Catégorie : Littérature anglo-saxonne (Royaume-Uni – Irlande)

Andrew PAYNE: Synopsis

Payne (Andrew), SynopsisAlan et Brian, deux scénaristes qui travaillent pour la télévision, sont associés dans l’écriture de séries un peu faciles, grâce auxquelles ils ont atteint l’aisance matérielle et le succès – un duo hétéroclite qui se nourrit du talent et des limites de chacun. Mais Brian s’étiole auprès d’Alan. Quand Alan apprend que Brian a travaillé, dans le secret, à l’écriture d’un scénario pour le cinéma, et que celui-ci va bientôt être adapté, tout bascule. Jusqu’où peut aller l’amitié et la fidélité à son ami ?

 

Avec Andrew Payne, nous pénétrons dans le petit monde des scénaristes de séries télévisées. Alan, un peu fumiste, alcoolique, se nourrit du talent de Brian à mettre en forme ses idées fantaisistes. Ensemble, ils forment un duo efficace à « pisser » la copie pour le compte de productions télévisées stéréotypées. Andrew Payne, qui a travaillé lui-même pour la télévision, connaît bien ce milieu. Sur scène, un bureau, un fauteuil, un décor standardisé et sommaire. Deux personnages qui évoluent comme les personnages d’un épisode de sitcom un peu trash. L’écriture, parfois trop facile, hérite elle-même de la formule et du format des séries télévisées. Le talent d’Andrew Payne est de savoir poser la question de la création, des ambitions, de la réussite à l’intérieur même du monde qui les nourrit et les limite. Brian, pour percer à la télévision, a du renoncer à ses rêves de jeunesse. Peu à peu, son écriture s’est fourvoyée dans des projets stéréotypés. Mais c’est là aussi qu’il a trouvé le succès. Un grand appartement à Londres, une voiture de luxe allemande, une femme jolie que son ami même lui envie. Le projet d’un scénario pour le cinéma est pour lui un nouveau départ. La pièce d’Andrew Payne est la tragédie d’un homme que la télévision a prise et qui est condamné (je ne dévoile pas tout!) à cet enfermement.

 

Malheureusement, je n’ai pas été vraiment convaincu par la pièce. L’idée de deux auteurs de sitcom mis en scène dans une pièce construite comme un épisode de sitcom fait penser au dispositif de La Tante Julia et le scribouillard, mais on est bien loin ici cependant du génie de Mario Vargas Llosa. Autour de moi, à Avignon, le public semblait apprécier la pièce, et je n’ai entendu, à la fin de la représentation, aucun jugement négatif. J’ai moi-même passé un bon moment, mais sans plus. La pièce mérite cependant d’être vue, comme une revanche malicieuse du théâtre sur le monde dominant de la télévision et de ses codes : la passion de la scénarisation à tout prix, contre laquelle Andrew Payne donne quelques jolis coups de griffe, y est joliment moquée, mais sans méchanceté, comme l’un des travers de notre époque.

 

 Festival OFF d’Avignon

Théâtre des béliers du 8 au 31 juillet 2013 à 12h20

Avec: Florent Aumaitre, Slimane Kacioui
Metteur en scène : Romain Thunin
Régisseur : Candy Beauchet
Adaptateur : Robert Plagnol, Vanessa Chouraqui

 

George ORWELL: La Ferme des animaux

Orwell (George), La Ferme des animauxA la ferme du manoir, un soir, les animaux sont conviés à entendre une conférence de Sage l’Ancien. Le vieux cochon a fait un rêve : celui d’une société rendue aux animaux, une société où il serait donné à chacun de vivre selon ses besoins et travailler selon ses capacités, où vaches, cochons et poulets n’auraient plus à subir la dure loi de l’Homme. Mais n’est-ce qu’un rêve ? Bientôt, poussés par la faim, les bêtes se révoltent. La Révolution éclate. M.Jones et ses ouvriers sont chassés de l’exploitation par les animaux qui, conformément aux principes de Sage l’Ancien, la rebaptisent Ferme des Animaux

 

Prenant au pied de la lettre l’idée de fable politique, George Orwell, dans La ferme des animaux, transpose à une société de bêtes l’histoire du socialisme révolutionnaire. J’ai toujours particulièrement goûté le genre de l’apologue animalier par ce qu’il laisse apparaître de proximité entre les hommes et les bêtes. Et c’est ainsi que l’entend George Orwell. Comme chez La Fontaine, si les animaux d’Orwell réussissent si bien à incarner des comportements humains, s’il y a tant de ressemblance entre les comportements de ses animaux et ceux des hommes qu’ils représentent, c’est parce que l’homme est lui-même un animal et que dans la plupart de ses actions, croyant faire l’homme, il fait la bête. Napoléon, Boule de neige, Brille-Babil, trois gorets qui se distinguent de la foule des animaux et sont les leaders de l’action révolutionnaire ; Malabar, le cheval loyal et courageux ; Lubie, la jument qui ne sait renoncer au luxe ; Benjamin, le vieil âne sceptique ; les moutons, troupeau servile et candide ; les chiens dévoués aux commandements de Napoléon ; les poules, vile piétaille soumise également sous le gouvernement des hommes et sous celui des animaux – c’est donc tout un bestiaire, dans lequel on reconnaît aisément quelques unes des figures de l’histoire révolutionnaire : Staline, Trotsky, Jdanov, Stakhanov, etc. La fin de l’histoire (les gorets transformés en hommes reproduisant les inégalités auxquelles les animaux avaient voulu mettre un terme en se dissimulant derrière la rhétorique de l’efficacité révolutionnaire) indique justement que la clef en est sans doute dans la lutte sans merci pour la domination d’autrui, qui est la condition partagée des hommes et des animaux. En toute situation, il y a des individus qui cherchent à profiter du nouvel état de fait et à tirer avantage de leur position. Voilà la belle leçon politique que nous dispensent les animaux de George Orwell.

