Radcliffe, Les Mystères de la forêtFuyant Paris, où ses actions malhonnêtes ont fini par le rattraper, Pierre de La Motte a recueilli une malheureuse jeune fille, persécutée par des bandits, rencontrés dans une demeure isolée, sur la lande. La Motte cherche à quitter la France. Mais un fâcheux accident, immobilisant la voiture, va le contraindre à revoir ses plans. Dans une épaisse forêt, les restes d’une abbaye en ruine s’offrent comme un gite où se faire oublier quelques temps…

Un carrosse filant à vive allure à travers la lande, une épaisse forêt, les ruines d’une abbaye, une jeune fille persécutée par des libertins criminels, des trappes, des sous-terrains, des cachots, des poignards, les restes d’un squelette cachés au fond d’un coffre, les feuilles d’un manuscrit trouvées dans une pièce secrète – The romance of the forest réunit tous les lieux communs de la littérature gothique. Il faut bien le reconnaitre, l’intérêt de ce genre de livre est aujourd’hui plutôt passé. Il y a quelque chose d’un peu vieilli, voire vieillot dans la manière d’Ann Radcliffe, mais qui peut faire aussi le charme des trois grands romans par lesquels elle fixa définitivement les codes d’un genre particulièrement codifié, voire un tantinet artificiel: Le roman de la forêt (1790), Les Mystères d’Udolphe (1794), L’Italien, ou le Confessionnal des pénitents noirs (1797). Personnellement, j’aime bien. Mais à condition de les lire vite. C’est ce que j’ai fait ce week-end, en engloutissant presque d’une traite, les 500 et quelques pages des aventures de la malheureuse Adeline, héroïne persécutée, comme il se doit (!), au centre d’une intrigue perverse et d’obscures tractations, opposant ses évanouissements fréquents et sa blancheur cadavérique aux sombres sous-terrains et aux idées non moins noires de ceux qui la manipulent. En effet, ce n’est pas tant le merveilleux ou le fantastique qui chez Ann Radcliffe impressionne, qu’un climat fantastique, naissant d’une proximité de ton entre les noirs desseins de certains de ses protagonistes et certains lieux obscurs, désolés, retirés, telle l’abbaye en ruine qui occupe ici le centre du récit. Moteur de l’intrigue, Adeline est un personnage à la fois victime et sensible, qui cherche à sauver son intégrité (quoique, dès les premières pages, un soupçon flotte sur les libertés qu’ont pu prendre les bandits qui la tiennent séquestrés, en profitant de son évanouissement – mais le roman gothique doit rester pudique, et il revient au lecteur d’imaginer comme il voudra, ce qu’il voudra!). Centre de tous les regards (elle exerce sur tous les hommes qui la côtoient une séduction très vive), elle est à son tour celle par qui nous parviennent les émotions liées à la contemplation de paysages extraordinaires. Les meilleures pages du roman sont ainsi consacrés (j’avais déjà éprouvé la même chose avec Udolphe) aux pages noires de ses explorations de l’abbaye, de la forêt ou aux pages éclatantes consacrées, dans la dernière parties du roman, aux Alpes savoyardes et à la Méditerranée.

En son temps, on consacra Ann Radcliffe du titre de « reine du suspense ». Là encore, les procédés ont un peu vieilli. La multiplication des péripéties fatigue – lire un roman d’Ann Radcliffe est d’ailleurs une épreuve pour les nerfs! Mais c’est ce que devaient rechercher les lecteurs (qui étaient d’abord et surtout des lectrices). Repousser l’explication d’un fait plusieurs dizaines, voire centaines de pages après son exposition est un procédé récurrent de l’auteur: quels sont au juste les faits qui conduisent La Motte à fuir précipitamment Paris, accompagné de sa femme et de deux domestiques? Pourquoi le père d’Adeline cherche-t-il à la faire assassiner? Pourquoi le marquis de Montalt pâlit-il en apercevant La Motte? pourquoi quitte-t-il précipitamment, au petit jour, l’abbaye où il lui offre l’hospitalité? Qu’est-ce qui a rapproché les deux hommes? A qui appartiennent les restes du squelette découvert dans un coffre par La Motte?

