Catégorie : Littérature anglo-saxonne (Royaume-Uni – Irlande)

James HILTON: Les Horizons perdus

Les-horizons-perdus.jpgIls sont quatre, deux officiels britanniques – le consul et le vice-consul de Baskul, région reculée de la Chine, une religieuse, un citoyen américain, contraints de quitter la ville agitée par des désordres révolutionnaires. Ils embarquent dans un avion qui doit les évacuer de la zone des troubles. Mais contre toute attente, l’avion, au lieu de se diriger vers la côte, prend la direction des montagnes de l’Himalaya. Recueillis au monastère de Shangri-La, après un atterrissage périlleux qui coûte la vie au pilote, ils attendent l’arrivée prochaine d’une caravane de commerçants, pour s’efforcer avec eux de rejoindre la Civilisation. Mais la caravane tarde à venir et tout semble confirmer que les quatre occidentaux sont piégés dans ce décor de rêve…

 

Sans conteste, Les Horizons perdus est l’un des chefs-d’œuvre du roman d’aventures. D’une redoutable efficacité, le récit juxtapose les moments d’une exploration pleine de mystères et de rebondissements, qui ont aussi valeur de symbole ou d’un parcours initiatique : l’enlèvement, le voyage périlleux et héroïque au-dessus de l’Himalaya, la découverte du monastère bouddhiste de Shangri-La, lieu d’harmonie et de bonheur, régnant magnifiquement sur une vallée perdue, coupée du monde extérieur, … Mais qu’est-ce au juste que Shangri-La ? Un refuge réservé aux hommes méritants, en ces temps de discorde et de malheur au plan international, un royaume d’utopie ou bien une contre-utopie, une prison où les moines cherchent par des histoires invraisemblables (celles d’une quasi-conquête de l’immortalité) à piéger nos voyageurs ? Protégés par une barrière de montagnes de plus de sept mille mètres, les moines restent cependant à Shangri-La informés des grands mouvements internationaux, grâce à deux caravanes annuelles qui leur procurent tous les objets de confort et les ouvrages qu’ils désirent. Mais au prix d’un autre rapport au temps. Le monastère est un haut lieu de spiritualité où chacun apprend d’abord par le biais d’un autre rapport au temps à dominer ses impatiences.

 

L’une des forces de l’auteur, efficace scénariste dans le Hollywood des années 30, est d’avoir su suffisamment individualiser ses personnages. Ils vont chacun trouver dans leur propre histoire des raisons différentes de rester dans le monastère : Henry D.Bernard, l’américain, cache sous une fausse identité un passé malhonnête et a toutes les raisons de se faire oublier du monde ; miss Roberta, religieuse de la Mission orientale, trouve dans la vallée de Shangri-La et ses habitants un lieu d’élection pour exercer son ministère ; rescapé de la guerre des tranchés, le consul Hugh Conway aspire au calme et à la paix que lui offre la vie à Shangri-La, il s’éprend d’une jeune moniale, Lo-Tsen, que courtise plus activement son vice-consul, le capitaine Charles Mallinson. Pourtant, comment accepter de rester piégé toute sa vie, même en ce lieu paradisiaque de Shangri-La ? La raison occidentale, incarnée dans le roman par le capitaine Mallinson, peut-elle s’accommoder des surprenants légendes qui courent sur la nature de cette vallée coupée du temps ? Poussé par Mallinson et Lo-Tsen le consul Hugh Conway ne doit-il pas risquer le voyage retour ?

 

Leur retour au monde va se révéler particulièrement périlleux. Il est le récit d’une occasion manquée, d’un éloignement du paradis terrestre, d’un horizon perdu, souligné à la fin du roman par un possible retour de Conway à Shangri La. Le lecteur ne saura jamais si Conway a réussi à retrouver le monastère perdu et si la vieille femme qui l’accompagnait avant son dernier voyage était bien la jeune Lo-Tsen brusquement et incompréhensiblement vieillie par sa sortie de la vallée. C’est grâce à ce genre de détails cependant que le récit travaille et qu’il continue longtemps à travailler dans l’esprit du lecteur.

 

 

Billet publié dans le cadre du Challenge Les Mondes imaginaires d’Arieste.


