Catégorie : Littérature anglo-saxonne (Royaume-Uni – Irlande)

Alexander KENT: A rude école (Bolitho 1)

A-rude-ecole.jpg1773. L’aspirant Bolito a seize ans. Et le voilà prêt, après une première expérience en mer qui a duré déjà plusieurs années, pour un deuxième embarquement. C’est l’âge où le jeune marin rêve déjà de prendre des responsabilités à bord, sous l’autorité des lieutenants, soumis au capitaine. Sur la Gorgone, d’abord, un imposant vaisseau qui appareille pour une destination inconnue, puis sur un petit patrouilleur au large des côtes de la Cornouaille, le courage de Richard Bolitho va être mis à rude épreuve, avec, à l’horizon l’espoir de s’émanciper de sa condition d’apprenti marin en devenant lieutenant…  ou la mort…

 

Des pirates sur mer ou sur terre, des contrebandiers, plus un infâme aristocrate anglais qui, sous prétexte de veiller à la sécurité des côtes anglaises, entretient son petit commerce malhonnête, c’est en cette obscure compagnie que nous conduit la première des aventures de Richard Bolitho, série fleuve du roman maritime. Comme chez son prédécesseur C.S.Forester (aventures du capitaine Hornblower), Kent choisit de suivre son personnage sur toute la durée de sa vie de marin. D’où, au final, une série de près de 30 romans, qui suivent les aventures maritimes de Bolitho, tout au long de sa carrière, et les répercussions sur mer d’une période mouvementée de l’histoire européenne: de la rivalité franco-britannique sur fond de guerre d’indépendance américaine aux guerres napoléoniennes.

 

Ce premier volume est un bon roman d’aventures maritimes, partagé entre scènes de combat et description de la vie à bord de ces véritables forteresses flottantes qui ont assuré la domination anglaise sur les mers du monde: abordages, meurtre, poursuites, traîtrises, mutinerie, ruses, promiscuité, brutalité, angoisse des marins grimpant dans les voilages au beau milieu des tempêtes, tels sont les ingrédients de ces premières aventures mouvementées, auxquelles manquent quand même peut-être une unité, un ton qui s’affermitra dans les volumes suivants, à mesure que Bolitho montera en grade et accèdera, avec de nouvelles responsabilités, à une conscience plus aigue de la situation militaire et politique dont il est l’instrument.

 

 

Alexander KENT, A rude école (1975). Phébus Libretto, 2005.

 

 

 

Colum McCANN: Les Saisons de la nuit

Les saisons de la nuitNew York, 1916. Ils sont quatre: Con O’Leary, Sean Power, Rhubarbe Vannucci, Nathan Walker, pris dans l’enfer des travaux de terrassement mis en oeuvre pour relier sous l’East River Manhattan à Long Island, quatre personnages émergeant de cette foule des anonymes qui ont bâti le sol fragile sur lequel s’est élevée New-York. A l’autre bout de l’histoire, en 1991, un marginal, surnommé Treefrog a investi, comme des milliers d’autres, l’un de ces tunnels, où il s’est aménagé un gîte précaire, après avoir côtoyé les sommets en participant, comme ouvrier voltigeur, à l’édification des gratte-ciels dominant Manhattan.

 

Sous la forme bien connue de deux histoires parallèles qui finiront par se rejoindre, Colum MacCann signe avec Les Saisons de la nuit un roman dont l’originalité consiste moins dans sa structure convenue, bien qu’efficace ici, que dans ce thème passionnant d’un New-York des sous sols qui est à la fois la ville sous la ville symbolisant la foule des anonymes qui ont bâti New-York, dans l’indifférence la plus générale et le défaut de reconnaissance, le fond sombre d’une société démocratique qui peine à reconnaître l’égalité de tous ses membres, au nom des préjugés raciaux ou à cause de la misère sociale, mais aussi la ville des exclus, ces milliers de sans abris qui ont investi le sous sol de New-York et auquel l’auteur donne enfin une existence, une forme de reconnaissance, sinon sociale, du moins littéraire. Tout cela pourrait être sordide, sombrer dans le misérabilisme, d’autant que l’auteur ne nous épargne rien: l’enfer du travail dans les tunnels, l’alcoolisme, le racisme, l’arrivée de l’héroïne qui finit de disperser les quelques lambeaux de dignité que la conscience ouvrière avait pu arracher à un destin malheureux, la violence des rapports humains, la folie. Mais le talent de Colum MacCann est de trouver à investir cette matière d’un contenu pour ainsi dire sensible. Treefrog, dans son tunnel, nous émeut, et nous permet de nous souvenir que les gens qui, avec lui, vivent dans ces trous à rats, sont des êtres humains. Et le destin de Nathan Walker vaut comme le constat d’une faillite d’une ambition sociale et d’un rêve démocratique. Un roman assez difficile à raconter finalement, mais qui est l’un de mes coups de coeur de l’année.

