Peter STAMM: Agnès

Published by Cléanthe on

Le narrateur, un Suisse d’âge mûr, séjournant à Chicago parce qu’il prépare un livre sur les trains de luxe américains, rencontre à la bibliothèque Agnès, jeune doctorante en physique. Ils vivent une relation amoureuse faite de promenades, de conversations, d’un quotidien apparemment simple, jusqu’au jour où Agnès lui lance: «Écris une histoire sur moi / sur nous.» Il commence alors à écrire leur histoire, la lui lit au fil des jours, et le texte prend peu à peu un pouvoir troublant: il anticipe, modifie, réarrange, comme si la fiction pouvait diriger la vie. La grossesse d’Agnès, les tensions autour de l’enfant, puis l’effritement du couple font basculer le livre vers une zone d’incertitude où l’on ne sait plus ce qui relève du vécu, de l’écriture — ni, au bout du compte, ce qu’il advient réellement d’Agnès…

J’ai découvert Peter Stamm il y a un peu plus de deux ans à peine avec un roman qui m’avait beaucoup ému: L’un l’autre, l’histoire de Thomas qui un soir, au retour de vacances, quitte soudainement sa femme Astrid et leurs deux enfants pour s’engager dans une longue errance solitaire dans les montagnes, laissant derrière lui une famille bouleversée face au mystère de son absence. Puis j’ai aimé retrouver le style subtil de Peter Stamm avec Paysages aléatoires. Agnès, premier roman de l’auteur suisse ne fait que confirmer mon goût pour cet écrivain dont la manière délicate, ciselée et néanmoins troublante me rappelle certain des écrivains, maîtres des proses discrètes, que j’aime par dessus tout – des scandinaves le plus souvent: Jens Christian Grøndahl, Tarjei Vesaas, mais aussi le suisse Robert Walser.

L’ écriture dépouillée, sèche et précise, de Peter Stamm, où chaque mot compte et rien n’est superflu participe de mon goût pour l’auteur. Son style concis se révèle psychologiquement fin, et sans doute le minimalisme de son art est-il la condition de cette profondeur à saisir avec pudeur des choses qui ne peuvent être que suggérées depuis la surface d’où nous contemplons les êtres, situation à quoi l’écrivain lui-même n’échappe pas. Ces atmosphères indécises et mélancoliques, ces tensions souterraines, une étrangeté intime sont déjà au coeur de ce premier roman, Agnès. Les silences d’Agnès, ses brusques retraits, la distance qui s’installe dans le couple, tout cela n’est pas dramatisé, mais laissé à l’état de trouble, comme un malaise qu’on ne sait pas encore nommer. Cependant que les comportements abusifs du narrateur, ses lâchetés, son incapacité au bonheur transparaissent à travers ses mots mêmes, mais comme en diagonale, par un subtil travail de ciselage de son discours qui suggère plus que ce qu’il dit.

Et puis, au cœur du roman, Stamm introduit ce dispositif vertigineux, l’écriture dans l’écriture, qui ne relève pas d’un jeu gratuit: raconter, ici, n’est plus seulement se souvenir, comme ce récit que le narrateur adresse aux lecteurs que nous sommes, mais tenter de tenir l’autre, de le fixer, de le comprendre, ou peut-être même de le sauver. Le texte devient alors un espace où l’amour se rejoue et se déforme, où la réalité semble parfois obéir à la phrase, et où l’on comprend peu à peu que l’intimité est aussi un territoire fragile, exposé, toujours menacé de disparaître. Dans cette prose lisse, presque transparente, c’est une inquiétude sourde qui s’accumule. Et Agnès avance ainsi, sans éclats, vers une forme de nuit, avec la précision implacable des récits qui n’ont pas besoin d’en faire trop pour laisser une empreinte magistrale.

« Parfois nous jouions encore au jeu du fameux soir. Alors j’écrivais quelques scènes à l’ordinateur et disais à Agnès ce qu’elle devait faire et jouais moi-même mon propre rôle. Nous portions les mêmes vêtements que dans l’histoire, faisions comme mes personnages une promenade au zoo ou bien allions au musée. Mais nous étions tous deux de piètres comédiens et notre vie uniforme ne se prêtais aucunement à être décrite.

« Il faut qu’il se passe quelque chose afin que l’histoire devienne plus intéressante, dis-je finalement à Agnès.

– N’es-tu pas heureux de la façon dont nous vivons.

– Si, dis-je, mais le bonheur ne fait pas de bonnes histoires. On ne peut pas décrire le bonheur. C’est comme la brume, comme la fumée, transparent et bruyant. As-tu déjà vu un peintre capable de peindre la fumée? » »

Peter Stamm, Agnès (Agnès, 1999), traduit de l’allemand par Nicole Roethel, Christian Bourgois éditeur.


Participation au challenge « Les gravillons » chez Sybilline


8 commentaires

Aifelle · 28 janvier 2026 à 7 h 14 min

Je n’ai rien lu de ce auteur, mais je l’ai déjà noté s’il croise ma route. Quand je vois à qui tu le compares, il devrait me plaire.

    Cléanthe · 28 janvier 2026 à 11 h 54 min

    Une écriture discrète, mais tellement subtile

Athalie · 28 janvier 2026 à 8 h 27 min

Voilà un auteur que je ne connais pas et que tu me donnes diablement envie de découvrir !

    Cléanthe · 28 janvier 2026 à 11 h 55 min

    J’espère que tu partageras mon enthousiasme.

Patrice · 1 février 2026 à 18 h 07 min

Je te rejoins tout à fait, je n’ai lu que « Paysages aléatoires », mais son écriture ciselée, précise m’avait également beaucoup plu.

    Cléanthe · 1 février 2026 à 19 h 39 min

    Je suis tombé sous le charme de cette écriture. A l’origine, c’est parce que je cherchais un roman court pour participer aux Feuilles allemandes, alors que j’avais plusieurs autres lectures en cours. C’est le 3e que je lis, et j’apprécie toujours autant cet auteur.

Sacha · 17 février 2026 à 13 h 28 min

J’ai repéré cet auteur sur des blogs (notamment grâce aux Feuilles allemandes), sans l’avoir lu depuis. La comparaison avec l’écriture de Grondahl me motive encore plus à le découvrir, et Le palais de glace de Tarjei Vesaas est sur mes listes depuis un certain temps. Il faudrait que je le lise lui aussi !

    Cléanthe · 18 février 2026 à 10 h 40 min

    Le Palais de glace est un chef d’œuvre! Et tout en retenue. Cela devrait te plaire.

Répondre à Athalie Annuler la réponse

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

This website stores cookies on your computer. These cookies are used to provide a more personalized experience and to track your whereabouts around our website in compliance with the European General Data Protection Regulation. If you decide to to opt-out of any future tracking, a cookie will be setup in your browser to remember this choice for one year.

Accept or Deny