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Agatha CHRISTIE: Christmas Pudding

christmas-pudding-agatha-christie.jpgUn vieux château anglais, comportant même une aile du XIVème siècle. Un vrai Noël d’autrefois dans la campagne anglaise. L’arbre, la dinde, les papillotes, les pétards, la famille réunie, les cadeaux. Voici un décor bien charmant qu’Hercule Poirot aurait tout fait pour éviter, s’il n’avait été chargé d’une mission confidentielle : retrouver un diamant appartenant à un prince oriental que celui-ci s’est fait subtilisé récemment par une aventurière. Le célèbre détective doit agir dans la plus grande discrétion. Mais comment passer inaperçu quand on est Hercule Poirot et que déjà tout le monde commente son arrivée à la campagne ?

Plus court, mais aussi plus malin, plus enjoué que le Noël d’Hercule Poirot, ce Christmas Pudding est sans doute comme l’une de ces friandises, peut-être un peu trop sucrée, mais qu’on croque avec gourmandise avant Noël, en attendant la fête, assis au coin du feu d’une bonne cheminée (ou d’un radiateur!), en dégustant un verre de punch chaud ou de liqueur à la cannelle, pendant qu’à l’extérieur la neige tarde à tomber (c’est curieux comme il neige si peu souvent à Noël!).

Je ne vous dirai pas de quelle invraisemblable manière Poirot finira par découvrir le diamant perdu et par mettre la main sur les voleurs. Mais que ce court billet soit l’occasion de souhaiter à tous ceux qui passeront pas ici un

 

 

bon et joyeux Noël

 

Agatha CHRISTIE: Le Noël d’Hercule Poirot

http://1.bp.blogspot.com/-wUiFEFE_CaU/Ty3RNejoAQI/AAAAAAAAAfE/2QFtBQ0o7ro/s1600/no%25C3%25ABl%2Bd%2527hercule%2Bpoirot.jpgPour la première fois depuis des années, Simeon Lee, qui fit fortune dans sa jeunesse en Afrique du Sud, a réuni ses enfants autour de lui pour Noël, dans son manoir de Gorston. Dans la chambre d’où le vieil homme malade tire les ficelles d’un jeu familial fondé sur la jalousie et la détestation, le vieux Lee s’amuse à monter les uns contre les autres. Quand le vieillard est retrouvé assassiné, la veille de Noël, les soupçons se portent naturellement sur les différents membres de sa famille. A moins que ses diamants qui ont inexplicablement disparus ne soient la clé du mystère…

Ce n’est sans doute pas le meilleur Hercule Poirot, mais le titre tombait à point en cette période. Agatha Christie nous offre, comme elle le sait le faire, une belle galerie de personnages. Alfred et Lydia, le fils et la belle-fille dévoués du vieux Lee règnent sur un manoir bientôt encombré de la présence des autres enfants de la famille : David, qui cultive le culte de sa mère défunte et la détestation de son père ; sa femme Hilda, qui l’accompagne de sa présence maternelle ; George, élu au Parlement, et sa femme ; Harry, le fils prodigue ; Pilar, la petite-fille venue d’Espagne Comme toujours, l’auteur concocte à point une intrigue faussement compliquée, dans laquelle les personnages secondaires – valets, policiers – sont appelés à jouer un rôle déterminant pour le dénouement du mystère, tranché théâtralement par un Poirot égal à lui-même devant la famille réunie dans le grand salon du manoir. Une lecture un peu vaine sans doute, mais si délicieusement surannée.

Graham GREENE: La saison des pluies

Greene, La saison des pluiesArchitecte mondialement renommé, Querry a tout quitté. Un jour, il débarque, au fin fond de l’Afrique centrale, dans la léproserie du docteur Colin. Parce que c’est l’endroit le plus éloigné sur sa route, que les navires ne mènent pas plus loin. En compagnie des pères jésuites, du docteur Colin, sa vie s’organise. Des tournées en camion jusqu’à Luc, la ville à trois jours de route de là. Les plans d’un nouvel hôpital. Pourtant dans la société des colons déjà la rumeur monte, entretenue par Rycker, un industriel local, obsédé par la grâce et marié à un femme bien trop jeune pour lui. Bientôt un journaliste fait irruption. Comment expliquer la présence ici du prestigieux architecte parmi les prêtres et les lépreux ? Dénuement ? Sainteté ? Querry pourra-t-il échapper à sa légende ?

