Mois : mars 2009

André CHASTEL: Palladiana

On connaît ordinairement d’André Chastel les grandes fresques de vulgarisation artistique brossant d’un trait sans concession et synthétique l’histoire de l’Art italien, sa spécialité, ou celle de l’Art français, oeuvre tardive que la mort laissa inachevée. Ceux qui sont plus âgés que moi se souviennent peut-être de ses chroniques publiées dans Le Monde. Mais on passe souvent à côté de ses articles à l’objet en apparence spécialisé, mais où s’exprime vraiment la manière du grand historien de l’art. Pendant des années, André Chastel s’est intéressé à Palladio. Palladiana est le recueil de ses articles.


Il faut accepter d’entrer dans le détail d’une oeuvre et rendre sa part à la précision historique. Telle pourrait être la leçon du très beau livre d’André Chastel que vous apprécierez forcément si vous avez aimé vous aussi vous promener de villa en villa dans la campagne de Vénétie ou laisser traîner vos pas dans la suggestive ville de Vicence.


Il serait un peu laborieux cependant d’énumérer ici chacun de ces articles. Mais le détail en est pénétrant. On pourrait résumer les thèses de Chastel à une série de mises au point, un peu dans le genre du livre sur Mona Lisa dont je rendais compte il y a quelques mois, des coups de gueule si l’on veut, enrichissant la représentation que nous pouvions nous faire de cet artiste majeur non seulement dans l’histoire de l’architecture italienne, mais pour son influence au-delà en Europe. Le premier article, intitulé tout simplement Andrea Palladio, est symptomatique de la méthode d’André Chastel: l’historien s’y attache à définir ce qu’il en est véritablement du classicisme de Palladio, mesurant au passage le retentissement ambigu de l’artiste en France, de la fin du XVIème siècle à l’aube du XIXème. Car il y a plusieurs façons d’être classique. L’antique, chez Palladio, n’est jamais une rêverie archéologique ou culturelle, mais un manifeste pour une architecture moderne. Ainsi s’explique sans aucun doute les modification du goût palladien de Jacques Androuet Du Cerceau, qui l’admire, à Mansart, incarnation pourtant du classicisme français, qui l’ignore, et jusqu’à Ledoux qui y trouve la grammaire d’un langage utile pour rompre avec les formules classicisantes sclérosées du XVIIème siècle.


Le deuxième article, procédant lui aussi du détail, s’interroge sur la curiosité d’un art intimement régional (vénitien, ou plus exactement vénète, puisque Palladio ne trouva jamais sa place à Venise, dont le vocabulaire architectural est toujours demeuré médiéval) ayant bénéficié d’une extension cosmopolite (le palladianisme britannique et américain du XVIIIème siècle). Les articles suivants permettent par exemple de définir certaines caractéristiques de l’art de Palladio (la composition en fugue, le goût de la complication et de la transformation, Rome réinterprétée à la vénitienne), d’éclaircir la question des rapports de l’architecte avec le maniérisme, commentant notamment le rôle qu’il joua dans l’organisation des fêtes religieuses et politiques, son goût pour la scénographie, art éphémère, mais dont la leçon continue à s’exprimer dans le teatro olimpico de Vicence.


