Catégorie : Littérature anglo-saxonne (Royaume-Uni – Irlande)

William Wilkie COLLINS: L’Hôtel hanté

Collins--L-hotel-hante.gifDans l’opulence d’un vieux palais vénitien clos sur lui-même, Lord Montbarry expire, à cause d’une bronchite qui a mal tourné. Personne pourtant ne lui connaissait de faiblesses. Et pourquoi ce départ soudain des domestiques : une servante rigoriste qui donne son congé et regagne Londres au plus tôt, un guide italien qui inexplicablement disparaît ? La maladie du lord a-t-elle un lien avec son mariage récent avec la Comtesse Narona, une aventurière ? A quoi le baron Rivar, frère présumé de la Comtesse, occupe-t-il son temps ? Quelles obscures expériences développe-t-il dans l’obscurité des souterrains du palais ?

Parmi les gloires littéraires de la bogosphère, Wilkie Collins occupe l’une des toutes premières places. La promesse d’histoires mystérieuses, aidée par les jolies couvertures que la collection Libretto donna un temps à la réédition de ses romans m’a longtemps donné envie de m’y plonger. Hélas, après La Dame en blanc dont j’ai gardé un souvenir mitigé, L’Hôtel hanté ne m’a guère convaincu non plus. J’essaierai encore Pierre de lune. Mais j’ai peur de ne pas accrocher complètement encore. Pourtant, le propos avait tout pour me plaire : une sombre machination fomentée dans l’obscurité d’un palais vénitien bientôt transformé en Hôtel de luxe où, sous la pression des forces de l’au-delà, la clé du mystère vient à être révélée. Il y a dans cette proximité des abîmes du dérèglement mental et des gouffres du surnaturel que met en scène de roman le motif des meilleures histoires de fantôme. D’autant que la forme relève d’une recherche qui place ce récit au niveau des plus ambitieux romans fantastiques. Mais qu’on est loin du Tour d’écrou d’Henry James, ou même des histoires de fantômes d’Edith Wharton !

Il y a en effet dans le roman de Wilkie Collins une recherche d’effets systématiques, toute une pacotille de terreur facile, faite pour effrayer à bon compte, une sorte d’intensification des procédés du roman gothique (que j’aime beaucoup en revanche) qui rend le récit – et surtout ses terreurs – peu crédibles : des apparitions, un corps dissous dans l’acide, une tête coupée conservée dans une cachette sous le plancher, à laquelle on accède au moyen d’un mécanisme caché dans la cheminée, des remords qui peuvent conduire une épouvantable créature jusqu’à la folie, à moins que ce ne soit la terreur qui frappe cet être diabolique lorsqu’elle devient sûre d’être vaincue par la jeune femme douce et angélique à qui elle vient d’arracher son futur époux, des coïncidences, des prémonitions – tout cela sur près de 300 pages : franchement, j’ai eu du mal à supporter cette recherche systématique des effets, qui fut la cause sans doute en son temps du succès de Wilkie Collins – la bonne société victorienne avait besoin peut-être d’être remuée par principe, faute d’être capable de s’émouvoir de la misère fomentée en Angleterre et des conséquences de la domination impériale britannique qui assuraient sa prospérité !

Il est vrai, mes faveurs littéraires victoriennes portent plutôt du côté d’Henry James, un Américain installé à Londres, qui refusa de jouer le jeu de cette littérature facile et préféra trouver ses modèles chez Jane Austen et chez Balzac, Stevenson qui s’éloigna à Samoa pour écrire de magnifiques romans écossais, et surtout George Eliot qui nous montre qu’on peut écrire des romans, même à l’époque victorienne, qui mettent en scène de véritables femmes – et non ces oies blanches ou ces créatures diaboliques du « roman à effets » – et développer un regard critique sur la société. Encore une déception donc, mais je m’accroche, je finirai par lire – c’est promis – Pierre de lune dont tant de lecteurs disent du bien (parmi lesquels Stevenson et Henry James eux-mêmes), avant de condamner définitivement Wilkie Collins aux oubliettes de ma bibliothèque ! (à vous donc, j’attends vos arguments, car je ne demande vous l’aurez compris qu’à être convaincu par cet auteur qui ne parvient pas à me conquérir…)

Lu dans le cadre du Challenge british mysteries de Lou et Hilde. 