 

 

Colum McCann, Les Saisons de la nuit (1998). Paris, Belfond, 1998. 10/18, 2000, rééd.2009.

Ann RADCLIFFE: Les Mystères d’Udolphe

Les mysteres d'udolpheEmilie de Saint-Aubin, de famille gasconne, restée orpheline à la mort de son père, tombe sous la tutelle despotique de sa tante, Mme Chéron, dont le mari est un affreux Italien, nommé Montoni. A Toulouse où la jeune fille suit sa tante, une idylle se noue avec le beau Valencourt, mais voulant empêcher sa nièce de s’unir à lui, Mme Chéron l’emmène dans l’obscur château d’Udolphe, dans les Apennins. La bâtisse, dont l’atmosphère évoque une prison de Piranèse, n’est pas le lieu dont rêverait une noble et délicate jeune fille. Mais il se trouve que la jeune fille est l’héroïne d’un roman gothique. Passages secrets, fantômes, apparitions, musiques étranges et cadavres à profusion, tout est là pour contribuer à l’horreur…


Horreur et terreur

C’est un roman qui parle aux nerfs. Il n’est pas sûr que le ressort utilisé soit précisément ce qu’aujourd’hui nous appelons horreur. Rien de vraiment terrifiant dans ce roman. Mais un art très sûr d’énerver le lecteur. Une forme de suspense étiré à l’extrême. On pourrait presque parler d’un maniérisme de la tension: brinquebalée comme un ballot dont d’affreux personnages font ce qu’ils veulent, le fragile Émilie est celle au travers de qui le lecteur parcourt ces espaces terrifiants. Le talent d’Ann Radcliffe cependant est de nous dire le moins possible de ce qu’Emilie voit, des raisons objectives de sa terreur, pour insister sur l’expression de ses sentiments. Nous devons attendre plus de 200 pages par exemple pour savoir ce qu’elle a vu derrière le rideau, dans une pièce à Udolphe, scène qui est la cause cependant de son effroi au cours de toutes ces pages. Et nous n’apprenons qu’à la fin du roman quels sont les mots qu’Émilie a aperçu en brûlant les papiers cachés de son père, pour obéir à ses dernières volontés. En revanche nous suivons chacun de ses états d’âmes, ses moments d’effroi, ses espoirs, abattement, inquiétude. A cela s’ajoute l’alternance de moments de sérénité et des moments de dite tension qui se concentrent sur le long passage central à Udolphe.


La variété des registres et des tonalités

C’est que les nombreuses péripéties de ce roman permettent à Ann Radcliffe de faire varier avec talent la tonalité des différents épisodes. On y trouve des récits bucoliques, de superbes descriptions de paysages, le récit d’une idylle amoureuse, l’aventure terrifiante d’Udolphe, enfin l’évocation apaisée mêlée de mystères d’un autre château, le château le Blanc, où s’achève le récit et où l’infâme Montoni est démasqué. L’unité du livre est à chercher dans l’atmosphère mystérieuse qui domine et dans un art consommé du pittoresque qui s’exprime aussi bien dans les visions heureuses, sublimes des Pyrénées ou de la Méditerranée (qu’Ann Radcliffe peint sans les voir, sans jamais les avoir vu même que par tableaux interposés), que dans l’évocation terrifiante du Château d’Udolphe et de ces Apennins obscurs qui ne sont pas sous la plume de l’auteur comme aujourd’hui une destination de vacances courue, mais des sortes de Carpathes de l’époque, le lieu de toutes les terreurs et de toutes les apparitions.

 

Elizabeth VON ARNIM: Vera

Lucy a rencontré Everard Wemys le jour de la mort de son père. Veuf de Vera, qui s’est tuée à la suite d’un accident idiot, l’homme est de vingt ans l’aîné de la jeune femme. Dans les bras l’un de l’autre, ils vont oublier leur peine. Pourtant, l’empressement d’Everard donne à songer. Lucy s’entête à ne pas vouloir voir certains défauts de son fiancé. Et comment considérer les bruits qui ont couru: que la mort de Vera ne serait pas accidentelle?

