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Ivan TOURGUÉNIEV: Un bretteur

Tourguéniev, t1Tout le monde connaît Loutchkov à Kirillovo. Dans le régiment, on sait combien il aime provoquer les autres officiers et jouer contre eux de l’épée. Ainsi, lorsqu’en mai 1829 arrive le jeune Kister, noble russe d’origine allemande, un garçon raffiné féru de poésie et de beaux sentiments, nul ne doute que le jeune homme ne fasse rapidement les frais de la brutalité de Loutchkov. Comment expliquer le duo hétéroclite que font finir par former les deux hommes? Et que le rustre Loutchkov se soit entiché aussi rapidement, et avec tant de ferveur, de son camarade Kister? Comment comprendre surtout que, pour se rendre aimable au brutal Loutchkov, le raffiné Kister aille jusqu’à organiser un rendez-vous pour son ami avec la belle Macha, à laquelle pourtant il ne se montre pas indifférent?

Je ne connaissais pas Un bretteur avant d’entamer cette intégrale Tourguéniev – pas même de titre, et je pense que j’en serais resté là, hélas, si je n’avais pas décidé de découvrir ainsi l’œuvre de cet auteur de façon systématique. Quelle grossière erreur! On trouve dans Un bretteur le meilleur Tourguéniev. Kister, un jeune homme raffiné et idéaliste, féru de poésie, un brin naïf, que le lecteur ne tarde pas à prendre en amitié, est le premier sans doute d’une longue série de personnages, dont la lignée s’étend au moins jusqu’au héros de Premier amour: personnage sympathique, mais dupe de sa vision trop candide des rapports humains, pris au piège de la brutalité des sentiments, ou de leur face sombre, prosaïque. Face à lui, la belle Macha, spirituelle comme lui et tout autant romanesque, offre aussi l’un de ces beaux portraits de jeunes filles dont la littérature russe a le secret: jeune fille aimante, pleine de sensibilité et de désirs, mais prise au piège de sa position sociale, de son statut de femme. Avec la complicité de Kister, avec lequel elle s’entretient au cours de journées merveilleuses, elle fixe un rendez-vous à Loutchkov, par jeu, par pudeur sans doute de ses vraies sentiments à l’égard de Kister, un peu émue aussi par l’effet que lui fait le ténébreux officier, mais ne tarde pas à être victime de sa rustrerie et précipite le drame final.

Dans le même temps, la description de la vie dans une petite bourgade de la steppe russe et la chronique de la vie de garnison offrent au récit de Tourguéniev d’admirables vignettes. C’est la Russie des steppes « avec ses isbas et ses meules, ses vertes chènevières et ses saules chétifs ». Cette campagne à moitié cultivée, à moitié abandonnée, avec ses maisons de propriétaires, à moitié bien tenues, qu’on trouvait déjà chez Gogol. Oui, un très beau récit.

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Ivan TOURGUÉNIEV: Les Trois portraits

Tourguéniev, t1 Un soir, après la chasse, le regard des invités de Pierre Fiodorovitch se tourne vers trois portraits: celui d’une jeune femme, et ceux de deux hommes, qui l’encadrent, dont l’un percé au niveau du cœur. Que font ici ces trois portraits? Quelle est l’histoire de ces trois personnages, dont le vêtement, la coiffure accusent des manières du XVIIIème siècle? Dans la bonne humeur des conversations qui font suite à une journée passée au grand air, Pierre Fiodorovitch invite ses compagnons à le suivre dans le récit de sa chronique familiale…

Deuxième des récits en prose de Tourguéniev, Les trois portraits a paru en 1846, à côté d’autres nouvelles de différents auteurs, dans le Recueil pétersbourgeois, une sorte de manifeste de l’école réaliste. Au côté de Dostoïevski, de Herzen, de Nékrassov, Tourguéniev s’affirme d’emblée comme un tenant de la nouvelle école littéraire qui, dans la lignée de Gogol, entendait doter la Russie d’une littérature aux accents plus modernes. C’est ce qui donne à la nouvelle de Tourguéniev ce tour appuyé de récit campagnard, ce ton particulier de chronique familiale, qui fait le charme des premiers récits de l’écrivain. Dans le cadre cossu d’une demeure campagnarde où de nobles propriétaires s’adonnent au divertissement de la chasse, l’histoire d’Olga Ivanovna, fille adoptive d’Ivan Loutchinov, et de Rogatchev (les trois portraits), à qui on l’a promise, permet de jeter un regard, en dilettante, sur les manières, un brin brutales, de la vieille Russie et l’immoralité de la noblesse.