British mysteries

Kenneth GRAHAME: Le Vent dans les saules

Grahame, Le vent dans les aulesOù court donc Mr Taupe en ce jour de printemps où, las du ménage, il quitte sa maison et part à la découverte du monde ? A quoi Mr Rat d’eau occupe-t-il ses journées au bord de sa rivière ? Quel folie menace de saisir le riche Mr Crapeau ? Où loge donc le mystérieux Mr Blaireau ? Les charmes de la campagne anglaise vus du point de vue de bêtes portant veste et culotte, soucieuses de leur confort, est-il moins grand que celui des hommes ? Pour qui s’avance dans le charmant domaine de ces animaux casaniers, c’est le début d’une parenthèse enchantée…

 

Le Vent dans les saules appartient à cette catégorie de livres rares qui s’imposent comme des évidences, des livres écrits par des auteurs magiciens qui ne semblent pas viser d’autre ambition que le récit, des démiurges discrets qui ont l’élégance, s’ils savent le pouvoir de faire naître un monde de la parole, de ne pas laisser paraître le côté laborieux de leur tâche. Il y a des romans qui font souffler, qui sont comme des pentes ardues ou bien des cathédrales de la pensée. J’aime aussi ces monuments. Mais il y a dans le charme discret de livres tels que le Vent dans les saules quelque chose, comme l’aurait dit un lecteur des siècles passés, qui parle directement à l’âme.

 

Le talent de Kenneth Grahame est déjà celui de La Fontaine dans ses Fables : ses histoires d’animaux trop humains sont crédibles car dans le même temps ce sont des vrais animaux. Au bord de sa rivière, Mr Rat d’eau est attentif, dans la chaleur d’une belle journée d’été, aux signes précurseurs de l’automne et au grand déménagement migrateur qui se prépare. Mr Blaireau se retire dans son bureau au cours de longues matinées, car tout le monde sait que l’hiver les animaux hibernent. Jamais je n’avais pris autant de plaisir à devenir bête.

 

Bien sûr, le charme de ces histoires vient aussi de ce que le roman n’est pas seulement une séance de rattrapage pour lecteurs ayant manqué dans leur enfance la lecture des aventures de Jojo lapin ou la visite au bois de Winnie l’Ourson. C’est une très belle histoire d’amitié et un grand récit bucolique. Des amitiés adultes : la dignité, la politesse, la correction dont font preuve Mr Rat ou Mr Taupe sont de pure tradition britannique. La moquerie que risque de s’attirer un Mr Crapeau désopilant qui se vante à tous bouts de champs et se précipite dans les plaisirs est la pire des sanctions qu’il puisse craindre. Mr Blaireau, bienveillant et attentif, mais solitaire, qui se permet quelques grossièretés, mais se montre plein de sollicitude, est digne des portraits offerts dans d’autres romans britanniques de gentilshommes campagnards, bons, mais rustiques.

 

Le charme bucolique enfin de ce roman n’est pas le moindre des plaisirs qu’il offre à son lecteur. Écrit comme au fil des saisons, il promet à celui qui s’y risque des découvertes enchantées, une nature peinte avec les nuances les plus délicates. Les signes d’un changement de saison, l’évolution des conditions météorologiques donnent de belles visions d’un paysage ressenti. Kenneth Graham fait preuve d’une excellent talent de paysagiste :

 

« Mr Rat d’eau était inquiet sans trop savoir pourquoi. L’été brillait encore de tous ses feux et, pourtant, le vert des prés avait pris des nuances dorées, les baies des sorbiers rougeoyaient et les bois se teintaient çà et là d’un roux ardent ».

 

Pour qui aime le charme des paysages de l’Angleterre, les bords de la Tamise tant de fois chantés par les poètes, Le Vent dans les saules offre le bonheur – sensuel à la manière anglaise – d’une vie campagnarde : les animaux portent robe de chambre et s’attardent autour d’une table de petit déjeuner à déguster leur porridge ou de grandes tranches de bacon grillé ; les parties de canotage, le pique-nique au bord de la rivière, une tasse de thé sirotée au coin de la cheminée ou bien un bon verre d’une bière épicée sont les plaisirs simples qui accompagnent le cours d’une vie au grand air.