 

Mystères et suspense.

Ce sont curieusement les mêmes procédés, qui faisaient tant rire dans d’autres livres tels quAvril enchanté, qu’Elizabeth von Arnim emploie ici, mais au service d’un récit à suspense. Qui est vraiment Everard Wemys? Et que penser des véritables causes de la mort de sa précédente femme? A cette deuxième question, il ne sera jamais répondu, sinon au moyen de quelques indices – l’inspection par Lucy, une fois mariée, de la bibliothèque de Vera, montre un goût prononcé pour les histoires de mort et les récits de voyage; le renvoi d’une domestique en service au moment du drame, la même peut-être qui a répandue la version d’un suicide, donne à songer. Au lecteur de choisir sa version des faits, celle qui lui convient le mieux, en fonction du portrait d’Everard Wemys à quoi est véritablement consacré le roman.

 

Trouvant par cette fin ouverte le moyen d’atteindre encore plus le lecteur dans ses certitudes, Elizabeth von Arnim signe donc ici un étonnant récit en particulier par le fait que nous ne savons jamais comment nommer le genre auquel appartient ce roman: du roman psychologique et d’aventures sentimentales au thriller, toutes les lectures sont possibles. Elles vont se présenter une à une à mesure que, découvrant la véritable nature d’Everard Wemys, le lecteur apprend à mettre à distance la version officielle des événements.

 

Un humour inquiétant

L’illusion dans laquelle sont les êtres humains de la nature et des motivations des autres, leur capacité à s’illusionner eux-mêmes est décidément le trait dominant des romans d’Elisabeth von Arnim. Il trouve ici ou là encore à nous faire rire. Mais c’est un rire à double face, teinté d’inquiétude, comme le respect qu’éprouve Everard pour la photographie de son père, qui trône en face de celle de Vera dans sa maison de campagne, laissant apparaître un homme dur, égoïste, le portrait en plus vieux d’Everard: cette fascination pour le portrait du père est-elle seulement ridicule ou bien doit-on trouver dans ce qu’il indique une sorte de miroir, une anticipation de ce que sera la figure d’un Everard vieillissant, transformé en un patriarche, rendu à sa nature tyrannique? L’essentiel de ce que raconte Elizabeth von Arnim est là: dans ces motivations inconscientes, cette réduction à quelques motifs des personnages. Lucy est une jeune femme, presque encore une jeune fille qui cherche à la fois son émancipation et un substitut à son père dans le visage d’un Everard paternel, bedonnant, plus vieux qu’elle. Everard semble ne pas voir en Lucy autre chose qu’une enfant, c’est-à-dire dans son esprit un être qu’on domine, qui ne peut pas refuser votre attention. Et même la belle figure de Mrs Entwhistle, la tante pleine de santé et de bon sens de Lucy, qui devrait servir de contrepoids à la fascination qu’Everard exerce sur sa nièce, ne réussit pas à s’imposer entre les deux amoureux, parce qu’elle est vieille fille, qu’elle ignore au fond ce dont il s’agit entre deux personnes qui s’aiment, et doute de son bon sens en la matière. Au dessus de tous ces personnages trône la figure de Vera, que personne ne parvient à oublier, sinon son mari, source permanente du malaise qu’entretient le roman.

> Bibliographie d’Elizabeth von Arnim

Elizabeth VON ARNIM: Christopher et Colombus

Elles se sont surnommées Christopher et Colombus sur le bateau qui les amène en Amérique. Nous sommes au beau milieu de la Première Guerre Mondiale. Les deux Anna, Anna-Rose et Anna-Felicitas, sont deux orphelines. Jumelles, mêmes si elles ne se ressemblent pas, filles d’une mère anglaise et d’un père allemand, et pour cela rejetées partout, elles partent de l’autre côté de l’Atlantique pour tâcher d’y faire leur vie. De New-York à la Californie, leur épopée comique est le prétexte d’une charge divertissante contre les préjugés des bien pensants…

 