Artiste fêté pour ses réalisations d’édifices religieux, séducteur invétéré, Querry est revenu de tout. De l’amour de Dieu, de son métier, des femmes. Quand il échoue dans ce coin désolé du Congo où le docteur Colin a installé son dispensaire, c’est un homme moralement mutilé. Pourtant Querry finit par trouver là à reconstruire une existence, une vie à l’image des anciens lépreux, malgré la mutilation. Mais c’est compter sans la communauté des colons ou le père Thomas qui cherchent à s’accaparer son parcours. A plusieurs milliers de kilomètres de l’Europe, au fin fond de l’Afrique sauvage, celle des romans coloniaux, des histoires du bon docteur Schweitzer, c’est toujours la même mécanique sociale : celle de la peur de l’autre – le lépreux qu’on n’ose pas toucher – et la rumeur – celle d’un Querry venu expier en Afrique un chagrin amoureux et y trouver la sainteté. La logique chrétienne est une logique totalitaire : sous les yeux de cette petite société, Querry qui s’affirme athée voit sans cesse sa conduite réinterprétée dans le sens de la foi par des croyants qui n’imaginent pas qu’on puisse sortir de l’Église.

De Graham Greene, j’avais déjà fort apprécié Un américain bien tranquille ou le Rocher de Brighton, qu’on classe traditionnellement dans son œuvre dite de « divertissement ». Mais cette Saison des pluies est sans conteste l’un des plus grands romans que j’ai pu lire au cours de ces dernières années. L’opposition des hommes et leurs conversations métaphysiques trouvent un relief particulier dans ce coin de l’Afrique centrale au temps de la domination belge dont les paysages et l’organisation coloniale sont peints avec une grande sûreté et une belle économie de moyens. « Qu’importe ces petits détails », réplique le père Thomas à Querry qui s’étonne des nombreuses erreurs contenues dans l’article que le journaliste Parkinson a consacré à l’architecte. C’est au contraire dans le détail que consiste l’art de Graham Greene. Romancier aux ambitions métaphysiques, peut-être religieuses – on le disait écrivain catholique, raccourci qui ne le satisfaisait pas – l’auteur est aussi un miniaturiste : la présence sourde et sombre de la forêt autour de la léproserie, l’ « esprit colon » croqué en quelques pages, le personnage de Rycker ou le père Thomas, âmes tourmentées qui croient trouver pour l’un dans un mariage chrétien et la lecture des livres saints, pour l’autre dans le jeûne une réponse à leurs tourments, certains portraits ou descriptions qui sont comme des vignettes, tout cela donne au roman cette atmosphère si particulière des récits de Greene qui ici touche véritablement au génie. Doublée d’une réflexion sur la fiction et sur l’art du roman, jamais artificielle puisqu’elle a pour objet le « roman » que sur le modèle d’Au cœur des ténèbres certains sont en train de faire de Querry en une sorte de saint moderne au terme d’un parcours de déchéance, la réflexion de Greene sur la religion n’est pas sans rappeler non plus certains passages de Bernanos ou de Mauriac et cette façon si particulière d’appréhender le besoin d’absolu, le besoin d’une cause qui seule tient les hommes en vie à partir de l’expérience d’un personnage qui a perdu la foi.

Walter SCOTT: Rob-Roy

Rob-Roy.pngA la veille de l’insurrection de 1715, Frank Osbaldistone est le fils d’un des négociants et financiers les plus influents de Londres. Après avoir séjourné en France pour y parfaire sa formation commerciale, il est rappelé par son père auquel il a fait part de son désir de se consacrer à la poésie puis placé par lui devant un ultimatum : prenant le partie de la littérature contre son père plutôt que celui des affaires, Frank est déshérité…