 

Et je m’arrête là, car je crois qu’il ne serait pas approprié d’en dire plus, sinon à risquer d’abîmer le charme de ce récit fragile, tout en humour, en fantaisie et en délicatesse – Comment, vous n’avez pas encore pris le sentier qui conduit à la maison de Mr Rat, au manoir de Mr Crapeau, baignés par le cours de la rivière, cernés par la forêt où Mr Blaireau abrite sa solitude ? C’est le chemin d’un voyage enchanté ; c’est – comme le dit très justement Alberto Manguel dans sa préface – un réenchantement du monde.

James HILTON: Les Horizons perdus

Les-horizons-perdus.jpgIls sont quatre, deux officiels britanniques – le consul et le vice-consul de Baskul, région reculée de la Chine, une religieuse, un citoyen américain, contraints de quitter la ville agitée par des désordres révolutionnaires. Ils embarquent dans un avion qui doit les évacuer de la zone des troubles. Mais contre toute attente, l’avion, au lieu de se diriger vers la côte, prend la direction des montagnes de l’Himalaya. Recueillis au monastère de Shangri-La, après un atterrissage périlleux qui coûte la vie au pilote, ils attendent l’arrivée prochaine d’une caravane de commerçants, pour s’efforcer avec eux de rejoindre la Civilisation. Mais la caravane tarde à venir et tout semble confirmer que les quatre occidentaux sont piégés dans ce décor de rêve…

 

Sans conteste, Les Horizons perdus est l’un des chefs-d’œuvre du roman d’aventures. D’une redoutable efficacité, le récit juxtapose les moments d’une exploration pleine de mystères et de rebondissements, qui ont aussi valeur de symbole ou d’un parcours initiatique : l’enlèvement, le voyage périlleux et héroïque au-dessus de l’Himalaya, la découverte du monastère bouddhiste de Shangri-La, lieu d’harmonie et de bonheur, régnant magnifiquement sur une vallée perdue, coupée du monde extérieur, … Mais qu’est-ce au juste que Shangri-La ? Un refuge réservé aux hommes méritants, en ces temps de discorde et de malheur au plan international, un royaume d’utopie ou bien une contre-utopie, une prison où les moines cherchent par des histoires invraisemblables (celles d’une quasi-conquête de l’immortalité) à piéger nos voyageurs ? Protégés par une barrière de montagnes de plus de sept mille mètres, les moines restent cependant à Shangri-La informés des grands mouvements internationaux, grâce à deux caravanes annuelles qui leur procurent tous les objets de confort et les ouvrages qu’ils désirent. Mais au prix d’un autre rapport au temps. Le monastère est un haut lieu de spiritualité où chacun apprend d’abord par le biais d’un autre rapport au temps à dominer ses impatiences.

 

L’une des forces de l’auteur, efficace scénariste dans le Hollywood des années 30, est d’avoir su suffisamment individualiser ses personnages. Ils vont chacun trouver dans leur propre histoire des raisons différentes de rester dans le monastère : Henry D.Bernard, l’américain, cache sous une fausse identité un passé malhonnête et a toutes les raisons de se faire oublier du monde ; miss Roberta, religieuse de la Mission orientale, trouve dans la vallée de Shangri-La et ses habitants un lieu d’élection pour exercer son ministère ; rescapé de la guerre des tranchés, le consul Hugh Conway aspire au calme et à la paix que lui offre la vie à Shangri-La, il s’éprend d’une jeune moniale, Lo-Tsen, que courtise plus activement son vice-consul, le capitaine Charles Mallinson. Pourtant, comment accepter de rester piégé toute sa vie, même en ce lieu paradisiaque de Shangri-La ? La raison occidentale, incarnée dans le roman par le capitaine Mallinson, peut-elle s’accommoder des surprenants légendes qui courent sur la nature de cette vallée coupée du temps ? Poussé par Mallinson et Lo-Tsen le consul Hugh Conway ne doit-il pas risquer le voyage retour ?