 

 

Une adaptation de ce roman est visible au Festival OFF d’Avignon

à l’Espace Saint Martial du 8 au 31 juillet 2013 à 15h05

La Birba Cie

Avec : Gilbert Ponté

Mise en scène : Joe Sheridan

Adaptation : Alain Julien Brunel

 

Seul sur scène, et sans décor, Gilbert Ponté incarne successivement, et de manière très crédible, les différents animaux du roman de George Orwell. Une véritable performance. C’est à la fois très drôle et une intelligente illustration du genre de l’apologue politique. Un beau moment de théâtre.


Anthony TROLLOPE: Miss Mackenzie

Trollope, Miss MackenzieA 35 ans, Margaret Mackenzie fait un bel héritage, qui la propulse brusquement dans une société où elle va pouvoir faire de sa vie ce que bon lui semble. Mais justement, quelle vie souhaite Miss Mackenzie? Celle d’une vieille fille fortunée? Celle d’une épouse? Le mariage sera-t-il pour elle le moyen du bonheur? Mais alors qui choisir parmi les prétendants qui se pressent? Samuel Rubb junior, l’associé de son frère, homme un brin malhonnête, qui finit par tomber sous le charme de la jeune femme? Le révérend Maguire, dont la beauté manifeste, malheureusement abîmée par un strabisme désolant, cache peut-être une âme vile? Son cousin, John Ball, veuf et de dix ans son aîné, dont le goût immodéré pour les affaires financières pourraient bien n’être qu’une ultime pudeur?

 

J’avais beaucoup entendu parler de Trollope avant cette lecture. Et j’avoue que si j’ai remis pendant longtemps le moment de découvrir cet auteur victorien, naguère un peu oublié, c’est parce que l’intérêt manifeste qu’il suscite chez ceux qui aujourd’hui le redécouvrent grâce à un travail actif de certains éditeurs s’accordait mal avec ce que je savais par ailleurs de cet écrivain. Il faut dire qu’en matière de lectures victoriennes mon goût reste assez limité: si je place Thomas Hardy et George Eliot au sommet de la littérature mondiale, je goûte peu – j’ose à peine le confesser – les « longueurs » de Dickens; et Wilkie Collins ne m’a pas toujours convaincu. Or il se trouve qu’Anthony Trollope a été, dans l’Angleterre victorienne, l’auteur à succès de romans toujours un peu faciles, bien qu’écrits d’une plume virtuose, de belles machines narratives, certes, mais comme composées au fil de la plume, tel ce Miss Mackenzie… que j’ai littéralement ADORÉ. L’histoire de ce roman est très simple: une jeune femme de 35 ans (mais à 35 ans dans l’Angleterre victorienne on n’est plus vraiment jeune) hérite d’une fortune qui lui permet de se consacrer à son bonheur; âme sensible, voire sentimentale, c’est avec plaisir qu’elle accueille les propositions de mariage que sa récente fortune ne manque pas de susciter. Qui Miss Mackenzie acceptera-t-elle d’épouser? Et son bonheur sera-t-il sauf dans l’affaire? Qu’Anthony Trollope puisse tenir plus de 500 pages sur une trame aussi ténue est un mystère. Mais c’est tout son talent. L’humour dont il fait preuve, la place réservée à la comédie sociale, la belle sincérité de caractère qu’il donne à Margaret Mackenzie, tout cela est une franche réussite.

 

L’intérêt du livre tient sans doute aussi à ce que, l »air de rien, l’auteur y pose de vraies questions. L’argent dont hérite Miss Mackenzie lui offre brusquement une liberté dont elle ne sait pas exactement que faire. Elle part s’installer à Littlebath (pseudonyme romanesque de Bath), parce que c’est une ville provinciale élégante, un lieu de résidence à la mode. Elle s’y laisse conduire un temps par un groupe religieux un brin exalté, mais rompt avec eux dès lors que sa liberté individuelle est menacée par leur fanatisme et aspire secrètement aux joies de l’existence. Entre respect des conventions sociales et revendication des choix individuels, Miss Mackenzie offre un très beau portrait de femme, aspirant à une liberté intégrale dans une société où les femmes sont maintenues dans un état de minorité et où il n’y a traditionnellement que deux issues pour elles: la soumission dans le mariage ou une vie de célibataire fortunée, indépendante, mais ridicule. Le choix de Margaret Mackenzie est le plus difficile à faire: la révélation de soi fondée sur l’amour partagé et non sur la suggestion de l’un ou l’autre, ce qui dans une société où le mariage est une question d’intérêts avant d’être une question de sentiment est une conquête difficile – il faut bien 500 pages pour aborder un tel sujet!

