hôtel, la société élégante des vacanciers. Puis il y a l’autre Venise, celle que parcourt Aschenbach lorsqu’il traverse la lagune: une ville chaude, humide, parcourue d’odeurs, de ruelles et de canaux, bientôt menacée par une épidémie de choléra que les autorités cherchent à dissimuler afin de ne pas faire fuir les touristes. À mesure que la fascination d’Aschenbach grandit, la ville semble elle aussi abandonner les apparences rassurantes de la villégiature. Sous l’élégance se découvre la maladie; sous la beauté, la corruption; derrière le plaisir des vacances, la présence de la mort. Le choix de Venise est évidemment idéal pour une telle histoire. Peu de villes européennes semblent à ce point associer la splendeur et la fragilité. Surgie des eaux, couverte de palais, chargée d’art et d’histoire, Venise porte aussi en elle quelque chose de précaire, comme si sa beauté ne pouvait être séparée de la conscience de sa disparition.
Voilà qui donne une tonalité singulière à cette étape consacrée aux stations balnéaires! Car le bord de mer n’a ici rien du lieu réparateur auquel on pourrait s’attendre. Aschenbach vient en vacances pour se reposer de lui-même; il y rencontre précisément ce qui va l’empêcher de demeurer lui-même. Depuis la plage devant le Grand Hotel, les journées se répètent, rythmées par les apparitions de Tadzio, tandis que le monde extérieur semble progressivement perdre de son importance. Le temps des vacances, ce temps libéré du travail et de ses contraintes, devient un temps dangereux qui laisse enfin la place au désir.
J’ai également beaucoup aimé la manière dont Thomas Mann donne à ce récit relativement simple une ampleur presque mythologique. Il ne se passe finalement que peu de choses: un homme voyage, séjourne dans un hôtel, observe un adolescent sur une plage, se promène dans Venise. Mais tout se charge progressivement de signes. Certaines rencontres, certains personnages inquiétants, la chaleur, les odeurs, la maladie qui gagne la ville installent autour d’Aschenbach un réseau de présages. Le récit réaliste de la villégiature glisse insensiblement vers quelque chose de plus sombre. Derrière la Venise des touristes, se dessine un autre territoire, celui où Éros et la mort finissent par se rejoindre.
La prose de Thomas Mann contribue beaucoup à cette impression. Elle demeure tenue, savante, volontiers réflexive, jusque dans la description du dérèglement d’Aschenbach. Ce contraste est particulièrement efficace: tandis que le personnage perd progressivement la maîtrise de lui-même, le récit, lui, conserve la sienne. À l’abandon du personnage répond donc paradoxalement une écriture de la forme et du contrôle. Cette distance empêche La Mort à Venise de devenir le simple récit pathétique d’une passion tardive et lui donne cette froideur parfois ironique qui rend la déchéance d’Aschenbach d’autant plus troublante.
Je connaissais évidemment La Mort à Venise de réputation, et par le film qu’en a tiré Visconti. Mais je n’avais jamais lu plus que les premières pages de cette longue nouvelle. J’ai profité de la récente parution de la nouvelle traduction de Claire de Oliveira, dont j’avais particulièrement apprécié déjà la retraduction de La Montagne magique. Je découvre combien le texte est plus ambigu que l’image que je pouvais en avoir avant de le lire. Derrière Tadzio, derrière Venise, derrière le parfum de scandale attaché à la fascination d’un homme vieillissant pour un adolescent, Thomas Mann interroge quelque chose de beaucoup plus vaste: la capacité de la culture, de l’art et de la discipline à ordonner nos existences lorsque surgissent le désir, le corps et la mort. Une bien étrange villégiature, donc, pour ces Escapades en Europe. Parti pour les plages et les grands hôtels du Lido, me voici finalement devant un personnage d’écrivain qui découvre que l’on ne se repose pas impunément de soi-même. Et c’est peut-être ce que j’emporterai surtout de cette lecture: cette idée inquiétante que l’ordre auquel nous donnons le nom de civilisation, de dignité ou même d’art repose parfois sur des équilibres beaucoup plus fragiles que nous ne voudrions le croire.
« Le spectacle de la plage, celui de gens civilisés savourant les insouciants plaisirs des sens au bord de l’élément marin, le divertit et le réjouit plus que jamais. La mer grise et plate était déjà animée par des enfants qui pataugeaient, des nageurs, des silhouettes multicolores qui, les bras croisés sous la nuque, restaient allongées sur les bancs de sable. D’autres ramaient dans de petites barques sans quille, peintes en rouge et bleu, et chaviraient en riant. Devant les larges rangées de capanne, où l’on était installé comme sous de petites vérandas munies de plates-formes, il y avait des jeux mouvementés, du farniente indolent, des visites et des conversations, et l’élégance soignée du matin côtoyait la nudité qui, désinvolte et à l’aise, savourait les libertés de l’endroit. À l’avant, sur le sable humide et dur, on déambulait seul, en peignoir blanc ou en ample chemise de couleur vive. À droite, un château de sable éclectique, construit par des enfants, était garni sur son pourtour de petits drapeaux aux couleurs de tous les pays. Des vendeurs de moules, de gâteaux et de fruits s’agenouillaient pour étaler leur marchandise. À gauche, une famille russe campait près d’une des cabines qui, perpendiculaires aux autres rangées et à la mer, fermaient la plage de ce côté-là : des barbus à longues dents, des femmes fourbues et nonchalantes, une demoiselle balte qui, assise à un chevalet, peignait la mer en poussant des exclamations de désespoir, deux enfants d’une laideur sympathique, une vieille bonne portant un fichu, aux manières serviles, d’une tendre soumission. Ils vivaient là en savourant leur béatitude, criaient sans relâche les noms des enfants indociles qui faisaient les fous et, grâce à leurs rudiments d’italien, plaisantaient longuement avec un vieillard cocasse qui leur vendait des sucreries, s’embrassaient sur les joues sans se soucier le moins du monde de ceux qui observaient leur communauté humaine. »
Thomas Mann, La Mort à Venise (Der Tod in Venedig, 1912), traduction Claire de Oliveira, Editions Christian Bourgois
Billet publié dans le cadre des Escapades en Europe (saison 2) – août 26: Stations balnéaires en Europe

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1 commentaire
keisha · 15 août 2026 à 7 h 23 min
J’ai emprunté des livres sur le sujet, en tout cas tourné autour… J’aurais du lire ce Mann là? Mais la chaleur ambiante caniculaire donne pas mal de langueur aux blog (et au mien). Pas tellement aux lectures, j’ai terminé un tome du 87è district cher à ton coeur, le billet traine quand même, et viens de terminer Le hameau (Faulkner), parmi des lectures plus frivoles. De la concurrence, quoi!