Au centre du récit, en effet, le personnage de Basile, une sorte de coquin, corrompu. Rentré une première fois chez lui pour tâcher d’y voler son père, avec l’aide du fidèle intendant de la famille, c’est un corrupteur, un séducteur, qui n’a de cesse de faire tomber sous son charme la jeune et gracieuse Olga Ivaznovna, lors d’un deuxième séjour, à quoi le condamne ses manières dissolues et un duel qui a mal tourné, à Pétersbourg. Son immoralité, son égoïsme, le goût immodéré de ses plaisirs renverse l’image du « bon vieux temps ». Ils offrent un portrait cru, réaliste, des défauts de l’ancienne Russie.

Bien sûr, Tourguéniev en reste là, n’en appelle pas encore explicitement à des réformes. Cependant, avec ce ton nouveau en littérature, un air est en train de naître, une air qui va s’amplifier dans les récits à venir: Un Bretteur, Le Juif, et surtout les Mémoires d’un chasseur, dont le portrait charmant, mais sans concessions, de la campagne russe, parlera de la condition des serfs d’une manière qui ne manquera d’attirer l’ire des conservateurs contre l’écrivain, désormais célèbre.

 

Ivan TOURGUÉNIEV: André Kolossov

Tourguéniev, t1« Dans une salle convenablement meublée, quelques jeunes gens étaient assis devant la cheminée. C’était le tout début d’une soirée d’hiver : le samovar bouillait sur la table, la conversation battait son plein et passait d’un sujet à l’autre. »

Pour fixer la discussion, l’un des jeunes gens propose que chacun fasse le récit de sa rencontre avec un être exceptionnel. Il y a dix ans déjà, alors qu’il était étudiant à Moscou, il lui fut donné de connaître un de ces hommes : André Kolossov, étudiant un brin dilettante, mais qui jouissait d’une grande renommée dans le petit monde des étudiants moscovites. Un jour, Kolossov l’invite à l’accompagner dans les environs de la ville chez Sidorenko, un lieutenant en retraite, un joueur, dont Kolossov courtise la fille, Varia. Mais le narrateur ne tarde pas à tomber lui aussi sous le charme de la belle Varia…

Tourgueniev fait partie de ces auteurs (ces très, ces trop nombreux auteurs) découverts à l’occasion d’une lecture merveilleuse et dont je garde depuis le désir de les lire, de les découvrir plus avant. Dans mes années d’adolescence, la chronique douce-amère de Premier amour m’avait transporté, pour des raisons que je n’ai pas retrouvé plus tard, en tout cas pas avec la même fraîcheur, lorsque je l’ai relu, mais j’en ai découvert d’autres alors, tout aussi valables, qui continuent à me faire aimer ce livre et à relancer le désir d’en connaître plus de son auteur. Noël et ses présents a fourni l’occasion qui me manquait. Grâce aux trois beaux volumes que la Bibliotheque de la Pléiade consacre aux Romans et nouvelles complets de Tourgueniev, j’ai commencé à me plonger dans cette œuvre que je découvre, enfin, et avec beaucoup de plaisir, comme presque toujours lorsqu’il s’agit de prose russe, et plus particulièrement cette prose-là, pour l’attention donnée au réalisme des situations, des caractères, parce qu’on y croise quelques beaux personnages féminins, et pour les très belles notations de paysages.

Le premier texte en prose de Tourgueniev est ainsi une étude de mœurs, telle qu’on en écrivait au XIXème siècle, un croquis du milieu étudiant dans le mode réaliste. Le narrateur est un héros ordinaire, un jeune homme de dix-huit ans, volontiers chimérique, qui se paye d’idées romantiques sur l’amour et l’amitié. Le contraste avec André, jeune homme réaliste, voire cynique, qui jouit de la fascination qu’il a appris à exercer sur autrui est patent.