 

Talentueux satiriste, Anthony Trollope glisse d’amusantes saillies sur les petits défauts de ses contemporains. Jamais définitive, sa critique offre quelques beaux moments de comédie sociale, telles les confrontations successives de Margaret Mackenzie et de Lady Ball, la petite société évangélique de Littlebath, ou la vente de charité animée par des dames de la meilleure société. Tout cela est d’un humour, d’une fraîcheur, d’un esprit de distance vraiment divertissants.

 

 

Lecture commune avec Virgule, Lilly, Romanza et Lou

 

dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

Mois anglais

Challenge Victorien 2013

 

victorien-2013

Sybille BEDFORD: Un Héritage

Bedford, HeritageAvant d’épouser Caroline, une anglaise, le père de Francesca von Felden, la narratrice de cette histoire, a été marié à Mélanie Merz. Un mariage improbable, entre les rejetons de deux lignées que tout sépare. Mais les Merz et les von Felden sont deux familles allemandes que la création du Reich allemand, autour de la Prusse, a réunies dans un même pays au lendemain de 1870. Les Merz, issus de la grande bourgeoisie juive, occupent à Berlin une immense maison de ville dans le style wilhelminien; les von Felden, aristocrates catholiques du Duché de Bade, conservateurs et terriens, vivent du revenu de leurs propriétés dans un Sud agricole et paisible. Dans le grand chambardement du nouvel ensemble politique qui se crée, le mariage de Julius von Felden et de Mélanie Merz va précipiter la rencontre de ces deux familles. Une histoire fascinante commence…

 

Pour une large part autobiographique, le roman de Sybille Bedford, une romancière et journaliste anglaise d’origine allemande, est un récit haut en couleur de l’Allemagne au lendemain de la première unification du pays, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, une description tourbillonnante, bien qu’assez classique dans sa forme: l’histoire de trois familles, celle des Merz, celle des von Felden et celle de Caroline. Rien de mieux cependant que le roman familial pour dresser le portrait tumultueux d’une époque, surtout lorsque les membres de cette famille sont aussi typiques que ceux-ci, et suggérer le poids des événements historiques sur le destin individuel des personnages. Arthur Merz, le patriarche, aurait pu mener auprès de sa femme, Henrietta, et de ses enfants, une vie digne d’un homme de la grande bourgeoisie financière et industrielle. Liés par des liens familiaux à quelques unes de ces familles cosmopolites et cultivés qui ont contribué à soutenir les arts en Allemagne, c’est un genre de vie plus modeste que les Merz lui préfèrent. Une vie relativement modeste, si ce n’est un voyage dans une ville d’eaux pendant l’été, une existence centrée sur la famille, dans le cadre somptueux de la grande demeure qu’ils occupent dans les quartiers ouest de Berlin. Leur fils Eduard, un mondain et un joueur ruiné, vit aux crochets de sa femme, Sarah, une esthète fortunée passionnée par la peinture impressionniste. C’est elle qui, un jour, sur la Côte d’Azur, organise la rencontre de Mélanie et de Julius, un original raffiné, amateur de bonne cuisine et amoureux des beaux objets, qui voyage à travers l’Europe en compagnie de ses chimpanzés, pour fuir une Allemagne dans laquelle il ne trouve pas sa place.

 

L’histoire de Julius et de sa famille ouvre un autre récit dans le roman de Sybille Bedford: celui de ces aristocrates terriens du sud de l’Allemagne, devenus malgré eux sujets d’une Etat dominé par la Prusse dont ils ne partagent ni la religion, ni le goût tatillon pour l’administration. Provinciaux, les von Felden sont les héritiers de ces familles aristocratiques du XVIIIème siècle qui ont vécu dans leur Province au contact de multiples influences européennes: catholiques, donc tournés vers Rome, ils sont allemands de culture, mais parlent français entre eux. Leur pays a longtemps été leur région, c’est-à-dire cette aire culturelle alémanique aux frontières diffuses située entre le Bade, l’Alsace et le Nord-Ouest de la Suisse. Un après l’autre, les fils von Felden vont faire l’expérience douloureuse du nouvel ordre prussien: Gustavus doit faire le deuil de son honneur et trahir l’un de ses frères pour pouvoir épouser Clara, la fille du comte Bernin, un diplomate éminent, chef du parti catholique, et père d’un futur ministre des affaires étrangères du Reich, pressenti un temps au poste de chancelier; Johannes, brutalisé à l’école des cadets, qui vit une sorte de réplique prussienne des brimades racontées par Musil dans son roman célèbre, Les désarrois de l’élève Törless, s’enfuit de l’école militaire puis sombre dans la folie; son jeune frère meurt en essayant de le libérer des hommes venus pour le ramener chez les cadets; enfin, Julius, le père de la narratrice, se réfugie dans un mode de vie excentrique et raffiné, loin de l’Allemagne.

