Mois : mars 2009

Chantal HOURELLOU-LAFARGE, Monique SEGRÉ: Sociologie de la lecture

Ce petit manuel de la collection Repères est un résumé des travaux de sociologie sur la question de la lecture. On y trouve notamment des synthèses sur l’histoire de l’écriture et des techniques de fabrication du livre; les rapports de la lecture et du pouvoir au regard en particulier de deux questions capitales: l’émancipation des hommes par le livre et la censure; l’apprentissage scolaire de la lecture; la répartition quantitative des lecteurs et des pratiques de lecture; l’évolution des lieux consacrés à la lecture. Comme tout ouvrage de ce type, il comprend évidemment une bibliographie assez riche qui reprend tous les titres des ouvrages dont les analyses sont résumées ici.

Je suis tombé par hasard sur ce petit livre, à la bibliothèque, tandis que j’attendais deux livres d’études sur les nouvelles d’Henry James. Comme le nombrilisme du lecteur qui fait retour sur lui-même est une activité à laquelle je m’adonne avec délectation en ce moment (voir la récente fiche sur Jacques Bonnet; j’ai par ailleurs deux autres ouvrages en cours que je picore depuis plusieurs mois: Les livres de ma vie d’Henry Miller et le Journal d’un lecteur d’Alberto Manguel), bref, je me suis dit que ce serait un bon moyen de passer une soirée. Et la Sociologie de la lecture a pris place dans mes retraits du week-end, à côté des études sur James et de plusieurs dvd de films de Fassbinder (cela, c’est pour madame Cléanthe!)

L’intérêt de l’approche sociologique est de nous faire prendre conscience que la lecture n’est pas une pratique sans modulations ni évolution. A rebours de la tendance des amoureux de la lecture que nous sommes de se prendre eux-mêmes pour norme et d’imaginer toute pratique de lecture à partir de leur exemple propre, nous voici invité ici à comprendre qu’on n’a pas toujours lu pareil, ni la même chose, ni sur le même support; et que les pratiques de lecture demeurent fort diverses selon les milieux, le niveau d’étude, ou la simple activité qu’on entreprend (le manuel de jardinage que je feuillette avec ce retour du printemps? C’est lire aussi!).

Concernant les métiers du livre, les deux auteurs nous rappellent par exemple que l’organisation de l’édition telle que nous la connaissons reste relativement récente: au cours du moyen-âge, c’étaient les lecteurs eux-mêmes qui passaient commande des ouvrages qu’ils désiraient se procurer, donc faisaient en quelque sorte figure de directeur éditorial; pendant un moment, les fonctions d’éditeur et d’imprimeur ont été confondues; le métier d’éditeur ne date que du XIXème siècle. De là à concevoir l’évolution prochaine ou seulement possible de l’édition des livres vers d’autres structures, il n’y a qu’un pas, que ne franchissent pas les auteurs, mais qui ne cesse cependant de me faire réfléchir.

L’approche strictement quantitative (IV ème partie: « Une pratique culturelle différenciée ») met en évidence un phénomène qui m’a paru préoccupant: sans doute, il faut corriger l’impression répandue d’une lente érosion de la lecture, car cette représentation oublie que l’alphabétisation, qui demeure un phénomène récent, a permis au contraire une large diffusion du livre et de la lecture; on oublie aussi souvent dans ce débat la part tenue par la toujours plus grande profusion de productions écrites différentes (on ne lit pas que des livres!). En revanche, s’il est vrai que la lecture a cru jusqu’au années 90, depuis la fin des années 90, elle tend de plus en plus à décroître. Plus inquiétant encore, cette défaveur de la lecture ne touche pas que le public fraîchement conquis: les lycéens, les étudiants issus de milieux favorisés, les adultes diplômés ont tendance, comme toute la société, à diminuer leurs lectures de livres. D’autres activités prennent le pas: la télévision, les sports, les voyages, ou la lecture des magazines. De nouveaux modes de lectures, moins continus, plus fragmentaires, apparaissent, rendant peut-être plus difficile la lecture continue de la première à la dernière ligne, comme en réclament un roman, un essai.