Un très grand livre assurément. Les ingrédients du romanesque sont savoureux. Walter Scott se montre maître à enchaîner les intrigues. L’intrigue de l’exil à quoi Frank est contraint se double rapidement d’une intrigue amoureuse : au terme d’un implacable marché, Frank Osbaldistone est contraint de s’exiler chez son oncle et ses cousins, de solides gaillards qui conduisent, pris de chasse et d’alcool, à l’abri des murailles de leur château du Northumberland, une vie désordonnée, pendant que l’un de ses cousins, Rashleig, viendra prendre à Londres la place d’héritier des affaires commerciales. Il y rencontre une nièce de son oncle, Diana, une jeune fille pauvre, belle, indépendante et effrontée qui semble avoir comme poussé toute seule dans cette société d’hommes grossiers, et dont il tombe immédiatement amoureux. Suffisamment mystérieuse pour préparer déjà l’intrigue politique à venir et en même temps amicale envers Frank pour que lecteur ne doute pas de l’existence de sentiments dont elle refuse l’aveu au jeune homme, la présence de cette jeune fille entretient joliment l’intérêt au cours de ce deuxième épisode, jusqu’à ce qu’une fausse déclaration de vol vienne jeter le discrédit sur Frank et lui prouver jusqu’où s’étend le pouvoir de Diana, grâce à l’intervention favorable de la jeune fille et d’un mystérieux personnage dont Frank ne doute pas qu’il soit le véritable voleur. Cependant, une querelle a éclaté entre lui et son cousin, portée par la rivalité des deux jeunes gens. Rasleigh, jeune homme vil et intelligent, tout à l’opposé de ses frères, part  prendre la place de Frank à Londres. Bientôt la nouvelle parvient de Londres que Rasleigh s’est rendu coupable de détournement d’argent. La faillite menace l’affaire familiale. Pressé de se rend au plus tôt à Glasgow pour y rejoindre Owen, le premier commis de son père qui œuvre là-bas à s’assurer le soutien de partenaires de son père, Frank pénètre en Ecosse. C’est le début d’une intrigue financière qui, après les rocambolesques interventions de Rob-Roy, bandit au grand cœur qui prévient Frank des plans que Rashleigh a ourdi contre lui, se mue en une double intrigue aventureuse (le voyage de Frank et du très humain bailli Nicol Jarvi, partenaire commercial de son père, dans les Highlands) et politique (nous sommes à la veille de l’insurrection de 1715 et bientôt la révolte éclate).

Au-delà de l’intrigue, les mérites de ce livre sont multiples. C’est d’abord un très grand roman historique. Par le biais de la pérégrination du jeune Osbaldistone de France jusqu’en Ecosse, Walter Scott trouve le moyen, le long de cet itinéraire qui est aussi une plongée toujours plus loin dans le passé romanesque de la Grande-Bretagne, de donner au lecteur à traverser les tensions ou les oppositions qui font pour l’écrivain la matière de l’Histoire : oppositions du commerce et de la poésie ; du sud, londonien et entreprenant, et d’un nord, rural et rustique ; des protestants et des catholiques ; de l’Angleterre et de l’Ecosse ; des jacobites et des hanovriens ; des Lowlanders et des Highlanders.

Le fait que le personnage principal soit le narrateur de cette histoire prétendument adressée par un Frank Osbaldistone vieillissant, rangé de l’aventure, au fils de l’associé de son père n’est pas le moins plaisant ici. L’assurance du jeune homme, son côté un peu imbu de lui même, quoique sans excès, l’écart entre les faits et le récit qu’il nous en donne sont une des formes les plus manifestes de l’humour de Walter Scott, que je ne m’attendais pas à trouver chez cet auteur, souvenir sans doute d’un Ivanhoé et d’un Quentin Durward lu enfant avec l’esprit de sérieux caractéristique de cet âge.

Vraiment un très grand livre donc, qui va m’inciter je crois à poursuivre assez vite ma lecture (ou relecture) des autres romans de Walter Scott.

 

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Henry RIDER HAGGARD: Les Mines du roi Salomon

Les Mines du roi SalomonUne carte au trésor qu’un portugais a tracé de son sang il y a plusieurs centaines d’années. Un seigneur anglais parti à la recherche de son frère avec l’aide d’un capitaine et d’un chasseur vieillissant. D’imposantes montagnes couronnées de neige de l’autre côté d’un désert qui semble infranchissable. La promesse d’un pays d’or et de diamants. Et un étrange serviteur africain qui cherche à retrouver le rang perdu auprès de son peuple…

 

Les ingrédients du roman d’Henry Rider Haggard enchanteront tous les lecteurs de romans d’aventures – et avec raison, car il s’agit d’un des meilleurs. Premier volume des histoires d’Allan Quatermain, ce récit m’a donné envie de me plonger au plus vite dans la suite, s’il n’était le fâcheux contretemps que ces livres ne sont plus disponibles en français depuis longtemps. C’est pourtant un récit d’une exceptionnelle efficacité, qui n’atteint pas sans doute dans cette matière au génie de L’île au trésor de Stevenson, modèle du genre (et l’un de mes livres préférés), mais mérite de figurer au panthéon des récits d’aventures.