 

A travers les personnages de Julius, de Sarah, son amie, de Caroline, la belle anglaise raffinée, c’est aussi le portrait d’une Europe cosmopolite que nous donne Sybille Bedford, l’image d’un monde révolu, qui émerge du fond obscur de la mémoire et des confidences des personnages. Le point de vue de la narratrice – une anglaise née en Allemagne, dont on sait dès les premières pages qu’elle est partie définitivement pour l’Angleterre à l’âge de neuf ans – fait tout le charme de ce roman. Ce point de vue anglais sur une Allemagne révolue pourtant vécue de l’intérieur est parmi ce que j’ai lu de mieux sur ce pays et sur cette époque de l’Histoire.

 

 

Publié dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine


Mois anglais

Joseph CONRAD: Au coeur des ténèbres

Conrad, Au coeur des ténèbresPrès de Londres, sur la Tamise, la marée a tourné. A bord du Nellie, un voilier de croisière, ils sont cinq hommes qui attendent le reflux. L’un d’eux, Marlow, prend la parole. Un drôle de marin, ce Marlow ! Ne semble-t-il pas doué d’un don particulier à voir de la sauvagerie partout, tellement sa tête est remplie d’histoires, d’aventures ramenées de contrées obscures, d’expériences limites ? Dans l’attente de la marée qui portera le navire au large, Marlow raconte une histoire d’un autre temps – sa jeunesse, d’un autre continent – l’Afrique. Marlow servait alors comme capitaine d’un vapeur – une boite de conserve flottante! – chargé de remonter un grand fleuve s’enfonçant dans l’épaisseur mystérieuse du continent noir pour en ramener les richesses pillées aux peuples africains. Un puissant roman d’aventures commence qui est aussi une charge féroce contre le colonialisme…

 

Autant le dire tout de suite : je tiens cette nouvelle pour un chef-d’œuvre – à côté d’autres romans de Conrad d’ailleurs, Nostromoet Lord Jim notamment. Au cœur des ténèbres fait parti de ces livres chéris que je lis, que je relis. En parlant l’autre jour à Titine, qui a passé un bon moment avec L’Agent secret et signe un très joli billet, cela m’a donné de nouveau envie de m’y plonger. Ce mois anglais aura été l’occasion d’une nouvelle lecture. Et de nouveau le charme vénéneux a fonctionné. A chaque fois, c’est le même éblouissement devant la maîtrise avec laquelle Conrad conduit son récit, un récit envoûtant, sombre, presque gothique, dans les profondeurs d’un continent qui est le miroir de l’esprit d’aventure européen et de ce que le lecteur y découvre de passion dévorante, carnassière – ou de mesquinerie. Je n’aurai donc qu’un conseil : si vous ne l’avez jamais lu, foncez-y (et préférez si vous pouvez la magnifique traduction d’Odette Lamolle chez Autrement).

 

Au cœur des ténèbres en effet, c’est d’abord un bonhomme de papier étonnant, une géniale création littéraire, Marlow, le narrateur et personnage de cette histoire, qu’on retrouve dans plusieurs autres romans de Conrad : Jeunesse, Lord Jim, Fortune:

 

« Il avait les joues creuses, le teint jaune, le dos droit, un aspect ascétique, et avec ses bras pendants et ses mains ouvertes tournées vers l’extérieur, il ressemblait à une idole. ».

 

De son amour des histoires, commun à tous les marins, du moins les marins qu’on trouve dans les histoires, Marlow a tiré une qualité rare, celle de voir au-delà des apparences, de ne pas s’en laisser conter par les apparences :

 

« Les histoires que racontent les marins ont une simplicité directe, et toute leur signification peut être contenue à l’intérieur de la coquille d’une noix cassée. Mais Marlow n’était pas un marin typique […], et, pour lui, le sens d’un épisode n’était pas à l’intérieur comme un noyau mais à l’extérieur, enveloppant le récit qui le mettrait seulement en relief, comme une lumière permet de discerner un voile de brume, à la façon dont un halo léger est rendu visible par l’illumination spectrale du clair de lune. ».

 

Dans Au cœur des ténèbres, le récit de Marlow émerge justement d’une de ces illuminations spectrales : rappelez-vous, dit Marlow à ses compagnons étonnés – dont l’auteur de ce roman, celui qui rapporte l’histoire que leur conta sur ce navire l’étonnant Marlow, dans l’une de ces mises en abîme qui suffisent à donner un côté narrativement vertigineux à bien des récits de Conrad – rappelez-vous : il fut un temps où la Tamise, n’était pas ce fleuve policé, au centre de de l’Empire britannique, mais une voie d’eau s’enfonçant dans un pays barbare. Imaginez l’amiral romain d’alors, tiré des rivages lumineux de sa Méditerranée, obligé de venir jusqu’ici pour y vivre l’aventure périlleuse de s’enfoncer en ce pays sauvage. Nous sommes toujours le barbare d’un autre !