C’est l’une des contradictions rejoignant une question qui ne cesse de m’étonner: l’évolution culturelle et du niveau d’enseignement ne signifie pas pour autant un progrès de la culture, en particulier livresque. On lit plus. Mais à l’intérieur de cette évolution on lit moins de livres. Les bibliothèques se développent: 584 bibliothèques municipales en 1964, plus de 3000 en 2005; 10% de la population les fréquente en 1979, 18% en 2005. La part des « habitués » croit également: en 1979, 20% des inscrits fréquentent la bibliothèque au moins une fois par semaine; 58%, en 1995. Mais à l’intérieur de la bibliothèque, d’autres média trouvent leur place (c’est là aussi qu’on se rend pour consulter une revue de décoration, emprunter un dvd, écouter un cd), et la part du livre tend donc aussi à décroître, même s’il est vrai qu’un support culturel ne se construit pas contre l’autre, mais que c’est le même public qui s’intéresse au cinéma, à la musique, et qui lit des livres. Pourtant, tandis que la formation scolaire se développe, en 1997, les Français étaient 27% à n’avoir lu aucun livre au cours de l’année: ils sont 42% en 2007! Lit-on moins qu’avant? Il faut savoir faire la part entre les pratiques effectives et les déclarations. Peut-être les Français étaient-ils plus de 27%, en 1997. Mais ces chiffres signifient au moins que pour 42%, aujourd’hui, ce n’est plus gênant de déclarer à un enquêteur qu’on ne lit aucun livre.

Henry JAMES: Un jour de rêve

Jeune femme mondaine qui s’est lassée du monde, Adela Moore a rejoint son frère, un savant spécialiste de minéralogie, installé à la campagne. Veillant à la tenue de la maison, Adela se révèle une femme discrète: elle invite peu et semble jouir de cette vie simple, baignée par la vue d’admirables paysages et les visites du pasteur, qui n’est pas insensible à son charme. Un jour où Mr Moore s’est absenté pour participer à un colloque, un homme se présente: Thomas Ludlow, de New-York, qui s’apprête à partir pour l’Europe et vient chercher des lettres de recommandation auprès de Mr Moore. Mr Ludlow n’est pas un gentleman, mais un homme franc, entreprenant, aux manières populaires, qui sait cependant attirer la sympathie. Dans la vacance de cette dernière journée de l’été, les deux jeunes gens vont-ils accepter de laisser basculer leur destin?

C’est l’histoire d’un jour de disponibilité. Mettant petit à petit au point sa formule, Henry James découvre que les véritables aventures ne sont pas dans les péripéties variées et l’action exaltée. Qu’il y a davantage à raconter de ce qui se passe au creux des aspirations velléitaires, des rencontres manquées. Au centre de ce récit, Adela Moore est le premier beau portrait de femme dans l’oeuvre de l’écrivain, capable, comme l’était le peintre Locksley dans la nouvelle précédente, de la liberté d’esprit nécessaire pour se laisser, dans le loisir d’une journée particulière, expérimenter la force de transgression du désir. Que cette supériorité s’accorde mal avec les nécessités du monde, la chute douce amère nous en convainc. Cette vertu à percevoir scelle en effet un destin: capable d’expérimenter jusqu’au bout le réel, d’aller cueillir les fleurs du désir qui se cachent sur l’autre face du tableau de la vie sociale et des conventions, Adela se voit contrainte finalement au retrait à quoi condamne le jeu des relations humaines, fait d’intérêts, de déni du loisir, de négation de soi. Que la vie soit faite de frustration en effet tous l’ignorent. Seules quelques natures particulières (ici c’est une jeune femme, ailleurs ce seront des artistes, des enfants) sont capables de faire l’épreuve consciente de cette loi du monde: Ludlow refuse l’hypothèse de tout abandonner de ses projets en Europe, dans quoi il entre pourtant beaucoup d’espoir, de fantasme peut-être, pour ce qui ne lui apparaît qu’une simple conjecture amoureuse; accommodant sa vision du monde à son incapacité à se laisser véritablement changer par cette rencontre, il gardera de cette journée le souvenir d’une « gentille petite amourette ». Seule Adela, parce qu’elle s’est laissée envahir complètement par la force transgressive du désir devra vivre avec cette frustration sans doute d’une occasion manquée.