 

Leur retour au monde va se révéler particulièrement périlleux. Il est le récit d’une occasion manquée, d’un éloignement du paradis terrestre, d’un horizon perdu, souligné à la fin du roman par un possible retour de Conway à Shangri La. Le lecteur ne saura jamais si Conway a réussi à retrouver le monastère perdu et si la vieille femme qui l’accompagnait avant son dernier voyage était bien la jeune Lo-Tsen brusquement et incompréhensiblement vieillie par sa sortie de la vallée. C’est grâce à ce genre de détails cependant que le récit travaille et qu’il continue longtemps à travailler dans l’esprit du lecteur.

 

 

Billet publié dans le cadre du Challenge Les Mondes imaginaires d’Arieste.


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Agatha CHRISTIE: Christmas Pudding

christmas-pudding-agatha-christie.jpgUn vieux château anglais, comportant même une aile du XIVème siècle. Un vrai Noël d’autrefois dans la campagne anglaise. L’arbre, la dinde, les papillotes, les pétards, la famille réunie, les cadeaux. Voici un décor bien charmant qu’Hercule Poirot aurait tout fait pour éviter, s’il n’avait été chargé d’une mission confidentielle : retrouver un diamant appartenant à un prince oriental que celui-ci s’est fait subtilisé récemment par une aventurière. Le célèbre détective doit agir dans la plus grande discrétion. Mais comment passer inaperçu quand on est Hercule Poirot et que déjà tout le monde commente son arrivée à la campagne ?

Plus court, mais aussi plus malin, plus enjoué que le Noël d’Hercule Poirot, ce Christmas Pudding est sans doute comme l’une de ces friandises, peut-être un peu trop sucrée, mais qu’on croque avec gourmandise avant Noël, en attendant la fête, assis au coin du feu d’une bonne cheminée (ou d’un radiateur!), en dégustant un verre de punch chaud ou de liqueur à la cannelle, pendant qu’à l’extérieur la neige tarde à tomber (c’est curieux comme il neige si peu souvent à Noël!).

Je ne vous dirai pas de quelle invraisemblable manière Poirot finira par découvrir le diamant perdu et par mettre la main sur les voleurs. Mais que ce court billet soit l’occasion de souhaiter à tous ceux qui passeront pas ici un

 

 

bon et joyeux Noël

 

Agatha CHRISTIE: Le Noël d’Hercule Poirot

http://1.bp.blogspot.com/-wUiFEFE_CaU/Ty3RNejoAQI/AAAAAAAAAfE/2QFtBQ0o7ro/s1600/no%25C3%25ABl%2Bd%2527hercule%2Bpoirot.jpgPour la première fois depuis des années, Simeon Lee, qui fit fortune dans sa jeunesse en Afrique du Sud, a réuni ses enfants autour de lui pour Noël, dans son manoir de Gorston. Dans la chambre d’où le vieil homme malade tire les ficelles d’un jeu familial fondé sur la jalousie et la détestation, le vieux Lee s’amuse à monter les uns contre les autres. Quand le vieillard est retrouvé assassiné, la veille de Noël, les soupçons se portent naturellement sur les différents membres de sa famille. A moins que ses diamants qui ont inexplicablement disparus ne soient la clé du mystère…

Ce n’est sans doute pas le meilleur Hercule Poirot, mais le titre tombait à point en cette période. Agatha Christie nous offre, comme elle le sait le faire, une belle galerie de personnages. Alfred et Lydia, le fils et la belle-fille dévoués du vieux Lee règnent sur un manoir bientôt encombré de la présence des autres enfants de la famille : David, qui cultive le culte de sa mère défunte et la détestation de son père ; sa femme Hilda, qui l’accompagne de sa présence maternelle ; George, élu au Parlement, et sa femme ; Harry, le fils prodigue ; Pilar, la petite-fille venue d’Espagne Comme toujours, l’auteur concocte à point une intrigue faussement compliquée, dans laquelle les personnages secondaires – valets, policiers – sont appelés à jouer un rôle déterminant pour le dénouement du mystère, tranché théâtralement par un Poirot égal à lui-même devant la famille réunie dans le grand salon du manoir. Une lecture un peu vaine sans doute, mais si délicieusement surannée.