 

Au cœur des ténèbres, c’est aussi un magnifique roman d’aventures, l’un des tous meilleurs, qui montre quelle profondeur on peut tirer du genre. Sur un canevas qui est celui de la plupart des récits d’aventures coloniales, Conrad a su en effet produire une histoire qui fait parler avec brio son anticolonialisme : le long d’une voie d’eau qui s’enfonce au cœur du continent africain (ailleurs c’est une piste, une traversée en ballon, un désert à franchir, une panne d’avion, etc.), les aventures s’accumulent, rapprochant le héros de l’objet de sa quête (le plus souvent un trésor), environné d’un halo de mystère, qui le mettront en contact avec les terreurs d’un continent sauvage. Inactif, Marlow cherche à Londres un embarquement, mais l’embauche de marins est rare. Il choisit alors de donner vie à ses rêves d’enfant et décide de se faire engager pour commander un navire qui sillonne un long fleuve africain, dans l’une de ces zones laissée jadis blanche sur la carte, un de ces territoires que les européens viennent juste d’explorer. Avec l’aide de sa tante, une femme bien introduite dans les milieux marchands de l’autre côté de la Manche, il se fait engager par une compagnie, sans doute belge, et est envoyé en Afrique. C’est là qu’il entend parler d’un certain Kurtz, le directeur de la station intérieure, à des centaines de kilomètres de la côte, sur le fleuve, un homme dont on vante les qualités et la rare efficacité à se procurer des richesses, en particulier de l’ivoire, auprès des tribus autochtones, peuples farouches et menaçants – parmi eux des populations de cannibales ! La remontée du fleuve jusqu’à Kurtz est le début d’un voyage terrifiant…

 

Le génie de Conrad, dans ce roman, est d’avoir su retourner contre elle-même l’idéologie des récits d’aventures dont je parlais précédemment : au cœur de l’Afrique sauvage, Marlow trouve un homme, Kurtz, un Européen, qui pour accaparer les richesses n’hésite pas à commettre les pires exactions, qui s’est transformé en une sorte de sauvage régnant sur une population qui le vénère. Kurtz n’est pas un fou, répète Marlow, même si son âme est dérangée, il est bien l’homme exceptionnel dont on lui a parlé – l’incarnation de la vérité de la colonisation qui sous la rhétorique du développement du commerce, de la justice, de la civilisation cache la brutalité la plus primitive. Ce sauvage que trouvera l’explorateur Marlow au cœur de l’Afrique, c’est l’Européen lui-même !

 

Dans une langue volontairement floue (comme dans les meilleurs romans d’Henry James), qui peine à dire la révélation de l’horreur qu’il a sous les yeux, cette fascination de l’abomination, de sa propre abomination projetée sur les populations autochtones, qui est la clé de l’imaginaire colonial, Marlow décrit un voyage inquiétant et visuellement suggestif, dont le cinéma a su tirer parti depuis (voir Apocalypse Now, un autre chef-d’oeuvre, qui s’est beaucoup inspiré du récit de Conrad). Dans les dernières pages du roman, Marlow, revenu en Europe, rend visite à la fiancée de Kurtz, pour lui remettre un paquet de lettres que celui-ci lui a confié en mourant. Le moment de cette rencontre, le mensonge que Marlow se croit forcé de lui faire sur ses dernières paroles reste pour moi le moment le plus terrifiant de l’histoire. Dans les dernières lignes, l’image de la Tamise se superposant à celle du long fleuve africain qui a été au cœur de cette histoire, en bouclant sur lui-même un récit saturé d’effets de miroir de toutes sortes, finit de peupler de ténèbres l’illusion dans laquelle nous nous tenions de nous trouver du bon côté de la civilisation. Nul doute que dans ces ténèbres la voix de Marlow ne continue longtemps à résonner pour le lecteur.

 

 

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

du Challenge Un classique par mois

et du Challenge victorien 2013 d’Arieste.

 

Mois anglais

victorien-2013Un classique par mois

 


Jane AUSTEN: Lady Susan

http://myboox.f6m.fr/images/livres/reference/0009/06/lady-susan-les-watson-sandition-jane-austen-9782264025241.gifVeuve de feu Sir Vernon, la belle lady Susan est une fleur vénéneuse de 35 ans, qui n’en parait que 25, et qui exerce sur les hommes et leur fortune un charme certain. Dans le secret des confidences qu’elle adresse à Alicia Johnson, âme damnée comme elle, c’est une femme perdue, manipulatrice, une séductrice impénitente, qui plus est une mère indigne qui regrette que sa fille ne soit pas aussi douée qu’elle pour le vice et exerce sur elle une contrainte insupportable. Mais c’est aussi en société une femme élégante, un modèle de correction et de délicatesse, qu’il serait difficile de ne point apprécier. Lorsque, poussée par les vicissitudes de sa vie aventureuse, lady Susan vient s’installer chez son beau-frère et sa belle-soeur, Mr. et Mrs. Johnson, qu’elle déteste, va-t-elle trouver un nouveau terrain d’élection? Les Johnson seront-ils les prochaines victimes de sa funeste carrière?