Henry JAMES: Un peintre paysagiste

Après la révélation que celle qu’il courtisait n’était qu’une jeune femme intéressée, Locksley, jeune new-yorkais fortuné, une fois rompues ses fiançailles, s’est retiré du monde dans le petit port de Chowderville pour s’y adonner à sa passion de la peinture de paysages. Hébergé par un vieux marin et sa fille, Mr et Miss Quarterman, le jeune homme se fait passer pour pauvre et goûte auprès d’eux aux joies d’un mode de vie frugal et d’une vie consacrée au travail artistique. Bientôt la figure de Miss Miriam Quarterman émerge sur ce fond de paysage. Et c’est comme d’un portrait ou du fantasme de son propre regard de peintre que le jeune homme tombe vite amoureux. La chute montrera ce qu’il en est de ses rêves d’un mode de vie détaché de tout intérêt et de la prétention d’une jeune fille pauvre à s’assurer par tous les moyens la voie qui conduit au confort.

C’est d’abord un texte d’atmosphère, mieux: un texte atmosphérique. On suit les évolutions du temps et des sentiments du personnage, dans le cadre du petit port de la Nouvelle-Angleterre, au gré des apparitions de Miss Miriam, tableau vivant de la « femme au travail », qui va « comme une héroïne de miss Brontë », en compagnie d’un vieux terre-neuve ». Nous lisons le journal de Locksley. Et la plume du peintre est souvent une manière de pinceau, percevant du réel des tableaux sans doute dignes de contemplation et exquis, mais qui sont aussi une forme de désengagement du monde et traduisent l’idéalisme naïf du personnage: « L’océan est d’un bleu-violet profond; au-dessus, le ciel pur, brillant, paraît pâle, bien qu’il suspende à l’horizon, du côté de l’île, un baldaquin d’un tissus plus épais. Ici et là, sur l’eau sombre balayée par le vent, on voit luire le bonnet blanc d’une vague ou battre le manteau blanc d’un bateau de pêche. »

Sur le plan de la construction du récit, ce troisième texte de James est important, car on y voit apparaître une ébauche de cet art très précis du point de vue que l’écrivain met au service de l’ironie de ses histoires. Déjà prompt à croquer l’aliénation de la condition féminine, il produit aussi un texte fabriqué à la manière de tableaux juxtaposés dont l’effet se retourne contre l’écrivain lui-même: le journal de Locksley est prétexte à produire un florilège de descriptions littéraires; et le détachement du peintre est à l’image de celui de l’auteur lui-même qui sait ne pas ignorer la naïveté de ses aspirations.

Sur le plan moral, on pourrait nommer cette fable le mystificateur mystifié. Locksley s’est retiré du monde en avançant masqué. Auprès de ses hôtes, il joue le rôle de l’artiste misérable. Confondant son éloignement de New-York avec sa vocation artistique, il croit que c’est la condition pour entrer de plein pied dans le réel, auprès de gens pauvres dont il idéalise la vertu. Locksley s’imagine qu’on peut s’extraire de la ronde des intérêts. Il ne perçoit pas en effet, lui qui est pourtant d’abord un regard, que l’appât du gain est partout répandu. La chute montrera qu’on ne peut pas s’extraire du monde. Chacun lutte pour ses intérêts. C’est ainsi à la vertueuse Miss Miriam devenue Mrs Locksley qu’il revient de livrer la morale de cette histoire, en filant la métaphore picturale, qui, en l’occurrence, se révèle bien plus donc qu’une métaphore: « Toutes nos vertus d’avant étaient du trompe-l’oeil ». Pourtant, si la mystification est totale, elle ne fait pas des personnages des êtres monstrueux. Dans une sorte de renoncement à leurs désirs qui est la condition du bonheur, digne de la dernière réplique de Eyes wide shut de Kubrick, mais sans la réconciliation que promet dans le film l’invitation de Nicole Kidman, voici les personnages d’Henry James conviés à cette fidélité nouvelle, cet arrangement que le mariage a consacré.