Graham GREENE: La saison des pluies

Greene, La saison des pluiesArchitecte mondialement renommé, Querry a tout quitté. Un jour, il débarque, au fin fond de l’Afrique centrale, dans la léproserie du docteur Colin. Parce que c’est l’endroit le plus éloigné sur sa route, que les navires ne mènent pas plus loin. En compagnie des pères jésuites, du docteur Colin, sa vie s’organise. Des tournées en camion jusqu’à Luc, la ville à trois jours de route de là. Les plans d’un nouvel hôpital. Pourtant dans la société des colons déjà la rumeur monte, entretenue par Rycker, un industriel local, obsédé par la grâce et marié à un femme bien trop jeune pour lui. Bientôt un journaliste fait irruption. Comment expliquer la présence ici du prestigieux architecte parmi les prêtres et les lépreux ? Dénuement ? Sainteté ? Querry pourra-t-il échapper à sa légende ?

Artiste fêté pour ses réalisations d’édifices religieux, séducteur invétéré, Querry est revenu de tout. De l’amour de Dieu, de son métier, des femmes. Quand il échoue dans ce coin désolé du Congo où le docteur Colin a installé son dispensaire, c’est un homme moralement mutilé. Pourtant Querry finit par trouver là à reconstruire une existence, une vie à l’image des anciens lépreux, malgré la mutilation. Mais c’est compter sans la communauté des colons ou le père Thomas qui cherchent à s’accaparer son parcours. A plusieurs milliers de kilomètres de l’Europe, au fin fond de l’Afrique sauvage, celle des romans coloniaux, des histoires du bon docteur Schweitzer, c’est toujours la même mécanique sociale : celle de la peur de l’autre – le lépreux qu’on n’ose pas toucher – et la rumeur – celle d’un Querry venu expier en Afrique un chagrin amoureux et y trouver la sainteté. La logique chrétienne est une logique totalitaire : sous les yeux de cette petite société, Querry qui s’affirme athée voit sans cesse sa conduite réinterprétée dans le sens de la foi par des croyants qui n’imaginent pas qu’on puisse sortir de l’Église.

De Graham Greene, j’avais déjà fort apprécié Un américain bien tranquille ou le Rocher de Brighton, qu’on classe traditionnellement dans son œuvre dite de « divertissement ». Mais cette Saison des pluies est sans conteste l’un des plus grands romans que j’ai pu lire au cours de ces dernières années. L’opposition des hommes et leurs conversations métaphysiques trouvent un relief particulier dans ce coin de l’Afrique centrale au temps de la domination belge dont les paysages et l’organisation coloniale sont peints avec une grande sûreté et une belle économie de moyens. « Qu’importe ces petits détails », réplique le père Thomas à Querry qui s’étonne des nombreuses erreurs contenues dans l’article que le journaliste Parkinson a consacré à l’architecte. C’est au contraire dans le détail que consiste l’art de Graham Greene. Romancier aux ambitions métaphysiques, peut-être religieuses – on le disait écrivain catholique, raccourci qui ne le satisfaisait pas – l’auteur est aussi un miniaturiste : la présence sourde et sombre de la forêt autour de la léproserie, l’ « esprit colon » croqué en quelques pages, le personnage de Rycker ou le père Thomas, âmes tourmentées qui croient trouver pour l’un dans un mariage chrétien et la lecture des livres saints, pour l’autre dans le jeûne une réponse à leurs tourments, certains portraits ou descriptions qui sont comme des vignettes, tout cela donne au roman cette atmosphère si particulière des récits de Greene qui ici touche véritablement au génie. Doublée d’une réflexion sur la fiction et sur l’art du roman, jamais artificielle puisqu’elle a pour objet le « roman » que sur le modèle d’Au cœur des ténèbres certains sont en train de faire de Querry en une sorte de saint moderne au terme d’un parcours de déchéance, la réflexion de Greene sur la religion n’est pas sans rappeler non plus certains passages de Bernanos ou de Mauriac et cette façon si particulière d’appréhender le besoin d’absolu, le besoin d’une cause qui seule tient les hommes en vie à partir de l’expérience d’un personnage qui a perdu la foi.