 

Lady Susan est le premier roman rédigé par Jane Austen, dans une forme encore en vogue à la toute fin du XVIIIème siècle. Lorsque plusieurs années après, elle chercha à faire publier ses premiers romans, le genre du roman par lettres était passé de mode. C’est sans doute pour cela que Jane Austen garda par devers elle ce roman, qui ne fut publié qu’à titre posthume ; sans doute aussi parce qu’entre temps Austen avait trouvé sa forme, celle qui éclate dans le contrepoint satirique, lumineux des aventures sentimentales de Raison et sentiments, d’Orgueil et préjugés, ou de Northanger Abbey. C’est pourtant un roman épistolaire astucieux. Si Austen n’y atteint pas les sommets du genre, illustrés par Les Liaisons dangereuses ou La Nouvelle Héloïse, on y retrouve ce ton de confidence qui permet de mesurer les actes publics des personnages au regard de leurs déclarations privées uni à cette légèreté de mœurs caractéristique du roman par lettres.

 

Pourtant, Austen donne à cette forme un développement personnel. Le roman est organisé autour de deux correspondances : celle de lady Susan et de Mrs. Johnson, d’un côté ; celle de Mrs. Vernon et de sa mère lady Catherine de Courcy, d’autre part. Lady Sudan et son amie et confidente Alicia Johnson sont deux aventurières. Alicia Johnson a fait un beau mariage, mais son mari se méfie de lady Susan. Quant à lady Susan, veuve de Sir Vernon, dont la mort l’a laissée sans fortune, elle a tout tentée pour s’opposer au mariage de Charles Vernon, frère de feu Sir Vernon et de Catherine Vernon, née de Courcy, dont nous suivons par ailleurs la correspondance. Lorsque le roman commence, lady Susan est la maîtresse d’un jeune homme riche et élégant, Mr. Manwaring. Autoritaire et débauchée, elle cherche à marier sa fille contre son gré à un jeune homme riche, mais sans envergure : sir James Martin, dont elle pourrait bien aussi chercher à faire son mari. S’installant chez les Johnson pour fuir les tracas que la jalousie de Mrs. Manwaring menace de lui créer, elle va tout tenter pour s’attacher le cœur du jeune frère de Mrs. Johnson et tenter de capter sa fortune.

 

Limité par sa concision, et avec des ressources qui ne sont pas encore cependant celles des grands romans rédigés à la troisième personne, Lady Susan trouve cependant à illustrer l’art du point de vue qui sera celui de Jane Austen parvenue à sa maturité. Le roman par lettres donne cette possibilité. Mais il y a peut-être dans le procédé quelque chose d’un peu trop artificiel, qui fait de Lady Susan une curiosité, plus qu’un grand roman de Jane Austen. A la fin, l’auteur ne peut manquer de sacrifier à une conclusion convenue : deux dangers sont écartés (le mariage de lady Susan et du jeune Réginald de Courcy n’aura pas lieu, ni non plus le mariage forcé de Frederica Vernon et de sir James Martin), mais Lady Susan poursuit sa carrière funeste en épousant celui qu’elle réservait à sa fille. C’est une vision encore puritaine que Jane Austen saura dépasser dès Raison et sentiments et qui sera la clef de son génie littéraire : le mal n’est pas dans des êtres diaboliques, cherchant à manipuler les autres au profit de leur destin carnassier, ni dans la force obscure du désir, mais dans une série de malentendus entre les êtres et qu’il appartient au désir bien compris d’épurer.

 

 

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine


Mois anglais

E.M.FORSTER: Avec vue sur l’Arno

http://p7.storage.canalblog.com/73/14/186162/78662177_o.jpgA Florence, Lucy Honeychurch a fait la rencontre de George, un jeune homme attentionné et franc, mais d’un autre milieu, élevé dans le culte de la vérité par son père, le vieux Mr.Emerson, un ancien journaliste socialiste. La franchise des deux Emerson trouble profondément Lucy. Dans la proximité d’une pension pour touristes anglais, un chassé-croisé sentimental se met en place, sans qu’elle le perçoive bien – jusqu’au jour où, à la faveur d’une promenade sur les hauteurs de Florence, George ose lui donner un baiser. Chaperonnée par Charlotte, une vieille fille puritaine et désargentée, qui se pique d’un respect scrupuleux des convenances, Lucy fuit à Rome. Quand nous la retrouvons, en Angleterre, elle est fiancée à Cecil Vyse, un jeune homme distingué et raffiné, qui se pique d’art et de culture, avec lequel elle s’est liée à la faveur de son séjour romain. Mais l’arrivée prochaine du vieil Emerson, dans un villa qu’on vient de mettre en location, près de chez elle, ne va pas manquer de bouleverser le bel ordre dont se contentait la jeune fille dans sa retraite bourgeoise…

Sur un thème classique depuis au moins Jane Austen (une jeune fille de la bonne société, ou plus exactement du demi-monde, aspire à se réaliser dans l’amour, sans voir que l’amour lui tend les bras, sous les traits d’un beau jeune homme qu’elle croit haïr), thème dont le cinéma hollywoodien a depuis tiré le motif éculé de la comédie du mariage, E.M.Forster a réussi un petit bijou de littérature humoristique et en même temps un texte d’une belle clairvoyance sur le nécessité, à l’aube du XXème siècle et au sortir de la longue et pesante période victorienne, d’une mutation des vieilles barrières sociales, sur l’aspiration des jeunes filles à la liberté et la possibilité d’une égalité de l’homme et de la femme dans le mariage.