Henry JAMES: Histoire d’une année

L’action se déroule au début des années 1860, au nord des Etats-Unis, déchirés par la guerre de Sécession. La veille de partir sur le front, le lieutenant Ford demande la jeune pupille de sa mère en mariage, Elisabeth, une jeune fille aussi superficielle que jolie. C’est le temps des espérances. Ford rêve de l’unité de la patrie retrouvée, à quoi conduit le désordre temporaire de la guerre. Pendant plusieurs mois Lizzie, prenant son rôle à coeur, aime ressasser la promesse échangée au cours d’une promenade enchanteresse dans la campagne américaine. Seulement, un rôle n’est qu’un rôle. La guerre conduit Ford jusqu’au bout du sien, après avoir été blessé grièvement lors d’un accrochage avec les troupes confédérées. Sa mère, Mrs Ford, aussi, dévouée jusque sur le champ de bataille aux soins donnés à son fils et à son unité. Mais c’est surtout Lizzie qui nous intéresse, puisque c’est elle qui tient le coeur de cette histoire, mais un coeur instable, partagé entre les rôles qu’on réserve ordinairement aux jeunes filles romanesques: entre le dévouement à un fiancé promis à la mort et la séduction d’un rival peu scrupuleux rencontré à l’occasion d’un voyage d’agrément dans la grande ville industrielle de Leatherborough.

Je poursuis mon exploration des nouvelles complètes d’Henry James. Après l’historiette à la française, un mini-roman américain. Même si cela reste encore une oeuvre de jeunesse, la plupart des grands thèmes jamesiens sont déjà là: l’aspiration à la stabilité de personnages naïvement exaltés, la recherche d’un état de béatitude, le sentiment de la faute qui précède la faute elle-même; tout ceci s’exprimant en des phrases qui font trouver au psychologue James le ton des plus grands moralistes: « Comme la plupart des gens faibles, elle était contente de pouvoir sortir du courant de la vie au moment où celui-ci s’accélérait et invitait à l’action. […] Même pour une âme sensible, il y a un certain plaisir intense et secret à rester au sec sur le rivage, près des troupeaux qui ruminent, et à observer le flot rapide et tourbillonnant – un plaisir qui console d’avoir perdu sa dignité. »

Relevée par le contre-point ironique du narrateur, cette histoire américaine (dont la notice par exemple s’attache à relever ce que son auteur doit au grand prédécesseur, Hawthorne) est d’abord un récit d’atmosphère centré sur les impulsions contradictoires de son personnage principal. Une brillante et efficace synthèse du romanesque et du réalisme.

Henry JAMES: Une tragédie de l’erreur

Lorsque Hortense apprend que son mari s’apprête à rentrer d’Amérique, son monde vacille. C’est que depuis tout ce temps la jeune normande a trouvé dans les bras d’un autre de quoi vivre sa vie. Que ferait-on à sa place? Commence alors un joli récit où la faute semble avoir moins d’importance que la révélation de la faute et où l’on envisage des moyens radicaux d’aménager l’adultère.

J’ai trouvé ce petit récit dans le premier volume des Nouvelles complètes de James en Pléiade, dont je remets depuis trop longtemps la lecture. C’est l’occasion de me lancer dans un nouvel auto-challenge, ces petits défis de lecteur que, comme tout lecteur, je m’amuse à me lancer à moi-même, selon mes désirs. Je sais, je suis loin encore d’avoir achevé celui que j’ai consacré à Zola. Mais Confiance, plus un texte de James trouvé dans Le goût du café m’ont trop donné envie de renouer avec cet auteur. Bref, me voici le nez dans ses nouvelles, et donc, pour commencer, la première d’entre elles.

