Soudain, en pleine montée, me voici doublé par un coureur à pied, lancé comme une fusée, en short et tenue légère, qui semble prendre le GR5 pour une piste d’athlétisme. Puis en voici un deuxième, un troisième… J’ai l’impression d’être un éléphant. Pour eux, le relief est un terrain de jeu postmoderne: une course contre la montre qui ignore le degré de la pente et finit par mettre entre parenthèses la montagne elle-même. Cela témoigne d’un manque évident de respect, qui caractérise bien la vulgarité contemporaine: réduire la montagne à une simple piste d’athlétisme. J’apprendrai dans un entrefilet du journal que ces coureurs s’entraînent pour l’Ultra-Trail du mont Blanc, cent soixante-huit kilomètres pour neuf mille quatre cents mètres de dénivelée, dont le record est de vingt heures cinq minutes cinquante-huit secondes. Moi, je mettrais huit jours pour suivre le même chemin. Ce type de course a commencé à la fin des années 1970; il est devenu le nec plus ultra en vogue et les boutiques de sport de Chamonix ont les vitrines pleines de ses emblèmes: chaussures de course, mini-sac à dos, et cette gourde munie d’un tuyau directement branché sur la bouche qui permet de boire sans s’arrêter de courir. Quelle (més)aventure!

Antoine de Baecque, La traversée des Alpes. Essai d’histoire marchée, Gallimard, coll. Bibliothèque des Histoires, 2014.

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