Mois : février 2020

Le vrai luxe

Il y a peu, une petite enquête pour laquelle je devais répondre à la question « Qu’est-ce que le luxe ? » me fit me rappeler une expérience vécue au début des années cinquante, alors que j’étais jeune marchand d’art à Paris : la venue dans ma galerie du collectionneur français, le baron Alain de Rothschild (J’avais pris un demi-Valium contre le trac !). Je lui présentai quelques beaux travaux de Picasso déjà rares à l’époque, parmi lesquels une aquarelle de la période des Saltimbanques, vers 1905-1906 ; il s’agissait d’un cadeau de mariage de Picasso au collectionneur Frank Haviland, l’un des premiers soutiens du grand peintre espagnol avec Gertrude Stein et Wilhelm Uhde. L’aquarelle, dans les plus tendres couleurs de la période rose, représentait un groupe de chevaux buvant.

Le baron fut charmé et se décida vite. Il voulait acquérir l’œuvre. Je lui demandai s’il voulait la conserver chez lui quelque temps afin de l’examiner de plus près. Il répondit que ce n’était pas nécessaire: il voulait l’acheter tout de suite et l’emporter. J’étais très impressionné par la rapidité de sa décision -c’était l’une des premières ventes importantes de ma jeune carrière. Il me semblait surprenant de se décider aussi vite pour un tel achat. J’avais toujours entendu dire que les collectionneurs gardaient souvent les tableaux chez eux pendant des semaines, voire des mois avant de se prononcer. Par la suite, lorsque j’eus appris à connaître le baron, je compris que c’était un homme d’une grande retenue, extrêmement discret. Ses décisions étaient toujours très spontanées.

Je fis emballer le tableau avec soin et proposai à mon hôte de le raccompagner jusqu’à sa voiture, ou d’aller demander à son chauffeur de prendre la toile.

Mais le baron refusa. « Mon chauffeur n’est pas là, dit-il. Je rentre chez moi en métro. »

Il quitta ma galerie avec le précieux tableau sous le bras. Un Picasso de la période rose dans le métro, on ne voit pas cela tous les jours. Voilà, me semble-t-il, ce qu’est le luxe. Le vrai luxe.

Heinz BERGGRUEN, Mon premier Picasso, L’Arche, 2006

L’art, ou la vie

La grandeur de l’art véritable, au contraire, de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans l’avoir connue, et qui est tout simplement notre vie, la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie, par conséquent, réellement vécue, cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas « développés ». Ressaisir notre vie ; et aussi la vie des autres ; car le style, pour l’écrivain aussi bien que pour le peintre, est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini, et qui bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont ils émanaient, qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoient leur rayon spécial.

Marcel PROUST, Le Temps retrouvé

Anne-Marie BOCH: L’euphorie des cimes

L’euphorie des cimes, cette ivresse particulière du dépassement de soi en montagne. Chirurgien et alpiniste amateur, Anne-Marie Boch y consacre un joli petit essai qui est comme une sorte de phénoménologie de l’alpinisme. Beau récit d’expériences qui, mises bout à bout, finissent par approcher quelque chose de cette euphorie des cimes qui donne son joli titre à ce livre: l’hostilité du milieu naturel, sa fragilité, un certain romantisme de la solitude, l’effroi délicieux d’une montagne qui contemplée de près ouvre au sentiment du sublime, les effets aussi sur le corps et l’esprit, comme une drogue, jusqu’à une forme de mysticisme, et puis la découverte de l’intelligence du corps confrontée à l’altérité de la nature, le monde pris à mains nues, entre caresse et écorchure, dans cet art particulier à la fois si technique et qui cependant ne proscrit aucun geste a priori, tout dépendant pour finir de la paroi à laquelle il faut bien s’adapter. Ainsi l’alpinisme est-il une activité engagée comme on dit dans le jargon de ce sport. La recherche de la peur, de l’angoisse, du malaise n’est pas à négliger. Avec peut-être ce fond de culture aristocratique: « Valider son existence en la risquant »!

Voilà, difficile de résumer un tel livre, à la fois très sensible, visuel, tactile, presque sensuel dans son évocation des courses en montagne. On y passe en tout cas une belle heure de lecture.

Eloge de la main: « on dirait qu’elle pense »

La lecture parfois permet des associations comme on suivrait des pensées: de fil en aiguille par le simple jeu de « ça me fait penser à », le plaisir d’avoir découvert une sente, le désir de la suivre. Le beau livre d’Anne-Marie Boch, L’euphorie des cimes, les très belles pages qu’elle consacre à l’expérience d’une forme de toucher esthétique quand on grimpe en montagne (pages dont j’ai publié ici un extrait jeudi dernier) m’a ramené à des choses que je connais mieux: le tâtonnement de la main qui crée par exemple dans le dessin. Sensation délicieuse qui est à la fois celle d’une maîtrise technique et d’une rencontre toujours étonnante, voire bouleversante – quand le dessin « prend » en tout cas- avec la singularité de ce qui advient devant soi. Le dessin aussi connaît ses tâtonnements, ses caresses, cette impudeur particulière du toucher dont ne s’imaginent sans doute pas ceux qui le réduisent à une sorte d’ivresse du regard. Au fond tout cela n’est peut-être pas si éloigné de ce que dit Anne-Marie Boch de la montagne: ouvrir une voie, s’écorcher à la dureté du rocher dont le toucher est aussi une expérience d’une sensualité toute minérale, tenir le monde à main nue, mais dans un geste de suprême élégance, du bout des doigts, qui est aussi à la mesure du risque, du corps qu’on engage, danser sur la corde raide. En déambulant ce matin dans les salles du musée que je fréquente très régulièrement à la recherche d’une voie nouvelle à frayer, dans la confrontation avec les grands maîtres, je me suis senti moi aussi un instant une sorte d’alpiniste de la peinture, le feutre à la main, tâtonnant sur le papier à la recherche de ces prises que ma main inventait. Et puis, ce soir je me suis souvenu de ce petit essai d’Henri Focillon, lu il y a longtemps: Eloge de la main.

…à la recherche d’une voie nouvelle à frayer, dans la confrontation avec les grands maîtres…

La main est action: elle prend, elle crée, et parfois on dirait qu’elle pense. Au repos, ce n’est pas un outil sans âme abandonné sur la table ou pendant le long du corps: l’habitude, l’instinct et la volonté de l’action méditent en elle (…)

Henri FOCILLON, Eloge de la main (1934)