C’est un texte franchement désopilant, qui sait atteindre ces sommets d’humour dont seules Jane Austen ou Elisabeth von Arnim sont capables. La petite société britannique, croquée par Forster dans la première partie du roman, qui se délecte des charmes vénéneux d’une Italie solaire, fascinante et inquiétante, son Bedecker sous le bras, en quoi elle voit un sésame du bon goût, vaut pour elle seule la lecture. Mais le ton de Forster n’est pas qu’à la moquerie. Le pasteur Eager, pasteur des résidents permanent à Florence, campe un individu hautain, méprisant envers « les touristes Cook » comme envers les Italiens. Sous le regard clairvoyant de Forster, la naissance du tourisme de masse accompagne un bouleversement profond de la société britannique. C’est le destin de Lucy d’incarner cette mutation.

Dans une société puritaine où tout est détour, la rencontre de George et de son père fait paraître un nouvel idéal : « […] il lui avait découvert la sainteté d’un désir direct » – se libérer des barrières que le souci du qu’en dira-t-on dresse entre Lucy et son désir d’une émancipation, voilà le nouvel idéal, un idéal que son milieu ne permet pas, malgré la bienveillance familiale, à cause d’un souci trop grand des convenances. Dans sa volonté de maintenir étanche la séparation des classes, le puritanisme, héritier d’une idéologie inégalitaire qui se cache sous une éthique du bon goût, a dressé une barrière entre l’homme et la vie : « voici qu’à la fin surgissait devant le regard de Lucy le portrait achevé d’un monde sans joie ni amour, où la jeunesse se ruait à sa perte en attendant les assagissements – pauvre monde honteux de soi que ses précautions et ses garde-fous protégeaient peut-être du mal sans lui procurer aucun bien à en juger d’après l’état des personnes d’expérience. ». Dans un moment de grande lucidité, Lucy perçoit, aux côtés d’un cocher italien qui la conduit, sans qu’elle le sache, vers George, le seul homme vraiment bon de cette histoire, la possibilité d’une réconciliation avec le monde : « Aux côtés de cet homme du peuple le monde était direct et beau. Pour la première fois elle ressentit l’influence du printemps. ». Ce qui se joue donc, au travers des personnages si sympathiques de Lucy, femme aspirant à la liberté dans une société où la liberté des femmes paraît inconvenante ou ridicule, et de George, homme franc et direct, qui ne cherche pas à dissimuler son trouble, ni ses moments de faiblesse, c’est le devenir d’une société démocratique, débarrassée des vieilles barrières. L’amour est l’instrument de la vérité. On ne pouvait pas illustrer plus joliment cette sentence que ne le fait E.M.Forster dans son roman.

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

Mois anglais

Thomas HARDY: Les Forestiers

Les forestiersDans le petit village forestier de Little Hintock, dans le Wessex, cette région imaginaire du sud de l’Angleterre où Thomas Hardy situe l’action de la plupart de ses romans, Melbury, un marchand de bois enrichi, a tout fait pour donner à sa fille une éducation qui la rende digne de la meilleure société. Pourtant, ses relations, ses amitiés le lient aux hommes de ce village, avec lesquels il partage un mode de vie simple proche de la nature, rythmé par le retour des saisons et le travail du bois. A l’un d’entre eux, Giles Winterborne, il a promis intérieurement la main de sa fille, en échange d’une dette personnelle qu’il aurait contractée auprès du vieux Wintorne, aujourd’hui décédé. Quand Grace Melbury rentre au village, il semble que tout soit arrangé pour penser au mariage des deux jeunes gens. Mais est-ce un destin pour une jeune fille instruite d’épouser un homme comme Giles Winterborne et n’est-il point normal que ses désirs la portent vers d’autres horizons que ceux du village forestier ? La présence du beau Dr Edred Fitzpiers, installé depuis peu au village, va bientôt donner un tour nouveau à la question…

De Thomas Hardy, je ne connaissais jusqu’alors que le nom de quelques uns de ses romans, et l’adaptation de Tess d’Urberville que Roman Polanski a faite il y a un moment déjà. Mais je n’avais jamais rien lu de lui. Je ne sais pas si tous ses livres ont cette force, cette violence, cette densité d’écriture, mais pour une première lecture de cet auteur, c’est une belle et grande découverte. Quel livre noir, et pourtant frais en même temps ! Il y a place pour tout dans ce roman. D’un côté des descriptions poétiques d’une nature omniprésente, un village charmant égrenant ses cottages entre forêts et vergers. Dans un vallon, non loin de là, un château de la Renaissance donne à ce paysage sa touche pittoresque. Grace est une jeune femme délicate et élégante, qui se prend d’amitié pour la belle et fière châtelaine, Mrs Charmond, et rêve de courir le monde avec elle, de collectionner les impressions de voyage. En même temps, c’est une jeune fille de la campagne, qui sait s’amuser aussi des fêtes et traditions villageoises, notamment ce soir de la saint Jean où les jeunes filles se rendent en groupe dans la forêt afin d’y entrevoir par magie qui sera leur mari pour la vie– prétexte en fait pour les garçons du village de se poster en embuscade et d’essayer d’attraper celle qu’ils convoitent. Et puis, un peu plus loin, le roman devient soudain beaucoup plus noir. Après les joies de la jeunesse, la prison du désir mal assorti, les malheurs du mariage.

