Charlotte BRONTË: Jane Eyre

Jane Eyre est une orpheline, recueillie par sa famille maternelle et qui vit, depuis que son oncle est mort, sous la seule autorité d’une tante par alliance – Mrs Reed – qui ne l’aime guère. Lasse des tourments qu’elle endure, l’enfant accepte de partir en internat. Présidé par un ministre puritain, le pensionnat de Lowood est une inquiétante institution où les jeunes filles sans fortune sont éduquées sans ménagement. Une épidémie frappe les pensionnaires. Et peu de temps après, l’amie que s’y fait Jane, Helen Burns, finit par décéder de la tuberculose. Heureusement, les conditions de vie s’améliorent. Nous retrouvons Jane, dix ans plus tard, devenue institutrice. Nouveau départ, nouveau tournant dans une existence qui ne nous a pas habitué au bonheur. Engagée comme préceptrice pour pourvoir à l’éducation d’Adèle, la jeune protégée de Mr Rochester, Jane gagne Thornfield Hall, où rapidement la vie s’organise. Mais l’arrivée du Maître des lieux, homme attachant et ténébreux ne va-t-il pas précipiter le drame? Serait-il possible que Jane, la frêle et laide institutrice finisse par être aimée de ce caractère énigmatique, dominateur? L’amour est-il seulement possible pour des êtres tels que Jane ou Mr Rochester?

Grandes passions, coups de vent sur la lande, souffrances, tortures, tentatives de meurtre, passé dissimulé, le tout pimenté d’un mysticisme à fleur de peau, plus quelques figures de religieux puritains, hypocrites à eux-même et véritables bourreaux de ceux qui les approchent, tous les éléments sont réunis dans Jane Eyre de ce romantisme échevelé qu’on ne trouve qu’en Angleterre. D’ailleurs le roman n’était-il pas déjà trop fort pour les lecteurs anglais eux-mêmes pourtant habitués à la lecture de ces romans qui vous anéantissent émotionnellement, dont la lecture est un effort, délicieux sans doute, mais épuisant nerveusement? – c’est le ressort des romans de Mrs Radcliffe par exemple. A l’époque, on compara Charlotte Brontë à Jane Austen. Et on déclara que Charlotte n’avait pas su retenir la leçon de Jane. Et pour cause! Face à ce récit d’une passion maudite, les atermoiements d’Elisabeth Bennet et de Mr Darcy, les deux héros d’Orgueil et préjugés, nous semblent d’aimables bluettes de collégiens. Pourtant l’enjeu est le même: encore et toujours cette sempiternelle histoire de mariage! Mais avant Charlotte Brontë, il semble qu’on n’ait jamais mis autant de rage à aimer.

Anne UBERSFELD: Le Drame romantique

Les Romantiques ont rédigé des drames, comme les Classiques avaient écrit des comédies ou des tragédies. On se souvient que le drame romantique est né de la critique de ces formes théâtrales, au premier chef des règles, accusées d’aliéner la liberté du créateur. Et on croit que lorsqu’on a dit que le drame romantique est une sorte de genre hybride, un peu de tragédie et de comédie mêlée, on a tout dit.

C’est là que le livre d’Anne Ubersfeld est précieux. Elle rappelle d’abord que la révolution du drame est antérieure à la période romantique: c’est le drame bourgeois, au XVIIIème siècle, autour de théoriciens et d’écrivains tels que Diderot, Beaumarchais, Louis-Sébastien Mercier, qui, reprochant au théâtre classique de ne pas être la forme adéquate à la représentation des Temps Modernes, a inventé cette forme intermédiaire, dont la caractéristique est justement d’être actuelle.

L’analyse proprement dite du drame romantique permet cependant de mettre à jour sa spécificité. Anne Ubersfeld la présente comme triplement révolutionnaire: dans les thèmes (l’histoire nationale, le drame d’une société tout entière, la passion), dans les formes (dépassement de la feinte unité de temps, de lieu, voire d’action au profit d’une exploration en profondeur, et dans tous les milieux, d’un ensemble social, nécessité de suivre dans la durée le développement de l’action), révolution enfin dans les valeurs (individualisme et psychologie complexe). Révolutionnaire, le drame romantique n’est pas cependant coupé de toute influence; ce sont seulement d’autres influences qu’il oppose à celle de la tradition classique: Shakespeare et le théâtre élisabéthain, Goethe et Schiller, le siècle d’or espagnol.