Mais ce sont deux passages en particulier qui se montrent les plus convaincants. Le « nu » de Palladio est sans doute l’article le plus important du recueil. En mettant en évidence la prédilection de Palladio pour les surfaces simples, nues, sans ornement sculpté ni pictural, telle qu’on l’a lit notamment à l’intérieur des édifices religieux, André Chastel sait faire surgir le portrait d’un homme épris de simplicité et d’humilité, de dépouillement. C’est ce que j’admire chez Chastel: cette capacité à nous faire, en quelques mots, toucher les principes d’un grand art. Le lisse, la blancheur permettant à la lumière de ruisseler sur le nu des murs clairs, des édifices conçus comme des blocs homogènes, lumineux, et jusqu’à l’ennoblissement des demeures civiles par transposition des techniques des édifices religieux: tout ceci mérite d’être lu tel que l’évoque Chastel. C’est la leçon d’un historien qui a d’abord beaucoup fréquenté les oeuvres, un homme de grande sensibilité ayant su se laisser émouvoir par elles. Si l’on aime donc cette manière de parler de l’art et de nous rendre intelligent en même temps que de développer notre capacité à ressentir les oeuvres, on lira avec grand plaisir l’autre article important du recueil: Palladio et l’escalier. Dans ce texte, toute la manière d’André Chastel s’exprime avec brio, qui nous apprend à concevoir à sa juste mesure cette forme méprisée de l’art de Palladio, en regard des exemples français prestigieux de Blois ou de Chambord, mais qui a été aussi une question italienne, bien que l’Italie la pose à sa manière (Michel-Ange au Capitole), et nous donne les moyens de situer les différentes solutions inventées par Palladio (escamotage de l’escalier intérieur, escaliers extérieurs traités comme de simples rampes, goût momentané pour la forme ovale) dans l’histoire d’une structure dont André Chastel nous dit qu’elle est le facteur dynamique de l’architecture occidentale jusqu’à la tour Eiffel (qui le remplacera par l’ascenseur).


Au final, on pourrait résumer les mises au point d’André Chastel à deux principes. Il faut d’abord se garder de confondre Palladio et le palladianisme, mouvement à lier à la diffusion du néo-classicisme en Europe, qui dit quelle a été l’influence durable du grand vénitien, mais en méconnaît le caractère justement proprement vénitien et méditerranéen. Il faut se garder aussi de concevoir un Palladio trop « solaire », abstrait, romain, en oubliant que le retour à l’antique, chez lui, est davantage le stimulant d’un parti-pris résolument moderne d’adaptation des formes architecturales aux conditions de vie nouvelles de la société vénitienne de son temps. En ressituant donc l’artiste dans son contexte, Chastel nous permet d’aborder des questions qu’avaient fait oublier l’image d’un Palladio abstrait: où se situe exactement Palladio entre Rome et Venise? Quelle est la part des préoccupations maniéristes dans un art qui, à première vue, n’a rien de l’expression maniériste? Quelle place occupent dans cet art l’ostentation, la parade, le cérémonial, le théâtre?

Daniel KEYES: Des fleurs pour Algernon

Imaginez que la science en soit parvenue au niveau de rêver soigner toutes les maladies, les handicaps, au point d’envisager même inventer un traitement contre le retard mental. C’est à ce programme expérimental que se prête Charlie, un simple d’esprit, de 32 ans. Les succès de la thérapie sont rapides. L’homme bientôt se développe intellectuellement. Mais les rêves de la science ne sont-ils pas toujours les mêmes depuis que l’homme existe, un effort précaire de prendre en main son destin? Et que se passerait-il si Charlie, parvenu à une intelligence supérieure, découvrait que son destin justement est lié au fait que les effets du traitement qu’on lui a proposé ne sont que temporaires?


Ce sont les comptes-rendus de Charlie qui font le roman. Algernon est le nom de la souris de laboratoire qui le précède dans ce parcours et à qui le jeune homme, évidemment, ne tarde pas à s’attacher. Jusqu’au moment où la belle mécanique initiale commence à s’enrayer: les facultés supérieures de la souris Algernon déclinent. Commence alors pour Charlie le drame atroce d’un homme qui, en pleine conscience, se sent retourner à l’état d’idiot.


Il ne faut peut-être pas trop prendre au sérieux le sigle SF qui figure sur la couverture, surtout pour ceux que le genre rebute. Si vous ne lisez qu’un seul roman de science-fiction dans votre vie, je crois que ce doit être celui-là. Ici, point de fusées, extra-terrestres, voyages dans le temps ou autres paradoxes dystopiques, mais le simple face à face d’un homme et de lui-même, d’un homme et de son destin, figuré sous la forme de ce rapport singulier du patient (Charlie, une sorte de cobaye) avec un autre cobaye (la souris Algernon).