Point de morale cependant, martelée à grand coup de plume. Enjeu de l’amour que lui vouent chacun à leur tour les deux jeunes gens, Varia offre le portrait sensible d’une jeune fille à marier condamnée à la passivité. Entre un père vulgaire, un amant raffiné (André) qui ne songe qu’à prendre du bon temps auprès d’elle et un amoureux exalté (Nicolas, le narrateur), qui l’abandonnera lâchement, Varia est insensiblement expulsée de l’histoire dont elle aurait dû être l’héroïne. Quand l’histoire se referme nul ne peut dire ce qu’aura été finalement son destin:

– Et Varia, qu’est-elle devenue? demanda quelqu’un.

– Je ne sais pas, répondit le narrateur.

Chacun se leva, et nous nous séparâmes.

Ce que j’aime chez Tourgueniev, c’est cette saveur douce-amère du récit.

Virginia WOOLF: Lundi ou Mardi

Un couple de fantômes qui se retrouvent dans la maison où ils se sont aimés ; un groupe de jeunes femmes parties enquêter dans le monde pour savoir si les œuvres produites par les hommes sont à la hauteur de l’adage qui veut que les femmes mettent des enfants au monde et les hommes des œuvres de l’esprit ; une tranche de jour ;  la rencontre d’une femme dans un compartiment de train, et le roman qui s’échafaude dans l’esprit de la narratrice ; un concert ; une combinaison de deux couleurs, bleu et vert, éclatant et se racontant sur la page ; la déambulation des couples qui vont et viennent dans les allées de Kew Gardens ; le motif d’une tâche sur le mur – en huit récits, dans Lundi ou Mardi, Virginia Woolf invente la nouvelle moderne. Des récits courts, faisant signe du côté du poème en prose, où se bâtit pour l’auteure une nouvelle façon de raconter, et pour le lecteur une façon nouvelle de lire, de s’entendre raconter des histoires, ou plus simplement encore le jaillissement de la vie…

Lundi ou Mardi est un petit volume de huit nouvelles, paru en avril 1921, décoré de gravures sur bois de Vanessa Bell, la sœur de Virginia Woolf. Un livre-artiste et un livre d’artiste conçu par Virginia Woolf sur les presses de la maison d’édition qu’elle dirige avec son mari Leonard Woolf. Huit textes divers dans leur manière: « Une maison hantée » – « Une société » – « Lundi ou Mardi » – « Un roman à écrire » – « Le Quatuor à cordes » – « Bleu et vert » – « Kew Gardens » – « La Marque sur le mur ». C’est que Lundi ou Mardi a d’abord été une sorte de laboratoire littéraire. Après deux premiers romans de facture relativement classique, La Traversée des apparences et  Nuit et jour, Virginia Woolf qui, au moins depuis son article sur  Le Roman moderne (1919), réfléchit à la nécessité d’inventer une nouvelle forme, travaille à des récits courts, des nouvelles, réunis justement dans ce recueil de Lundi ou Mardi. Beaucoup y voient la préparation des grands romans à venir, en particulier des deux suivants, La Chambre de Jacob et Mrs Dalloway, que Virginia Woolf a pensés elle-même comme une extension du procédé découvert dans certain de ces récits. C’est l’impression première qui ressort de la lecture de ce recueil : des œuvres modernes (modernistes), même expérimentales, qui demandent souvent d’être lues deux (ou trois) fois si on veut en prendre toute la mesure.

Difficile cependant de raconter plus de ce recueil, tellement à partir de là l’effet de la lecture se confond justement avec le moment de cette lecture. Je crois qu’à partir de Lundi ou Mardi, Virginia Woolf invente une forme singulière, qui met au défi le commentateur. Dans Le Quatuor à cordes par exemple, nous nous trouvons d’emblée devant un grand mouvement de foule (« Voilà, nous y sommes, et il suffit d’un coup d’œil sur la salle… »), un désordre de personnages et de paroles ou d’interpellations, menaçant dès le départ la possibilité représentative de la fiction (« et si, alors que je veux relater tous les faits, ce sont chapeaux, boas de fourrure, queues-de-pie et épingles de cravate en perle qui font surface – y a-t-il la moindre chance ? ») ; puis la voix de la narratrice se situe : c’est une femme, assise dans cette salle (« moi qui suis comme elles assise passivement sur une chaise dorée… »), une intériorité vécue (« assise… à retourner la terre sur un souvenir enfoui »), un des dizaines d’éclats de cette intériorité individuelle, qui se découvre, dans l’exercice d’une attente commune, comparable à tous les autres (« car, si je ne m’abuse, on voit bien à certains indices que nous sommes tous plongés dans le souvenir ») – jusqu’à ce que le quatuor paraisse (« quatre silhouettes noires portant des instruments, et qui s’installent devant des carrés blancs sous les flots de lumière torrentiels »). Place à la musique ! Puis, le concert fini, chacun reprend ses discussions, chacun se lève, la foule sort, se disperse.