Mais ce qui fait surtout le prix de ce manuel sur le drame romantique, ce sont les chapitres  qu’Anne Ubersfeld consacre aux théories du genre, qu’elle accompagne d’un choix de textes intéressant (Lessing, Germaine de Stael, Schlegel, Benjamin Constant, Guizot, Stendhal, Hugo, Vigny et Alexandre Dumas); à l’histoire des théâtres qui ont représenté ce drame (au premier rang desquels le Théâtre Français, temple du « bon goût » classique, objet de convoitises et de stratégies variées, et le Théâtre de la porte Saint-Martin, acquis à la cause des Romantiques); aux autres formes théâtrales de la période (mélodrame, tragédie néo-classique et scènes historiques); enfin aux oeuvres marquantes de ce drame qui font l’objet chacune d’une notice précieuse, sans oublier la postérité du genre (Claudel, ou la mise en scène de Vilar, de Vitez).

Saint AUGUSTIN: Les Confessions

Quand on  lit Les Confessions, on n’en retient habituellement que les neuf premiers livres, l’histoire d’un homme de sa naissance jusqu’à sa trente-deuxième année, histoire d’un pécheur et de sa conversion au christianisme, l’un des chefs-d’œuvre de l’autobiographie, sans doute aussi la première du genre, qui a fait souche dans la littérature occidentale et peut-être au-delà. C’est en tout cas souvent le chemin qui aujourd’hui conduit à Augustin: après avoir lu les Confessions de Rousseau ou les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, il arrive que le lecteur se dise qu’il serait bon peut-être enfin de filer droit à l’origine et de parcourir Augustin.

Mais ce livre, c’est plus que cela. Un grand texte chrétien voué à l’écoute de la parole divine, qui commence avec le récit d’une vie dispersée, éclatée et s’achève dans la rumination des premiers versets de la Genèse. Un beau texte de philosophie, qui trouve en tout cas à inventer quelque chose de nouveau sur le thème rebattu par tous les philosophes de l’Antiquité de la recherche du bonheur et de la nécessaire orientation du désir, en plus de cela un développement intéressant sur la mémoire, l’identité individuelle et des pages célèbres sur le temps. Un texte de littérature tout court, qui alterne récit de soi, prière et réflexion à fleur de vie, d’existence, et pour se faire invente une voix, certes nourrie de la lecture des orateurs antiques, Cicéron et Tertullien, mais qui sait s’élever aussi au-delà de ces illustres ancêtres, pour fonder ce ton si particulier, né du recueillement et de la découverte de l’intériorité qui fonde pour plusieurs millénaires la sensibilité occidentale.

Ivo ANDRIC: La Chronique de Travnik

En 1942, dans Belgrade occupée par les nazis, Ivo Andric, diplomate retiré de la vie publique, écrit la chronique de Travnik, un récit historique sur sa ville natale, ancienne capitale de la province ottomane de Bosnie. Il y a quelque chose de tentant en effet, pour un diplomate yougoslave, qui a participé aux négociations de la période d’entre-guerre, de se plonger ainsi au moment où la barbarie européenne est dans ses rues et joue habillement des tensions entre communautés, au commencement du XIXème siècle, cette époque où la Bosnie commence à sortir de la longue léthargie provinciale qui l’aura dominée au cours de la période de la domination turque et s’apprête à devenir l’une des zones clés de l’histoire européenne.

Voici donc le récit, entre 1806 et 1814, de l’entrée des européens en Bosnie, à la faveur des conquêtes napoléoniennes. En 1906, une représentation diplomatique est créée à Travnik. Le consul Jean Daville, fonctionnaire impérial épris de poésie néo-classique, est chargé de représenter la France, dans ce pays hostile, frustre, où la population semble s’être liguée, malgré ses différences, dans le refus commun d’une autorité étrangère. On lui envoie bientôt un secrétaire, pour l’assister dans son travail. Puis c’est l’Autriche qui décide d’ouvrir son propre consulat.