On considère, sans doute avec justesse, qu’il s’agit d’un texte mineur. Ce n’est pas faux. Et je conseillerai donc à ceux qui n’ont jamais lu James de commencer peut-être par un texte postérieur. Mais ce premier récit, imité de plusieurs exemples français (la notice cite Flaubert ou George Sand) est cependant suffisamment allusif pour que j’y ai trouvé déjà la manière du grand écrivain américain. La chute, mal préparée, à moins qu’elle n’intéresse pas l’auteur, est le produit de coïncidences invraisemblables signalant un écrivain débutant, mais qui a le goût du tragique. J’ai bien apprécié, en revanche, le lent travail d’approche, dans le passage central, où, sous le prétexte d’une petite promenade marine et d’une visite au cimetière qui se trouve sur l’autre rive du port, Hortense mène la conversation, l’air de rien, jusqu’à proposer au marin qui la conduit ce que dans les romans policiers on appelle un « contrat ». Cette rencontre improbable, au milieu de l’eau, d’un marinier brutal et d’une jeune femme de la bonne société liés par l’intérêt d’un marché est du plus bel effet. Il donne l’occasion aussi à Henry James de l’une de ses premières phrases « jamesienne », pourquoi j’aime tellement cet auteur: « Il est des pensées et des sentiments, des esquisses et des préfigurations de pensées, qui nivellent tous les inégalités sociales. ». Délicieuse ironie, digne déjà, par exemple, d’une Jane Austen (clin d’oeil à cet auteur dont on parle beaucoup en ce moment dans les blogs).

relooking

Finies les bibliothèques du XVIIIème et le papier art-and-craft du fond d’écran. Un petit relooking pour ce blog. Envie d’espace et de jardins. En haut: un joli pont de fer forgé dans un des parcs de Kassel, en Allemagne (la photo date de la dernière Documenta). En fond d’écran, une petite route qui s’en allait à une heure de là, le long de la Weser, non loin du monastère baroque de Corvey.
Si vous passez par ici, dites moi si le changement vous plait.

Le goût du café

Par le moyen de recueils de textes d’écrivains, la collection « Le goût de… » se plait d’ordinaire à aborder le vocabulaire sensuel d’ une ville ou d’un pays, en commençant justement par le goût, les odeurs, l’exploration d’un imaginaire collectif. Il en est sur presque toutes les destinations, de l’Abyssinie à Vienne, de Bali à Genève, de la Loire à Shangai. Ce sont des petites livres très bien faits, une sorte d’introduction au voyage, que j’aime à collectionner au gré de mes déplacements réels ou rêvés. Depuis quelques temps, la collection s’ouvre à d’autres titres, qui sont ceux d’une géographie symbolique: Le goût de l’amour, Le goût de la marche, Le goût du jazz, et bien sûr le thé, le chocolat, le café ont leur petit volume.

Ce goût du café nous confie à un bien sensuel voyage, relevé d’une pointe d’acidité ou d’amertume, imitant le breuvage à la saveur brûlante, dont on a vanté depuis l’apparition, en Arabie, au XVème siècle, les vertus excitantes. C’est grâce à lui que Balzac ou Proust ont pu venir à bout de leur oeuvre, que Voltaire trouve l’énergie de pourfendre les imbéciles, que des formes de sociabilité nouvelles se développent de l’Orient jusqu’à l’Europe, populaires, artistiques, littéraires, politiques, au point, si l’on en croit Michelet, de voir dans le café l’une des causes de la Révolution française! On parcourt ainsi les étapes d’un voyage mythique: avec Nerval, la volupté des cafés du Caire où de jeunes hommes travestis ont remplacé au grand dam du poète romantique les danseuses orientales; avec Loti, à Istanbul; à Venise, au Florian, avec Henry James, qui m’a rappelé le plaisir que j’avais pris à lire ses souvenirs de voyages. Stefan Zweig nous donne le prétexte d’une étape à Vienne. Et Dezsö Kostolányi, contemporain de Zweig que je découvre à l’occasion, m’a donné envie d’aller profiter des cafés de Budapest.

Alors, café turc ou espresso? Grand crème? Petit noir? Café viennois et viennoiseries? Jus? Mazagran? Et de quelle origine: Pérou? Nicaragua? Porto-Rico? A moins que vous ne préfériez les plus subtils Moka ou Jamaïque? A siroter, comme sur la couverture, accompagné d’un bon livre!