 

Il y a bien sûr que, comme tout récit d’aventures coloniales, ce roman n’échappe pas à une idéologie qui est celle d’une autre époque. Dominée par les clichés racistes, fière d’une représentation du monde qui place le mâle européen au sommet du monde, l’idéologie coloniale reste l’envers du rêve de découverte et de dépaysement portant le roman d’aventures africaines. L’aventurier est un colon. Un Européen abordant en conquérant le continent africain, y colportant son regard obscurci par la représentation de sa propre supériorité, avide d’en extraire les richesses. Dans une certaine mesure, les personnages de Rider Haggard n’échappent pas à cette pente, même si l’auteur se montre plus subtil que dans d’autres romans : ainsi son personnage de sir Henry, motivé par autre chose que la quête effrénée de richesses, offre un contrepoint intéressant à la cupidité assumée d’Allan Quatermain.

 

Il serait bête cependant d’en rester là. Car comme dans toute œuvre véritablement réussie, capable de transcender l’idéologie qui la porte, on trouve dans Les Mines du roi Salomon quelque chose qui court, sous l’idéologie coloniale, de plus premier peut-être, de sincèrement humain : une perception assez vive de la précarité des existences, la découverte dans l’épreuve de formes de solidarité possibles entre Africains et Européens. Ainsi l’expérience de la guerre, vécue aux côtés de combattants africains, dans la lutte qui oppose deux prétendants au trône sur le site des mines du roi Salomon offre un bel exemple de solidarités viriles transcendants les frontières d’origine ou de culture. Tout cela environné de paysages sublimes décrits en des termes véritablement amoureux de la nature africaine et capable eux aussi de transcender l’opposition des territoires : ainsi le beau moment où nos explorateurs s’émeuvent devant la splendeur d’un paysage africain aussi beau que ceux de l’Angleterre !

 

Finalement si, au-delà de son attirail de trésors, de guerres, d’épreuves mettant en péril le sort de nos explorateurs, de sorcière, de grotte, de passages secrets, de vestiges d’anciennes civilisations perdues, de mines conçues comme un labyrinthe, de déserts et de hauts plateaux, le roman séduit, c’est pour l’histoire très humaine qu’il raconte : celle d’Européens happés par cette Afrique qui les fascine, mais qu’ils craignent, et prompts à retrouver leur propre brutalité au cœur de cette terre qu’il abordaient comme un continent étranger. Finalement le chemin n’est plus long entre ce très réussi roman de Rider Haggard et la magistrale démonstration de Joseph Conrad dans Au cœur des ténèbres. Mais cette leçon encore faudra-t-il qu’un auteur de la trempe de Conrad la tire…. la fiche sur Conrad est à suivre, car cette lecture m’a donné très envie de relire le roman de Conrad !

 

 

Henry Rider HAggard, Les Mines du roi Salomon. Edition électronique: Feedbooks.


Virginia WOOLF: Nuit et Jour

Nuit-et-Jour.jpgIls sont quatre. Quatre jeunes gens. Katherine Hilbery, petite fille d’un poète de fiction qui fut l’équivalent en son temps de Coleridge ou de Shelley, a grandi dans le culte de son grand-père, dans une maison consacrée toute entière à la lecture et à la poésie. Elle s’est fiancée avec William Rodney, homme délicat, mais un peu égoïste, qui se pique de théâtre et est hanté par les convenances et les bonnes manières. Ralph Denham, jeune juriste, condamné à travailler afin de subvenir aux besoins de sa famille est l’ami de Mary Datchet, une suffragette, engagée dans le combat de la reconnaissance du droit de vote des femmes. Au cours d’un chassé croisé, dont l’enjeu est d’abord chacun des personnages eux-mêmes, la conquête de leur individualité et de leur indépendance, les quatre jeunes gens vont se croiser, mêlant les valeurs et les aspirations, dans le cadre d’une ville de Londres superbement rendue et d’atmosphères évocatrices promptes à souligner la variation des points de vue et les atermoiements du sentiment amoureux…

 

Je dois d’abord un grand merci à Lou. J’ai eu très vite envie de me lancer dans ce roman peu connu de Virginia Woolf, après la lecture de son billet élogieux, et franchement je ne le regrette pas. C’est un roman magnifique. Un beau roman d’amour d’abord, qui de ce point de vue ne déçoit pas, une sorte de version début XXème du récit sentimental à la Jane Austen. Mais c’est aussi plus que cela: une belle réflexion sur l’opposition de deux tempéraments – contemplatif et entreprenant, poétique et scientifique -, de deux mondes – l’ancien et le nouveau -, de deux Angleterre -oisive et laborieuse- à un moment de grande mutation de la société britannique – une oeuvre attentive à donner une représentation romanesque des éléments de la vie moderne: l’individu perdu dans la foule, le mouvement des transports (bus, taxis), la conquête de la liberté individuelle, le droit des femmes à l’indépendance.