Sous le regard d’un étranger qui ne la comprend pas – Daville- , coincé dans le huis-clos de la capitale de la Bosnie, La Chronique de Travnik nous raconte l’histoire d’un pays entre deux mondes – européen et turc – pays morcelé, tiraillé entre plusieurs cultures, des religions différentes – musulmane, catholique, orthodoxe et juive- région de grande précarité, explosive. Comment la Bosnie survivra-t-elle à son entrée dans l’Histoire – l’Histoire des Nations bien entendu, l’Histoire européenne- elle qui avait su jusqu’alors préserver sa singularité au cœur même de l’Empire ottoman grâce à son provincialisme, des rapports de coexistence précaires entre les communautés, et son inscription dans le mythe d’un refus de l’Histoire – la Province, autre nom de la Bosnie éternelle?

Il est intéressant qu’un roman aussi passionnant soit à ce point dépourvu de romanesque: pas d’intrigue amoureuse, ni de grandes actions. L’épopée napoléonienne, même quand elle s’étend jusqu’à la Dalmatie, est une aventure lointaine. Lointains aussi les soubresauts de la politique ottomane: un changement de dynastie à Istanbul n’est que la mutation d’un nouveau vizir à Travnik.

On ne trouvera pas non plus dans ce roman ce à quoi on aurait pu s’attendre, une description sociologique, ethnographique de la Bosnie, un reportage, presque une enquête.

Or ce n’est pas la seule ironie narrative de ce livre: que penser d’un roman historique sur cette région des confins de l’Europe où l’Histoire semble-t-il n’a pas de prise?

Pourtant le récit parvient toujours, je le répète, à se montrer passionnant. Il y a quelque chose dans ce livre de cette littérature des confins européens qu’on trouve si bien illustrée sous la plume des écrivains autrichiens et qui a son chef-d’œuvre dans La Marche de Radetzky de Joseph Roth, roman des marges de l’Empire, du limes, ou des marches. A ceci près que la Bosnie est ici aux confins de deux empires, zone oubliée entre deux mondes, enjeu politique, sans doute aussi stratégique, qui ne se livre que dans la ouate des rapports provinciaux, sans panache, dominée par les malheurs de la province, de toute province en ce monde, que sont la mesquinerie et l’absence d’ambition.

On y lira enfin un joli portrait de la vie diplomatique, de ses rapports au pouvoir en place, de sa nécessité de composer avec la réalité locale, souvent hostile, mais proche, tandis que le pouvoir qu’on représente, dont on dépend, lui se montre si lointain, des idéaux de la vie consulaire, des ennuis, des tracas quotidiens, parfois du découragement, et de ce petit havre de paix qu’on cherche à composer malgré tout au milieu de cette terre étrangère: la Résidence, reproduction d’un chez soi adouci d’influences étrangères.

Jasper FFORDE: L’affaire Jane Eyre

Dans le monde de Thursday Next (Jeudi Prochain!), gentiment uchronique, les livres occupent une place à part. Objet de culte, de convoitise, la littérature structure les rêves et la vie des citoyens. Il faut dire qu’il serait difficile qu’il en aille autrement, tant ce monde lui-même nous fait penser à un livre: loups-garous, guerre qui s’éternise, voyages dans le temps, un rôle de super-méchant digne du plus caricatural des comics américains, tous les ingrédients sont ici réunis d’un surprenant collage mêlant références littéraires ambitieuses et traces de la culture de l’entertainment contemporain. C’est dire que lorsque l’on apprend qu’un dangereux méchant a trouvé le moyen de pénétrer dans les romans et qu’après avoir supprimé un personnage secondaire de Martin Chuzzlewit, il vient maintenant d’enlever Jane Eyre, la réaction est à la hauteur de l’événement. Il ne faudra rien de moins que le courage de Thursday Next pour que tout dans le roman de Charlotte Brontë revienne à sa place… ou presque!

Jasper Fforde nous promène dans un monde structuré comme une Convention ou un Club de lecteurs anglo-saxon. Imaginez, aux carrefours, des automates débitant contre une petite pièce des monologues de Shakespeare. On se réunit dans des bars au décor des romans de Lewis Carroll. On demande à changer de nom, pour porter celui de son écrivain préféré. Les clins d’oeil sont fréquents aux formes de la culture populaire: cette apparition de Thurday devant elle-même, dans une chambre d’hôpital, au volant d’une voiture de course rutilante surgie de nulle part pour la prévenir du futur ne pourra pas ne pas vous faire penser à cette scène bien connue du film Retour vers le futur.