Toute l’émotion, car il s’agit vraiment d’un roman émouvant, prompt à vous arracher des larmes, naît du mode narratif adopté. Au début de l’histoire, Charlie s’exprime avec la naïveté d’un enfant. Le regard qu’il porte sur le monde est naïf. Sa syntaxe et son orthographe sont rudimentaires. Incapable de concevoir le mal, il ne se rend pas compte des moqueries dont il fait l’objet. Sympathique, volontaire, il rêve de devenir « un télijan ». Après l’intervention médicale, on suit de l’intérieur ses progrès. On l’accompagne dans l’assimilation des connaissances, dans sa compréhension de ce qu’il a été, brimades incluses. On assiste à la conscience de sa transformation. Devenu en un temps record un brillant scientifique, il se plonge dans l’étude du processus qui l’a sauvé, jusqu’à en découvrir la faille. On vit alors avec lui son dépérissement.


Si l’expérience est passionnante, c’est en raison de la capacité du personnage à porter en filigrane dans son histoire l’histoire de tout être humain, à la manière d’une sorte de créature de Frankenstein contemporaine: les balbutiements de l’enfance, le chemin vers l’âge adulte, l’accomplissement, puis le déclin et l’effondrement final. Le fait qu’il ne parvienne à vivre son amour avec Alice Kinnian, son ancien professeur aux cours pour adultes attardés, qu’au dernier moment, quand tout est joué et qu’il sait aller vers un dépérissement certain, rajoute à ce portrait, en convoquant le thème de l’évanescence de toute chose.


La fin du récit est sans doute le moment le plus bouleversant: tout aussi impuissants que le personnage dont nous lisons l’histoire racontée par lui-même, nous accompagnons ses échecs, ses raisonnements de plus en plus approximatifs, son incapacité à comprendre ce qu’il a écrit quelques temps plus tôt. Bientôt nous voyons sa langue redevenir naïve et réapparaître les fautes d’orthographe. Sa dernière pensée sera pour la petite souris: Si par hazar [sic] vous pouvez mettez quelques fleurs si [sic] vous plait sur la tombe d’Algernon dans la cour».

Henry JAMES: Confiance

C’est un quatuor de jeunes gens, une histoire d’amour et d’amitié, un chassé-croisé entre passion, rivalité, goût de la beauté et aspiration à la fortune. Deux jeunes amis fortunés: Bernard Longueville et Gordon Wright, un peintre et un physicien. Deux jeunes filles à marier: l’une, Angela Vivian, mystérieuse et « compliquée », l’autre, Blanche, une amie de la famille, jeune femme coquette, sotte et volubile. C’est souvent comme cela que commencent les histoires. Mais quand l’auteur est Henry James, il est normal que le jeu se corse un peu et que de chausse-trappes en défilés les personnages soient conduits au gré d’une danse étourdissante par sa capacité à brasser différents champs de la réalité sociale.

 

Au début, il y a des duo, ou ce qui aurait pu rester, sans la pichenette malicieuse de l’écrivain, deux histoires séparées: Bernard Longueville a rencontré furtivement Angela Vivian à Sienne, et en a profité pour faire son portrait et le lui offrir. Appelé quelques temps plus tard à Baden-Baden par son ami Gordon qui souhaite être conseillé sur la légitimité d’un possible mariage, le jeune peintre découvre qu’Angela est la future élue. Alors commence un ballet élégant et redoutable entre les quatre jeunes gens. Bientôt le quatuor ne suffit plus. Le ballet se poursuit au rythme d’un quintette, d’un sextuor. Le capitaine Lovelock, qui courtise sans espoir Blanche, parce que sa fortune est trop faible, entonne le thème léger et cependant triste du badinage éphémère. Mrs Vivian, la mère d’Angela, intéressée davantage par la fortune que par les sentiments de sa fille, laisse sourdre sa musique attachante (c’est une mère!) et sordide (mais une mère trop attachée à la fortune!). On badine, on flirte, on s’étudie, on s’évalue, on se poursuit, on se fuit. Un vrai bonheur de lecture.