Walter SCOTT: Rob-Roy

Rob-Roy.pngA la veille de l’insurrection de 1715, Frank Osbaldistone est le fils d’un des négociants et financiers les plus influents de Londres. Après avoir séjourné en France pour y parfaire sa formation commerciale, il est rappelé par son père auquel il a fait part de son désir de se consacrer à la poésie puis placé par lui devant un ultimatum : prenant le partie de la littérature contre son père plutôt que celui des affaires, Frank est déshérité…

Un très grand livre assurément. Les ingrédients du romanesque sont savoureux. Walter Scott se montre maître à enchaîner les intrigues. L’intrigue de l’exil à quoi Frank est contraint se double rapidement d’une intrigue amoureuse : au terme d’un implacable marché, Frank Osbaldistone est contraint de s’exiler chez son oncle et ses cousins, de solides gaillards qui conduisent, pris de chasse et d’alcool, à l’abri des murailles de leur château du Northumberland, une vie désordonnée, pendant que l’un de ses cousins, Rashleig, viendra prendre à Londres la place d’héritier des affaires commerciales. Il y rencontre une nièce de son oncle, Diana, une jeune fille pauvre, belle, indépendante et effrontée qui semble avoir comme poussé toute seule dans cette société d’hommes grossiers, et dont il tombe immédiatement amoureux. Suffisamment mystérieuse pour préparer déjà l’intrigue politique à venir et en même temps amicale envers Frank pour que lecteur ne doute pas de l’existence de sentiments dont elle refuse l’aveu au jeune homme, la présence de cette jeune fille entretient joliment l’intérêt au cours de ce deuxième épisode, jusqu’à ce qu’une fausse déclaration de vol vienne jeter le discrédit sur Frank et lui prouver jusqu’où s’étend le pouvoir de Diana, grâce à l’intervention favorable de la jeune fille et d’un mystérieux personnage dont Frank ne doute pas qu’il soit le véritable voleur. Cependant, une querelle a éclaté entre lui et son cousin, portée par la rivalité des deux jeunes gens. Rasleigh, jeune homme vil et intelligent, tout à l’opposé de ses frères, part  prendre la place de Frank à Londres. Bientôt la nouvelle parvient de Londres que Rasleigh s’est rendu coupable de détournement d’argent. La faillite menace l’affaire familiale. Pressé de se rend au plus tôt à Glasgow pour y rejoindre Owen, le premier commis de son père qui œuvre là-bas à s’assurer le soutien de partenaires de son père, Frank pénètre en Ecosse. C’est le début d’une intrigue financière qui, après les rocambolesques interventions de Rob-Roy, bandit au grand cœur qui prévient Frank des plans que Rashleigh a ourdi contre lui, se mue en une double intrigue aventureuse (le voyage de Frank et du très humain bailli Nicol Jarvi, partenaire commercial de son père, dans les Highlands) et politique (nous sommes à la veille de l’insurrection de 1715 et bientôt la révolte éclate).

Au-delà de l’intrigue, les mérites de ce livre sont multiples. C’est d’abord un très grand roman historique. Par le biais de la pérégrination du jeune Osbaldistone de France jusqu’en Ecosse, Walter Scott trouve le moyen, le long de cet itinéraire qui est aussi une plongée toujours plus loin dans le passé romanesque de la Grande-Bretagne, de donner au lecteur à traverser les tensions ou les oppositions qui font pour l’écrivain la matière de l’Histoire : oppositions du commerce et de la poésie ; du sud, londonien et entreprenant, et d’un nord, rural et rustique ; des protestants et des catholiques ; de l’Angleterre et de l’Ecosse ; des jacobites et des hanovriens ; des Lowlanders et des Highlanders.

Le fait que le personnage principal soit le narrateur de cette histoire prétendument adressée par un Frank Osbaldistone vieillissant, rangé de l’aventure, au fils de l’associé de son père n’est pas le moins plaisant ici. L’assurance du jeune homme, son côté un peu imbu de lui même, quoique sans excès, l’écart entre les faits et le récit qu’il nous en donne sont une des formes les plus manifestes de l’humour de Walter Scott, que je ne m’attendais pas à trouver chez cet auteur, souvenir sans doute d’un Ivanhoé et d’un Quentin Durward lu enfant avec l’esprit de sérieux caractéristique de cet âge.