Moins solaire qu’Avril enchanté, même si le soleil de la Californie brille sur près de la moitié du livre, Christopher et Colombus reste cependant un roman amusant, qui n’est par dépourvu de quelques longueurs, mais qui sait trouver dans le duo des deux jumelles von Twinkler et la franchise de leurs réparties un vrai ressort comique digne de la comédie hollywoodienne. Peut-être est-ce le décor de la Californie, mais on ne peut pas s’empêcher à la lecture de ce livre de se constituer pour ainsi dire son propre casting où les Cary Grant et autres de la grande époque viendraient prendre les rôles des personnages du roman. Mr Twist, leur chaperon rencontré sur le bateau, qui a fait fortune grâce à l’invention révolutionnaire d’une théière qui ne goûte pas, joue un nigaud désopilant qui ne parvient qu’à la fin du roman à comprendre la véritable nature de ses sentiments à l’égard des deux soeurs. Et certaines scènes sont des moments d’anthologie: l’ignorance dans laquelle sont les jumelles des usages du monde dans le bateau qui les conduit en Amérique, l’arrivée chez un ami de leur oncle qui doit les héberger, mais se révèle un coureur invétéré que sa femme vient juste de quitter, la visite à Mrs Twist dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre puritaine, la description non moins très comme il faut des clients des hôtels chic d’Acapulco. Mais je n’y ai pas retrouvé le rythme, la maîtrise technique, l’effet d’ambiance d’Avril enchanté. Le comique lui même est différent, à la fois plus caustique, critique, se concentrant dans des mots d’auteurs, des réparties cinglantes ou d’une franchise désopilante.

> Bibliographie d’Elizabeth von Arnim

Elizabeth VON ARNIM: Avril enchanté

Dans le Londres pluvieux du mois de mars, une annonce vient éveiller la curiosité de deux jeunes femmes, Mrs Wilkins et Mrs Arbuthnot, qui fréquentent le même club, mais ne se connaissent pas: un château à louer sur la côte ligure, en Italie. Sur une impulsion, elles décident de prendre sur leurs économies et de s’offrir des vacances. Bientôt, pour rentabiliser l’entreprise, elles s’adjoignent lady Caroline et Mrs Fischer, choisies par le biais d’une annonce. Avec le premier avril, les vacances commencent, un mois de séjour en Italie. C’est cette équipe hétéroclite qui débarque dans le lieu enchanteur de San Salvatore.

 

C’est un des livres les plus drôles que j’ai lu, quelque chose dans le goût de la comédie hollywoodienne des années 30, avec un petit air de Forster et une pincée de Jane Austen en plus. On y lit au passage une très belle évocation de l’Italie et des sentiments qu’elle crée chez le visiteur, cette impression de familiarité immédiate, d’évidence donnée, de retour à soi-même… qui frappe évidemment moins le personnel « autochtone » que nos touristes anglaises.

 

Chacune a ses raisons de quitter la vie londonienne. L’impulsive Lotty Wilkins se lasse de sa vie réglée auprès d’un mari qui ne l’estime plus. Rose Arbuthnot, à force de vivre dans une conception étriquée de la religion, s’est éloignée du sien, qui publie des romans « légers » sous un pseudonyme. Lady Caroline qui aspire à fuir la malédiction de son extraordinaire beauté et ses admirateurs, voudrait pendant un moment qu’on l’oublie. Mrs Fischer cherche un lieu où cultiver le souvenir de ses chers Grands Victoriens disparus. C’est compter sans la magie de San Salvatore. Ce qui n’était au départ que des vacances, un coup de canif pratiqué dans le cours de la vie, va bientôt transformer en profondeur chacun des personnages.

 

Le beau contrepoint des descriptions des jardins ainsi que l’amour à quoi chacune, d’une manière ou d’une autre, est ramenée, définissent le décor enchanteur, mais jamais mièvre, du roman. Car si le texte est limpide, l’ambiance à la comédie légère, un art consommé de la narration confère une véritable profondeur à ce texte: l’exploration psychologique des personnages, l’ironie, les malentendus procèdent d’une technique du point de vue, qui sait faire oublier qu’il est savant, au profit de l’efficacité (et du comique) du récit.

 

La course à la meilleure chambre du château, les malheurs de Lady Caroline, qui ne trouve pas le moyen de rester seule, l’extase de ses admirateurs, la confrontation de l’impulsive Lotty et de Mrs Fischer, toute en raideur victorienne, la scène de la chaudière qui explose et le magnifique malentendu de la fin sur l’identité du mari de Rose sont parmi les grands moments d’un comique qui culmine dans la franche bonne humeur des dernières pages à la manière des meilleurs Boulevards.