Esthétiquement très maîtrisé, même si ce n’est que le deuxième roman de Virginia Woolf, antérieur donc aux nouveautés formelles des oeuvres à venir (Mrs Dalloway,…), ce Nuit et Jour est construit autour de deux grands principes formels: l’alternance des lieux, clos et ouverts, donnant une place très importante aux nombreuses promenades et déambulations des personnages dans Londres ; et la récurrence de tours poétiques évoquant les mouvements de l’âme en des termes marins: vagues, phare, mouettes. La présence permanente de la Tamise, coulant inexorablement, accompagne de sa présence sourde l’évolution des personnages et travaille à joindre en une seule image lourde et mobile, ces deux thématiques formelles du livre. Les différents lieux du roman s’en détachent: Highgate, Russell Square à Bloomsbury, le Strand, Chelsea, offrant aussi un élément de continuité saisissant dans la diversité d’une ville mouvante à l’image de la diversité de ses habitants.


Il en ressort une impression de liberté romanesque tout à fait passionnante, dans la mesure où dans cette histoire tout est justement affaire pour les personnages de conquête de l’indépendance face aux enfermements de toutes sortes. On répète à loisir qu’il s’agirait encore sous la plume de Virginia Woolf d’une oeuvre classique. Certes, au regard de l’oeuvre future. Mais il serait dommage de passer à côté des belles libertés déjà de ce roman. Il y a là quelque chose en effet qui m’a fait pensé plusieurs fois à Henry James ou d’une autre manière à Graham Greene: comme Greene en effet Woolf procède ici sur la trame commune d’un genre convenu, mais en s’offrant au passage de magnifiques moments de liberté narrative. Ainsi ses personnages progressant par petits bonds infinitésimaux, glissant insensiblement au dehors du personnage dans lequel leur position personnelle ou la situation sociale menace de les enfermer. Ou bien le chapitre très réussi où l’on voit Katherine s’élancer paniquée dans Londres, à la recherche de Ralph: un moment de pur délice et d’une rare intensité, où, tout en faisant bondir le coeur de son lecteur, Virginia Woolf trouve à prouver son talent rare à donner une forme littéraire à ces objets nouveaux que sont justement la foule ou la ville moderne confrontés à l’expérience de la solitude individuelle.

 

 

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Virginia Woolf, Nuit et Jour (1919). Points, 2011.


Alexander KENT: Le Feu de l’action (Bolitho 2)

Bolitho 21774. Richard Bolitho fait ses premières armes de lieutenant à bord de la frégate La Destinée sous le commandement du capitaine Dumaresq. Cap sur le sud. Première escale à Madère, où le secrétaire du capitaine est assassiné. Puis après un accroc avec un navire pirate au beau milieu de l’Atlantique, voici Rio, sa baie et son ambiance ensorcellante. C’est le moment pour Bolitho de tomber amoureux. Cependant que non sans rapport avec la belle jeune femme qui l’a séduit, une course au trésor commence, qui n’a d’autre objectif que l’or perdu des Espagnols et la traque de l’infâme pirate Garrick…

Dans une ambiance encore pleine de piraterie, ce second volet des aventures de Richard Bolitho, mieux réussi que le précédent, trouve un point d’équilibre certain entre les différentes exigences d’un roman d’aventures maritimes: une histoire d’amour éphémère et tragique; la fièvre d’une chasse au trésor; plus un contexte politique brouillé où, sous couvert de paix s’afirment les ambitions et les rivalités coloniales. La psychologie plus fouillée du personnage principal n’est pas la moindre des qualités de ce roman: avec les joies du carré, ce monde des demi-dieux à bord dont il a rêvé pendant ses années d’aspirant, Bolitho découvre aussi les angoisses du commandement, des ambitions nouvelles, ainsi que des dangers qui le conduisent à deux pas de la mort, laissant sur son visage cette cicatrice sans laquelle il n’y a pas de véritable héros. L’évocation réussie des lieux n’est pas pour rien sans doute dans le plaisir que l’on prend à ce roman. Madère et Rio offrent la saveur tropicale de douceurs menaçantes, où l’amour, l’épée et l’or composent un judicieux motif aux couleurs de la jeunesse du nouveau lieutenant Bolitho.

 

 

Alexander KENT, Le Feu de l’action (1980). Phébus Libretto, 2005.