On trouvera encore de très belles choses dans Kew Gardens ou dans Un roman à écrire qui sont sans doute mes préférés. Mais vous l’aurez compris : ces textes ne se présentent pas ; ils ne se racontent pas. Ils se lisent ! Une lecture que je ne peux que vivement conseiller aux amoureux de Virgina Woolf (et aux autres), pour ce premier billet de mon mois anglais.

Publié dans le cadre du mois anglais, saison 3 de Lou, Titine et Cryssilda

et du Challenge Virginia Woolf de Lou

 

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Challenge Virginia Woolf

Ivan TOURGUÉNIEV: Premier amour

Tourguéniev - premier amourConvié au cours d’un repas entre amis à faire le récit de son premier amour, Vladimir Petrovitch se souvient. C’était en 1833, l’été de ses 16 ans. Le jeune homme prépare sans zèle ses examens d’entrée à l’université. L’arrivée d’une princesse désargentée et de sa fille, qui occupent la maison d’à côté la villa qu’ont louée ses parents dans les environs de Moscou ne tarde pas à précipiter la vie du jeune homme dans le trouble, de désir et d’amertume mêlé, d’une première passion amoureuse…

Description douce-amère de la passion amoureuse, d’où émerge un magnifique portrait de femme tels que seuls savent en produire les écrivains russes, ce Premier amour est d’abord l’un des très beaux souvenirs de lecture que je garde de mes années d’adolescence. Relisant le texte, près de 25 ans plus tard, contrairement à la règle qui veut que je ne rouvre jamais un livre dont le souvenir reste associé à mes premiers plaisirs de lecteur, je n’ai bien sûr pas retrouvé cet espèce d’enchantement très caractéristique des lectures adolescentes. Il en émerge cependant le beau motif d’une fable morale centrée sur le conflit des intérêts et des générations, un style délicat et un climat qui finalement fonctionne encore, notamment autour de l’évocation de cette petite société estivale dont le pivot est occupé par le personnage de Zénaïde, dont le narrateur tombe éperdument amoureux.

Agée de vingt-et-un-ans, donc de quelques années l’ainée de Vladimir Petrovitch, Zénaïde est une gracieuse jeune femme dont tout le monde autour d’elle semble être définitivement amoureux. Le narrateur l’observe de derrière la palissade qui sépare son jardin du parc de la villa de ses parents. Flanquée d’une mère vulgaire et inculte, princesse désargentée en regard de laquelle elle est un vivant portrait de la grâce et de la beauté, la jeune fille a réuni autour d’elle une petite communauté d’admirateurs dévoués sur lesquels elle règne, cultivant leur jalousie et leur faisant faire mille sottises. Admis à lui servir de page, Vladimir Petrovitch ne tarde pas à se joindre à eux. Sans en comprendre la raison, il devient le témoin du changement de caractère de la jeune femme.

Avec le portrait de Zénaïde, c’est l’un des aspects les plus réussis du récit de Tourguéniev. Le temps que met le narrateur à comprendre que l’aura de séduction que diffuse la jeune femme porte au-delà de la petite communauté d’hommes qui par jeu se sont réunis autour d’elle au cours de cet été et que son propre père est homme avant d’être père porte symboliquement toute la distance qui sépare un jeune homme qui aspire à être adulte de la véritable maturité, naissance douloureuse à la réalité déprimante des rapports sociaux. Derrière le jeu joué de Zénaïde pliant à ses envies des hommes désireux d’obéir à tous ses caprices, il y a l’humiliation dissimulée qui naît de la condition sociale de la jeune femme, condamnée à aimer en dehors du cercle de ceux sur qui elle exerce son empire un homme plus âgé qui la domine et qui se révélera n’être autre que le père du narrateur.