Mais comme Jasper Fforde est subtil et qu’il se plait visiblement à amuser un public boulimique comme lui de toutes les sortes de livres, on s’amusera aussi de l’insertion en tête de chaque chapitre d’extraits de mémoires, lettres, interview rédigés par les personnages de l’histoire au premier rang desquels le super-méchant qui signe un suggestif Plaisirs et profits de la dégénérescence, ou Thursday Next, dont on se demande ce que sont ses inutiles Mémoires puisque le roman est déjà lui-même écrit à la première personne. On s’amuse de ce feuilleton qui vient égailler les rencontres de Thursday avec les différents protagonistes de l’enquête, passage obligé de tout roman qui suit de près ou de loin la forme du récit policier, sur la paternité des oeuvres de Shakespeare, dont on finira par connaître la solution, extravagante, loufoque, et dans le ton finalement du roman. Et puis la description, de l’intérieur, de Jane Eyre, dans un ton assez proche de celui de ce romantisme exacerbé ne pourra qu’enchanter ceux qui se souviennent avec plaisir du roman de Charlotte Brontë.

Un dernier point enfin que je laisse en suspens, pour ne pas tout vous dire: que pensez-vous de cette étrange ressemblance entre les personnages, les situations et la structure du roman de Jasper Fforde lui-même et ceux du roman de Charlotte Brontë? Comme ce volume est le premier d’une série semble-t-il prometteuse, je ne sais s’il faut y voir là plus qu’un divertissement supplémentaire, ou l’indication d’une suite possible de l’histoire.

Erskine Childers: L’Enigme des sables

Lenigme-des-sables.jpgQuand il reçoit, à Londres, où il s’ennuie, une lettre d’un ancienne connaissance d’université l’invitant à venir le rejoindre sur son yacht pour passer la fin de l’été à chasser les canards sauvages le long des côtes allemandes, Carruthers ne sait pas encore où l’aventure l’entraine. Car en fait de yacht, il ne s’agit que d’une modeste embarcation sans équipage où deux hommes à peine peuvent cohabiter. Et cet autre homme, l’ancien camarade, Davies, se révèle bientôt un curieux personnage, décidément peu intéressé par la chasse ou les escales à terre, et davantage par la navigation périlleuse entre eau et bancs de sables. Cependant, Davies a quelque chose à cacher, quelque chose qui a à voir avec la politique étrangère de l’Allemagne et de l’Angleterre, et que les deux amis vont tout tenter bientôt pour en découvrir le secret…

Publié en 1903 par celui qui sera l’un des principaux organisateurs du Sinn Féin, L’Enigme des sables est un très bon roman d’atmosphère, un témoignage précieux sur la navigation de plaisance autour de 1900, en même temps qu’un des premiers romans d’espionnage, dont le propos, engagé à l’époque, était de mettre en garde l’Angleterre d’une guerre possible contre l’Allemagne. Entre Baltique et mer du Nord, le récit, plein d’humour, évoque avec justesse les relations des deux hommes ou la description des paysages du Schleswig-Holstein ou de la Frise, régions d’Allemagne peu connues chez nous: îles et fjords, canaux et chenaux, ou encore ce paysage caractéristique de la wattenmeer, sables, dunes, îles et pré salés, au sortir de l’été. Un livre divertissant avec lequel on passe un bon moment.

Antonio Munoz Molina: Fenêtres de Manhattan

Fen-tres-de-Manhattan.jpgUn livre très difficile à résumer. Car le faire, ce serait ou en donner le synopsis, et renoncer pour ceux qui voudront bien me suivre dans cette lecture à l’effet de surprise, ou bien se lancer dans une longue étude qui n’a pas sa place ici. J’ai lu en parcourant la biographie d’Antonio Munoz Molina qu’il avait déjà auparavant publié, à côté de quelques grands romans, au moins un recueil de nouvelles. Et qu’il avait exercé, à New-York, les fonctions de directeur du centre culturel Cervantes. Ce sont les données qui permettent de comprendre ce livre. Quatre-vingt sept chapitres. Quatre-vingt sept fenêtres ouvertes sur Manhattan développent, comme un journal qui plongerait dans la matière épaisse du temps, avec un souci très distant de la linéarité chronologique, une vision subjective de Manhattan. Mais y en a-t-il d’autre possible?