Bref, l’avalanche des faits est un peu gratuite, sinon pour soutenir l’attention de lectrices en quête d’émotions vives, comme Jane Austen en a donné la satire avec le personnage de Catherine Morland dans L’abbaye de Northanger. Les personnages sont nombreux, mais finissent, au terme de révélations toutes plus invraisemblables, par révéler qu’ils sont sont tous plus ou moins liés les uns aux autres. L’action est larmoyante à souhait. Mais il ressort de tout cela une conception esthétique qui n’est pas dénuée d’intérêt. Influencée par la lecture de Burke, Ann Radcliffe perçoit la proximité du terrifiant et du sublime, qui ouvre la possibilité à une esthétique des ruines ou à de magnifiques descriptions des paysages alpestres. Tournée vers l’âme humaine, cette sensibilité nouvelle, à laquelle il manque encore cependant les subtilités du roman psychologique, offre quelques pages saisissantes sur le goût de l’horreur, le désir de revenir à la contemplation d’un objet de terreur, la proximité étroite entre ce qui nous fait plaisir et ce qui nous fait peur.

Une lecture à ranger donc sur l’étagère des curiosités littéraires. Et qui me permets d’honorer la première étape de la Randonnée d’Halloween organisée par Lou et Hilde pour animer la sixième saison de leur Challenge Halloween.

Challenge Halloween 2015

18 Comments on Ann RADCLIFFE: Les Mystères de la forêt

  1. Je l’ai dans ma Pal. Ton billet me donne envie de le lire tout de même. Je viens aussi tout juste d’achever la lecture d’un roman gothique, Le treizième conte. Il y a beaucoup de références littéraires à Ann Radcliff. D’ailleurs, l’un des personnages principal se prénomme Adeline! Je suis en train de rédiger le billet. J’avoue avoir un faible pour ce genre littéraire même si il est aujourd’hui un peu vieillot. J’aime les romans d’aosphère, à l’image des oeuvres des soeurs Brontë.

    • Je préfère quand même les soeurs Brontë à Ann Radcliffe. Mais c’est elle qui a fixé les codes (du moins elle y a contribué grandement) d’un genre qui n’a cessé d’influencer depuis. En lisant ces ‘Mystère de la forêt’ je ne cessais de penser à l’adaptation de Shining par Kubrick, tout en couloirs et en labyrinthes, sous un éclairage cru – version lumineuse du pré-romantisme noir d’Ann Radcliffe.

  2. Je devais le lire avec toi. Mais ma librairie ne l’a pas. Je l’ai quand même commandé et je le lirai plus tard pour les classiques. Ton billet… je reviendrai le lire.

  3. Les nombreux évanouissements d’Adeline étaient venus à bout de ma patience ! Du coup, je n’ai toujours pas lu Udolphe qui est pourtant dans ma PAL ! Je me retrouve dans ton billet, c’est totalement suranné, trop de rebondissements usent le lecteur mais il y a effectivement une esthétique romantique, proche des tableaux de CD Friedrich, qui est intéressante.

    • J’ai préféré Udolphe. Ceci dit, c’est le genre de littérature qu’il faut lire (très) vite d’après moi, si on veut en goûter les charmes. Il faut savoir aller à vive allure si on veut éviter de sombrer dans les chausse-trappes du récit, entre les passages secrets, les sujets d’horreur (toujours évoqués dans des termes très vagues) et les evanouissements de l’héroïne! 🙂

    • Je ne l’ai pas lu, mais j’adore le film de Kubrick, gothique à souhait. Il faudra que je jette un oeil un de ces jours dans le livre de Stephen King. De Stephen King justement, j’ai programmé un autre livre (Salem), pour la suite de cette randonnée d’Halloween.

  4. Je n’ai encore jamais lu de romans d’Ann Radcliffe mais je pense que l’ambiance pourrait me plaire. Je suis un peu intriguée par « Les mystères d’Udolphe » évoqué justement dans « Northanger Abbey ».

    • C’est la satire de Jane Austen, moi aussi, qui m’a fait découvrir le roman gothique. « Udolphe » est un peu long. Mais des deux romans d’Ann Radcliffe que j’ai lus, c’est celui que je préfère.

    • Si tu aimes les couloirs glacés et les sombres abbayes labyrinthiques, c’est le roman qu’il te faut. Mais gare aux évanouissements d’Adeline!

  5. Ton billet est captivant ! Ann Radcliffe figure parmi les auteurs que j’affectionne. Ses « Mystères de la forêt » m’attendent aussi …
    Suis plus que tentée de m’y perdre désormais. 🙂

    • Les Mystères de la forêt sont un peu plus poussifs qu’Udolphe. J’ai préféré ce dernier roman, tout autant artificiel sans doute, mais la présence de la nature y est plus manifeste. C’est en tout cas un genre que j’aime bien moi aussi, quelles que soient ses limites, comme tu le dis bien.

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