Steven SAYLOR: Le Rocher du sacrifice (Gordien, 7)

(49 av. J.-C.) Jules César assiège Massilia qui résiste encore. Gordien est chez lui à Rome lorsqu’il reçoit une lettre anonyme: Méto, son fils adoptif, serait mort à Massilia. Impossible de s’en tenir à cette version. Inquiet, Gordien, pour qui ne comptent que sa famille et la vérité, part au plus vite avec son gendre Davus, un colosse athlétique, mais pas toujours très subtil, pour tâcher de rejoindre la cité grecque. Il s’infiltre dans la ville assiégée par les troupes de Jules César et découvre une cité à bout de souffle, rongée par la famine, où les réserves s’épuisent, les corps s’affaiblissent, et où l’on sent déjà poindre l’inéluctable faillite. Très vite, il croise une figure étrange, Hiéronymus, désigné comme Bouc Emissaire, un personnage nourri et vivant sur un grand train en attendant d’être jeté depuis le rocher du sacrifice, pour y endosser rituellement tous les crimes de la cité. Mais alors que Gordien et Davus contemplent depuis la terrasse de toit de chez Hiéronymus le panorama de la cité, survient un événement qui dérègle tout: une jeune femme, poursuivie par un officier massiliote, se jette (ou est précipitée ?) du haut du rocher. Accident, meurtre, rite ? L’enquête entraîne Gordien dans un enchevêtrement de pistes où la recherche de la vérité rejoint, sans jamais s’y confondre, l’angoisse de ne jamais retrouver Méto…
Retour avec ce tome 7 aux aventures de Gordianus, que je suis, au rythme lent d’un volume tous les 2 ans, depuis la toute première enquête, lorsque, à la demande de Cicéron, il devait innocenter un homme accusé de parricide. Mais à soixante et un ans, maintenant, Gordien a vieilli. Et la série Roma sub rosa de Steven Saylor a mûri avec lui: commencée comme une suite d’enquêtes dans la Rome de la fin de la République, elle a peu à peu pris une autre ampleur. Le cadre s’élargit, l’Histoire prend le dessus, et Gordien, de limier, devient témoin — parfois presque chroniqueur — des bouleversements politiques qui mènent à l’ascension de Jules César. Ce déplacement, déjà sensible dans le volume précédent, l’est encore plus ici: l’énigme subsiste, mais elle s’inscrit désormais dans un mouvement plus vaste, moins policier, plus politique, où les destins individuels comptent moins que les forces historiques qui les emportent.
Ici, l’intérêt tient d’abord à la reconstitution de Massilia, cité grecque alliée traditionnelle de Rome, saisie au moment précis où tout vacille. Steven Saylor en restitue la matière avec une grande densité : un port ralenti par le blocus, des rues étroites, des maisons repliées, des tensions politiques constantes, des rumeurs qui circulent plus vite que les vivres — et, en marge, toute une population de Romains bannis ou compromis, anciens partisans de Catilina, figures troubles à la manière de Verrès ou de Milon, venus trouver ici un refuge incertain. Rien de spectaculaire — une ville qui tient encore, mais de justesse, sur une ligne de crête entre organisation civique et désagrégation. Et dans cet épuisement, la vieille logique du bouc émissaire refait surface : face à la famine et à la peur, on cherche une cause, un responsable, une issue rapide. Le rocher devient le lieu où tout se concentre, où une mort peut valoir réponse.
Gordien, lui, avance autrement, dans le temps lent de l’enquête, du doute, du recoupement — une lenteur qui dérange et fissure les certitudes. Peu à peu s’impose une figure toujours plus mélancolique: accompagné de son gendre, il traverse les événements avec une lucidité qui l’isole. L’histoire accélère, le pouvoir de Jules César s’affirme, les fidélités se défont. Jusqu’à ce point extrême où Gordien, après avoir retrouvé Méto, qui sert comme espion du César, en vient à se détacher de son propre fils, dans un geste de reniement qui assombrit tout. L’enquête se clôt, laissant l’impression d’un monde qui bascule, d’un homme qui comprend que, parfois, chercher la vérité revient à consentir à perdre. Mais dans cet horizon assombri, une note plus inattendue apparaît: l’amitié nouvelle de Hiéronymus, sauvé in extremis, qui choisit de suivre Gordien jusqu’à Rome.
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