Pour ce talent à plonger de l’autre côté du décor que son roman semblait d’abord ne pas avoir d’autre ambition que de bâtir pour son lecteur, Thomas Hardy est à ranger, selon moi, parmi les tous premiers écrivains du XIXème siècle anglais, aux côtés de l’immense George Eliot (à quand un challenge George Eliot au fait?) – auteurs habiles à conter les dessous d’une société victorienne, dont ils savent peindre aussi les joies et les désirs. C’est que, du point de vue narratif, Les Forestiers est une habile mécanique. Je ne sais si le procédé plaira à tous, et j’imagine certains lecteurs surpris (déçus?) par le tour pris par les événements racontés. Car les 170 premières pages de ce roman sont un leurre : un leurre l’image du village paisible de Little Hintock, sortie des représentations des gens simples qui l’habitent, Melbury, Giles Winterborne ; un leurre le rêve d’un mariage rustique entre Giles Winterborne et Grace Malbury ; un leurre les rêves de voyages au loin de Grace en compagnie de Mrs Charmond ; un leurre encore le désir inquiétant, mystérieux qui pousse Edred et Grace l’un vers l’autre. Bien sûr, les signes du fiasco qui se prépare sont déjà là, égrainés avec art par Thomas Hardy. Fitzpiers est un médecin féru de science, de poésie et de métaphysique allemande, qui rêve de grandes choses, d’une carrière à la hauteur de ses ambitions, de son goût de l’absolu, mais ne sait sur quoi fixer son attention et papillonne. Dans ses promenades, il se donne l’image d’un héros romantique : il croit s’identifier avec la nature qui l’environne et pouvoir se contenter, comme les paysans du village, de la vie simple du foyer. Tombé amoureux de Grace, il l’imagine comme l’incarnation des choses les plus belles, les plus pures tombées dans la matière. Grace elle-même rêve, lorsqu’elle s’endort, au beau docteur qu’elle devine depuis sa fenêtre veillant jusqu’à une heure avancée de la nuit.

La traversée des apparences de l’ordre social et sentimental va réduire jusqu’au cauchemar chacune de ces rêveries. L’élégante, hautaine et capricieuse Mrs Charmond n’est qu’un actrice mariée à un aristocrate, qui a hérité de la propriété à la mort de son mari. Le goût de Fitzpiers qui hésite entre les sciences et la métaphysique cache une passion immodérée pour la sensualité, une difficulté à se fixer sentimentalement, une facilité invraisemblable à se raconter des histoires et à fuir ses responsabilités. Melbury, homme simple et bien intentionné, traite du bonheur de sa fille comme d’une vente de bois. Giles Winterborne assume jusqu’à la mort un goût du dévouement qui ne lui permettra de trouver une place dans le cœur de Grace qu’entre deux abandons de son mari. Grace Winterborne, elle-même, finit par retomber dans les bras d’Edred, promesse de désarrois et de souffrances futures. Cette faiblesse indique clairement ce que sera son destin : servir de halte paisible entre deux « aventures » de son époux.

Cependant, l’évocation d’une nature omniprésente, qui dans le roman n’est pas seulement un décor, mais traverse le récit, prend sa place dans la narration en donnant au cours des affaires humaines ce quelque chose de limité, de relatif, qui empêche donc le destin des personnages de verser dans le tragique. « Un beau jour, il y eut quelque chose de changé dans les jardins. Les légumes voyaient leurs feuilles les plus tendres diminuer sous la première gelée blanche et pendre lamentablement comme des haillons fanés. Dans les bois, les feuilles, qui jusque-là étaient descendues de leurs branches à loisir, tombèrent soudain en toute hâte et par multitudes, et toutes les teintes dorées qu’on avaient vues au-dessus de soi étaient maintenant amalgamées dans la masse informe qu’on foulait aux pieds et où des myriades chaque jour plus rousses et plus dures s’enroulaient avant de tomber en pourriture. ». Le roman abonde en passages de ce genre. Pourtant aucun rapport de cause à effet entre les faits racontés et les saisons de la nature. L’art de Thomas Hardy ne relève pas d’un symbolisme outrancier. Ce sont les traces d’une nature vécue, mais qui ne prétendent jamais pouvoir caricaturalement résumer les ressorts de la vie humaine.

Une Lecture Commune avec Virgule  et Lou  (qui a lu un recueil de nouvelles de Hardy: Métamorphoses).

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

Mois anglais

et du Challenge victorien 2013 d’Arieste.

 

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