 

New-York, Antonio Munoz Molina, l’a parcourue, incessamment, sac à dos sur l’épaule, un carnet à la main, convaincu que le monde est suffisamment riche, et en particulier le monde urbain, pour qu’il suffise à fournir la matière de tout une oeuvre. Ainsi certaines rencontres riches, donnant matière à de beaux textes, avec les oeuvres du peintre Edward Hopper, de photographes, ou encore des musiciens de l’âge d’or du jazz qui développent tous en une matière artistique urbaine faite d’instantanés une conception voisine de celle qu’essaye de produire ici l’écrivain espagnol. C’est s’inscrire dans une lignée d’artistes qui se souviennent que comme le professait Alberti l’art est une fenêtre ouverte sur le monde.

 

De ce motif, Antonio Munoz Molina a tiré tout un livre. Les fenêtres de Manhattan, ce n’est pas seulement cette inflation des surfaces vitrées dans l’architecture contemporaine qui trouve à New-York, grâce au développement des buildings, une expression caractéristique. Ni même l’attaque des tours jumelles multipliée au travers de millions de téléviseurs par le monde, que l’auteur sait évoquer avec beaucoup de justesse, quand il suggère notamment toutes ses appréhensions d’avant, qui le tenaient, visiteur à New-York, appréhension des mauvaises rencontres dans le métro le soir ou passée une certaine heure dans les allées de Central Parc, mythes nombreux de violence ordinaire, que le surgissement de la violence réelle, inouie a brutalement remises à leur place, pour laisser libre jeu à une forme de sagesse nouvelle, une dolce vita précaire mais confiante dans le goût de l’amour et de la vie.

 

Intérieur/extérieur, de ce côté et de l’autre, l’intime et le public, la richesse et la pauvreté, ces espaces antagonistes que la surface transparente de la fenêtre découpe sont à l’image de ce géant urbain, une ville tissée de contradictions, où les destins individuels se croisent, ville considérable où chaque sentiment, chaque attitude, chaque jugement fournit la matière de croquis astucieux et où la moindre promenade est un point de vue sur la ville, une ouverture à l’autre et un retour vers soi.

 

Une belle découverte que je vous invite incessamment à lire.

 

Challenge ABC 2008

Jacques CAZOTTE: Le Diable amoureux

Ce sont déjà les lieux du roman gothique: l’Italie, et en particulier Naples, les grottes de Portici, Venise, la route de l’Espagne par Turin et Lyon, puis une accueillante demeure en Estremadure qui n’est peut-être qu’une apparition. Sur cet itinéraire, don Alvare, commandant aux gardes du roi à Naples, va faire l’expérience des mille et un volutes du surnaturel. Initié à la cabale par son ami Soberano, don Alvare invoque le diable dans les grottes de Portici. Che vuoi? l’interroge la monstrueuse tête de chameau sous les traits de laquelle Béelzébuth apparaît. Sûr de la domination qu’il peut exercer sur les esprits, don Alvare ordonne à Béelzébuth de le servir, d’abord sous la forme d’un épagneul, ensuite sous les traits de Biondetto. Mais le séduisant Biondetto se révèle bientôt être une femme…

C’est un roman fantastique qui peut plaire simplement pour l’ambiance assez singulière qui s’en dégage, une sorte de merveilleux et d’érotisme mêlés, dans le goût des Mille et une nuits, en plus sulfureux sans doute. C’est aussi comme l’auteur nous en prévient un texte symbolique: jeux de l’ombre et de la lumière, composition du matériel et du spirituel, omniprésence de figures sacrées telle celle de la Trinité, organisation d’un monde de correspondances, telles sont quelques unes des contraintes, tirées de la tradition ésotérique, selon lesquelles le récit s’organise. On y lira enfin à mots couverts une condamnation de la philosophie des Lumières: don Alvare est le fils de son temps, un esprit fort qui croit pouvoir exercer sa domination et se leurre lui-même des faux semblants que sa raison produit.