 

> Bibliographie d’Elizabeth von Arnim

David LODGE: L’Auteur! L’Auteur!

Décembre 1915. Au moment où, en Flandres, des milliers de jeunes soldats anglais assistent dans les tranchées à l’effondrement la civilisation européenne, le vieux maître se meurt. C’est la fin d’une époque. Le monde d’hier, un rêve de rapports policés et de cosmopolitisme. Il se nomme Henry James, l’auteur reconnu de récits et de romans célèbres. C’est lui qui se cache derrière cet énigmatique titre L’auteur! L’auteur! – souvenir d’une époque où dans les théâtres anglais le public appelait ainsi traditionnellement l’artiste pour le convier à saluer. Mais se demande-t-on à quand remonte au juste cette célébrité? Au cours d’un long flash-back qui fait tout le roman, David Lodge nous invite à retourner dans le passé du grand écrivain, au moment où celui qui voulait être le Balzac anglo-saxon, se met à rêver, le temps des premiers succès vite passé, d’une reconnaissance théâtrale…


Je ne sais s’il faut ouvrir ce livre parce qu’on aime David Lodge ou bien parce qu’on aime Henry James, tant l’écrivain britannique met de lui dans ce récit. C’est en fait une partie de ses questionnements d’écrivain – et de ses échecs – qu’il projette dans la personne du romancier américain lequel, pour l’occasion, est convié à lui servir de personnage de roman – puisque c’est un roman que signe David Lodge et non une biographie. Dans sa biographie romancée donc, David Lodge semble s’amuser éperdument à prendre l’amateur de James à contre-pied. D’abord parce qu’il choisit de se concentrer sur la période théâtrale d’Henry James. On sait parfois ce que James a acquis au cours de cette période de créativité douloureuse, qui fut surtout pour lui un échec: la manière de ce qu’on appelle sa troisième et dernière période. Mais qu’un roman sur James, c’est-à-dire sur un romancier, choisisse de trouver là la vérité de l’écrivain pourrait paraître un peu fort, pour des raisons qui sont évidentes sans doute, et d’autres qu’il serait un peu long de développer dans les limites de cette note (mais qui trouveront parfois ici leur place). En outre, David Lodge choisit de privilégier, parmi toutes les relations de James, les relations privées: son amitié pour George Du Maurier, le caricaturiste et romancier aujourd’hui oublié de Trilby, qui fut l’un des premiers best-sellers planétaires; sa relation ambiguë avec la romancière Constance Fenimore Woolson. Edith Wharton n’est qu’une protagoniste lointaine. La belle correspondance avec Stevenson, sur l’essence de la fiction, est à peine évoquée.


Cette double réduction de focale n’est pas sans humour, s’agissant de parler de cet artiste du point de vue, de ce maître de l’anamorphose qu’est Henry James. Je suis moins sûr que l’espièglerie avec laquelle Lodge se plait à nous montrer un James rotant, pétant ou déféquant soit absolument nécessaire au récit. D’autant que ce plaisir d’artiste, je dirais presque ce plaisir d’atelier, de rappeler le corps du romancier, la machinerie qui se cache derrière l’oeuvre de l’écrivain, et la soutient, se double d’un curieux puritanisme lorsqu’il s’agit d’évoquer la vie amoureuse de James. La thèse de Lodge est claire: James n’a jamais eu de relations sexuelles. Ses relations amoureuses sont toujours restées velléitaires et ambiguës. Peu importe que la critique ait depuis quelques temps rappelé certains passages explicites de la correspondance, mettant en scène un James séduit plus qu’intellectuellement par le corps des garçons. Peu importe la sensualité qui court sous chacun des récits de l’écrivain, et menace à chaque page de mettre en danger un ordre social qui, s’il est une des formes de la civilisation, est aussi un parangon d’hypocrisie et de désirs masqués.