Vraiment un très grand livre donc, qui va m’inciter je crois à poursuivre assez vite ma lecture (ou relecture) des autres romans de Walter Scott.

 

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Henry RIDER HAGGARD: Les Mines du roi Salomon

Les Mines du roi SalomonUne carte au trésor qu’un portugais a tracé de son sang il y a plusieurs centaines d’années. Un seigneur anglais parti à la recherche de son frère avec l’aide d’un capitaine et d’un chasseur vieillissant. D’imposantes montagnes couronnées de neige de l’autre côté d’un désert qui semble infranchissable. La promesse d’un pays d’or et de diamants. Et un étrange serviteur africain qui cherche à retrouver le rang perdu auprès de son peuple…

 

Les ingrédients du roman d’Henry Rider Haggard enchanteront tous les lecteurs de romans d’aventures – et avec raison, car il s’agit d’un des meilleurs. Premier volume des histoires d’Allan Quatermain, ce récit m’a donné envie de me plonger au plus vite dans la suite, s’il n’était le fâcheux contretemps que ces livres ne sont plus disponibles en français depuis longtemps. C’est pourtant un récit d’une exceptionnelle efficacité, qui n’atteint pas sans doute dans cette matière au génie de L’île au trésor de Stevenson, modèle du genre (et l’un de mes livres préférés), mais mérite de figurer au panthéon des récits d’aventures.

 

Il y a bien sûr que, comme tout récit d’aventures coloniales, ce roman n’échappe pas à une idéologie qui est celle d’une autre époque. Dominée par les clichés racistes, fière d’une représentation du monde qui place le mâle européen au sommet du monde, l’idéologie coloniale reste l’envers du rêve de découverte et de dépaysement portant le roman d’aventures africaines. L’aventurier est un colon. Un Européen abordant en conquérant le continent africain, y colportant son regard obscurci par la représentation de sa propre supériorité, avide d’en extraire les richesses. Dans une certaine mesure, les personnages de Rider Haggard n’échappent pas à cette pente, même si l’auteur se montre plus subtil que dans d’autres romans : ainsi son personnage de sir Henry, motivé par autre chose que la quête effrénée de richesses, offre un contrepoint intéressant à la cupidité assumée d’Allan Quatermain.

 

Il serait bête cependant d’en rester là. Car comme dans toute œuvre véritablement réussie, capable de transcender l’idéologie qui la porte, on trouve dans Les Mines du roi Salomon quelque chose qui court, sous l’idéologie coloniale, de plus premier peut-être, de sincèrement humain : une perception assez vive de la précarité des existences, la découverte dans l’épreuve de formes de solidarité possibles entre Africains et Européens. Ainsi l’expérience de la guerre, vécue aux côtés de combattants africains, dans la lutte qui oppose deux prétendants au trône sur le site des mines du roi Salomon offre un bel exemple de solidarités viriles transcendants les frontières d’origine ou de culture. Tout cela environné de paysages sublimes décrits en des termes véritablement amoureux de la nature africaine et capable eux aussi de transcender l’opposition des territoires : ainsi le beau moment où nos explorateurs s’émeuvent devant la splendeur d’un paysage africain aussi beau que ceux de l’Angleterre !

 

Finalement si, au-delà de son attirail de trésors, de guerres, d’épreuves mettant en péril le sort de nos explorateurs, de sorcière, de grotte, de passages secrets, de vestiges d’anciennes civilisations perdues, de mines conçues comme un labyrinthe, de déserts et de hauts plateaux, le roman séduit, c’est pour l’histoire très humaine qu’il raconte : celle d’Européens happés par cette Afrique qui les fascine, mais qu’ils craignent, et prompts à retrouver leur propre brutalité au cœur de cette terre qu’il abordaient comme un continent étranger. Finalement le chemin n’est plus long entre ce très réussi roman de Rider Haggard et la magistrale démonstration de Joseph Conrad dans Au cœur des ténèbres. Mais cette leçon encore faudra-t-il qu’un auteur de la trempe de Conrad la tire…. la fiche sur Conrad est à suivre, car cette lecture m’a donné très envie de relire le roman de Conrad !

 

 

Henry Rider HAggard, Les Mines du roi Salomon. Edition électronique: Feedbooks.