Première étape douce-amère d’un mois de janvier russe partagé entre le désir de lire (ou de relire) quelques grands classiques et le goût du thé russe, c’est dans un compartiment de train que le voyage se poursuit, à écouter la confession du déraisonnable Pozdnychev, conduit par la plume (un temps ennemie du précédent) du très moraliste Tolstoi (billet à suivre…)

Henry JAMES: Histoire singulière de quelques vieux habits

Arthur Lloyd est un riche anglais venu investir son capital en Amérique. Ravi d’y trouver la meilleure société, il ne tarde pas à convoiter l’une ou l’autre des deux soeurs de Bernard Willoughby, dont il a été le camarade d’étude en Angleterre. Viola et Perdita, les deux jeunes filles, sont toutes deux également impatientes du choix que fera le jeune homme. Finalement, Arthur épouse Perdita. Quand la jeune femme meurt peu après avoir donné naissance à leur premier enfant, elle fait promettre à son mari de conserver ses précieuses toilettes jusqu’à la majorité de leur fille et de les lui remettre…

 

Jusqu’à la dernière page, on ne s’attend pas à trouver dans ce récit la première des histoires de fantômes écrite par Henry James. Cette histoire est d’abord celle de la rivalité entre deux soeurs, la comédie réaliste de la jalousie, une sorte de prolongement américain du thème de la comédie du mariage. Sur le marché du mariage, un homme fortuné a le pouvoir de choisir entre deux femmes. Comment ce fera son choix? Avec une ironie à la Jane Austen, Henry James pose sur la société américaine du milieu du XVIIIème, qui est le moment d’une société à la fois frustre et distingué où se déroule l’action, le regard doux amer d’un écrivain habile à faire paraître le jeu réel des ambitions sous le vernis de la civilisation, ou de qui y prétend: « Il éprouvait le fort pressentiment – émotion bien trop heureuse pour être confondue avec la prémonition – qu’il était destiné à épouser l’une des deux. Il était pourtant incapable de préférer l’une à l’autre, alors que, pour accomplir ce destin, il ne pouvait assurer se dispenser de ressentir une préférence, étant trop galant homme pour tirer à pile ou face et se priver du céleste plaisir de tomber amoureux. » Ou bien encore: « On en vint très rapidement à prédire qu’il se remarierait et il se trouva au moins une douzaine de jeunes femmes dont on peut dire que ce ne fut pas leur faute si la prédiction ne se réalisa pas dans les six mois qui suivirent son retour.« 

 

Pourtant, quelque chose d’autre se construit dans ce récit. Les relations de Viola avec Arthur, par le biais de l’enfant de son beau-frère et de sa soeur défunte, montrent déjà l’auteur à la recherche d’un système qui dans les années de maturité donnera ces deux sommets de l’oeuvre que sont Le Tour d’écrou et Ce que savait Maisie. Certains développements invraisemblables demandent aussi à être interprétés du point de vue des désirs refoulés des personnages. Ainsi la mort de Perdita. Qu’est-ce en effet que cette mort qui frappe brusquement la jeune femme, une semaine après l’accouchement, à l’occasion d’une sorte de « rechute », comme si la maternité était une maladie? La cohérence du récit n’imposerait-elle pas au contraire que ce soit Arthur qui n’ait pas vu, depuis le départ, la faiblesse dans laquelle l’accouchement avait laissé sa femme, la mort alors ne frappant qu’en apparence comme un coup du destin, ou un geste de pur arbitraire de l’auteur désireux d’arranger ensuite le jeune homme avec la soeur de Perdita? C’est la encore le modèle d’un système narratif appelé à devenir dominant chez James: une action qui progresse, moins par les péripéties que par les passions refoulées des acteurs, l’artifice ou l’invraissemblable servant à indiquer au lecteur la présence d’un motif qu’il peut décoder, mais qui ne se dit pas. Le surgissement du surnaturel dans la dernière page est à placer, je crois, sous ce registre. Et si la fin est un peu brusque, les trente lignes qui y conduisent sont déjà d’une densité qui montrent l’auteur à la conquête de son style.

auto-challenge Henry James: n°8

Achim von ARNIM: Isabelle d’Egypte

Fille du duc Michel, le chef légendaire des tsiganes, Bella voit mourir son père, pendu comme un vulgaire voleur, en compagnie de deux larrons qui ont profité de lui. L’action se passe au début du XVIème siècle, en Flandre. A peu de temps de cela, la jeune fille rencontre Charles – le futur Charles Quint- qui tombe immédiatement sous le charme de la jeune fille, qu’il prend pour une apparition. Dès lors, le destin d’Isabella est tracé: retrouver le prince et être aimé par lui, et donner aux tsiganes un successeur à son père qui saura jouer de sa double ascendance pour redonner une patrie à son peuple.