Sans doute peu attentif à la dimension subversive de James, et au sens de son ironie, Lodge avait besoin d’un James puritain, coincé, compassé. Le grand écrivain américain y perd finalement une part de son ambiguïté. On voit mal comment se dessine le profil d’une oeuvre, qui est d’abord une pensée. Et même si j’ai trouvé certains passages astucieux (l’évocation de James mourant au début du roman, le long récit de la première de Guy Domville, les promenades à vélo d’un James vieillissant dans la campagne anglaise), j’ai été relativement déçu par ce livre. Il est vrai que si je suis un admirateur inconditionnel de James, je goûte ordinairement peu la lecture de Lodge. D’où le retour à ma première question: qui faut-il donc aimer? qui nous pousse à ouvrir ce livre? David Lodge? Henry James? Et de qui est-il vraiment le portrait?


 

Graham GREENE: Rocher de Brighton

Pour venger son chef de clan et s’imposer dans le monde des truands de Brighton, Pinkie Brown, terrifiant gangster de 17ans, surnommé « le Gamin », décide d’assassiner Fred Hale, journaliste au Daily Messenger. Pinkie est un personnage sadique, qui jouit de la brutalité et de son incapacité à engager des liens durables. La police de Brighton conclut au suicide. Mais dans ce qui devait être une mécanique bien huilée tout ne s’arrange pas exactement comme il l’avait prévu. Avant de mourir, Fred a fait la rencontre, dans la foule, d’une femme, Ida Arnold, qui n’a pas d’autre plaisir, pour égayer son séjour à Brighton, que de tâcher de rétablir la vérité sur la mort de son épisodique compagnon. Et voilà qu’une jeune serveuse, Rose, qui détient une information capitale pour l’enquête se met en tête de tomber amoureuse de Pinkie. Comment achever le travail commencé? Y a-t-il une autre solution, quand on est un jeune garçon inhibé et tout juste initié au plaisir de donner la mort que d’ajouter les morts aux morts?
La première scène du livre, conçue comme une séquence de cinéma, met en scène, dans la foule joyeuse de Brighton, la course de Fred Hale, mort en sursis, qui cherche à échapper à ses assassins en s’attachant comme il peut à cette vie qui passe. Rejeté de la compagnie des femmes venues prendre ici du bon temps, il est cependant pris en affection par l’une d’entre elles, la joyeuse et plantureuse Ida Arnold, qui ne connaît d’autre règle que le plaisir et le goût de la justice. Il ne m’en a pas fallu plus pour être séduit par le roman.
Sous couvert d’un thriller mettant en scène un règlement de comptes entre malfrats, c’est en réalité une fable morale de haute tenue que compose Graham Greene. Car sous cette affaire de vengeance et de rivalité entre truands, une autre histoire court, qui est la raison de la première, explique les agissements des personnages, une fable humaine, universelle, disant le goût du bien et la passion du mal. Pinkie n’est qu’un gamin, un truand de quartier, mais capable de donner la mort, exerçant sur les minables qui l’approchent une fascination diabolique. Son indifférence aux autres, à l’existence même d’autrui prend source dans une sorte de renversement de la morale religieuse qui sous la forme de la tempérance et du puritanisme reste l’une des motivation de sa vie. C’est peut-être ce qui rend la rencontre improbable avec Rose possible, comme lui catholique, et qui prouve dans sa fréquentation du jeune gangster sa capacité à être comme lui fascinée par le mal… ou à s’illusionner comme lui. Brighton, lieu des gaietés et plaisirs populaires, fournit un théâtre remarquable à cette histoire.
Dans le fil du récit, de courtes vignettes peintes avec la main assurée d’un miniaturiste évoquent avec art les joies faciles de la plage, le vol des oiseaux de mer, la fumée des vapeurs, les lointains maritimes. C’est dans le décor de la station balnéaire anglaise que restent pris les personnages, histoire de souligner leur manque d’horizon. En harmonie ou en contrepoint avec leurs pensées, ce sont comme autant de petites fenêtres ouvertes sur le monde, disant leur capacité à dire oui ou non à la vie:
Il n’existait rien dont elle ne réclamât la parenté; la glace publicitaire derrière le dos du barman lui renvoyait sa propre image; les filles sur la plage longeaient la promenade en éclatant de petits rires étouffés; le gong résonnait sur le vapeur de Boulogne; la vie était belle. Seule l’obscurité dans laquelle se mouvait le Gamin, sortant de chez Franck, retournant chez Franck, lui était hostile; elle ne pouvait prendre en pitié ce qu’elle ne comprenait pas.
Une belle découverte donc. Et un grand merci à Blog-o-Book et aux Editions Robert Laffont, qui m’ont envoyé ce roman.