Bruno FOUCART: Courbet

Courbet réaliste? L’histoire de l’art du XIXème siècle aime à abuser de ces raccourcis simplificateurs. Et le public, conforté par l’organisation de nos musées nationaux (pour se faire par exemple une idée de l’extraordinaire effervescence artistique du XIXème, il faudrait passer plusieurs journées à courir du Louvre, qui est d’abord un musée des Beaux-arts, organisé par écoles, à Orsay, qui privilégie la présentation historique et n’a guère le soucis d’établir des ponts entre des artistes qu’il isole dans des salles différentes), le public donc retient souvent de ce siècle, quelques grandes catégories auxquelles il identifie habituellement le nom des grands artistes. Courbet serait donc le représentant du mouvement réaliste, un nom à graver au-dessus de l’entrée de la salle consacrée, dans les musées, à l’exposition du réalisme. D’autant que Courbet présente un avantage, en regard des écrivains du mouvement qui, eux, ont toujours refusé le qualificatif (on connaît la mauvaise humeur de Flaubert devant le mot de Champfleury), puisque non seulement il l’accepte, mais que parfois il en rajoute, recouvrant par ses discours et celui de ses amis (Proudhon, Castagnary, etc…) la compréhension d’une oeuvre qui, au-delà du simple rendu d’une réalité, a su explorer les grandes oeuvres du passé et s’ouvrir à la manifestation d’une sensiblité très profonde.

C’est l’intérêt de la monographie de Bruno Foucart que de savoir remettre l’oeuvre à sa place. Peintre du laid ou de l’ignoble? ou bien républicain bafouant les stupres du second Empire, socialiste glorifiant la peine du travailleur? Ce sont les qualificatifs de l’époque. L’oeuvre, elle, nous dit, en deçà des discours, qu’il y a, à côté du républicain sincère, un peintre qui n’a cessé sa vie durant de copier les grands maîtres, l’artiste de nus superbes, à l’intense suggestion érotique, de scènes de chasse où éclate l’amour de la vie animale, de paysages qui sont autant de plongées dans le sein de la nature, bref l’un des grands peintres lyriques du XIXème siècle.

De L’après-dînée à Ornans et de l’Enterrement, on retient le refus de toute idéalisation. Courbet, d’abord, est un oeil, un homme qui su, dès le départ, affirmer sa manière forte en se distinguant à la fois d’Ingres (l’idéalisation du trait) et de Delacroix (celle de la couleur), renvoyant donc dos à dos les débats de l’époque entre partisans de l’histoire et romantiques, entre dessinateurs et coloristes. Mais est-ce pour autant un artiste qui ne pense pas? Sans doute pas. L’organisation de l’espace dans l’Enterrement, les citations de la peinture espagnole, la présence de certains motifs tel que le crâne au bord de la tombe, cette présence à la fois de la matérialité, de la lourdeur des corps et du passé de la peinture qui feront également la manière d’un Manet, sont les éléments d’une méditation sur l’humain et la destinée humaine.

Passant ainsi d’oeuvre en oeuvre, Bruno Foucart se montre habile à reconstituer les principes de ce qu’on peut bien appeler un grand art: la rupture avec les habitudes visuelles, un réalisme qui est d’abord un retour à l’essentiel, une réforme, un « décapage » du regard, le goût pour une certaine naïveté des compositions. En même temps, on remarquera, à rebours de l’engagement politique de Courbet, la quasi absence dans son oeuvre des tableaux peignant le monde urbain ou la condition laborieuse. Le plus intéressant vient sans doute des passages où est présentée la thèse d’un Courbet lyrique. Le nu, l’autoportrait et le portrait, les scènes de pêche et de chasse, les natures-mortes, par exemple, sont l’occasion de suggestifs commentaires. J’en retiens en particulier ce moment où Bruno Foucart tente d’établir un parallèle entre ces plongées jusqu’au sein de la nature, dans l’intimité humide d’où jaillit la rivière, des représentation de la source de la Loue, petite rivière du Jura, qui coule à Ornans, le village natal de Courbet, et le tableau bien connu de L’Origine du monde.