 

Le principal talent d’Achim von Arnim est de savoir mêler le conte et le récit en un texte enlevé, qui se moque des frontières traditionnelles de l’histoire et de la légende. On imagine souvent, à tort, les romantiques allemands comme les auteurs de sombres ballades, chantant les amours contrariées sous les créneaux d’un bourg moyenâgeux, à la lueur d’une lune barrée de brume. C’est oublier l’ironie qui est la principale qualité de ces auteurs. Dans le récit de von Arnim, rien n’est absent des épisodes obligés d’un récit légendaire: repaire de brigands, mandragore, revenant, golem, mais aucune de ses évocations n’est jamais prise au sérieux. Témoin Cornelius Nepos, la mandragore faite homme, qui vit dans la chimère d’être aimé d’Isabelle et nommé maréchal par le futur Charles Quint. Au moment où Braka, la vieille bohémienne, interrompt le conte qu’elle est en train de faire, c’est le fantôme de Peau d’ours qu’on voit paraître, le héros en personne de l’histoire que vient de raconter la vieille.

 

Cependant les éléments sont là qui tirent aussi le récit vers l’histoire: quelques notations précises sur l’impatience de Charles avant sa majorité politique, une scène de fête populaire, des remarques sur la mentalité des Flamands, mais tressés de telle sorte à la légende, et dans une telle ambiance de carnaval, avec un tel goût du grotesque, que même les éléments objectifs du récit sont emportés par ce qui très vite apparaît comme un pur divertissement littéraire.

 

Achim von Arnim est assez peu connu en France. C’est un tort, car il devrait l’être, au moins, comme l’un des deux auteurs, avec Brentano, du recueil Des Knaben Wunderhorn, d’où Gustav Mahler a tiré les lieder qui ont enchanté plus d’un mélomane. Cette Isabelle d’Egypte montre que ses qualités de narrateur sont à l’égal de celles d’un E.T.A Hoffman par exemple, auquel il fait beaucoup penser, notamment à la désinvolture et l’esprit de caricature avec lequel celui-ci conduit un récit comme Princesse Brambilla. C’est l’une des belles découvertes de cet été, avec le roman de Graham Greene, et les Contes de Grimm, dont je parlerai bientôt.

 

 

Henry JAMES: L’Histoire d’un chef-d’oeuvre

A l’issue de quelques semaines de divertissement passées dans la station recherchée de Newport, John Lennox, veuf fortuné de trente-cinq ans, se fiance avec la belle et convoitée Marian Everett, jeune fille dont il est tout à fait amoureux et qu’il idéalise. Rencontrant un jour chez un ami commun un peintre d’un extraordinaire talent, Stephen Baxter, réalisant un tableau dont la figure féminine lui fait étrangement penser à sa fiancée, Everett décide d’embaucher Baxter pour lui faire exécuter le portrait de Marian. Mais miss Everett est-elle la jeune fille qu’a imaginé son fiancé? Quelles relations exactement ont eu entre eux Baxter et Marian, lors de leurs précédentes rencontres, en Europe? Comment expliquer cet étrange pouvoir de la peinture de génie de faire remonter ceux qui la contemplent en-deçà même des apparences?

 

Quelle est la genèse d’une oeuvre? Comment et à partir de quoi produit-on un chef d’oeuvre? Le tableau est-il le miroir du sujet peint ou bien le point de vue du peintre sur le sujet? Sous couvert d’une histoire de flirt et de mariage, qui reste le sujet dominant de ses histoires de jeunesse, James entame dans ce récit une réflexion sur la nature et la valeur de l’art, qui est aussi une réflexion sur la valeur et les pouvoirs de la représentation littéraire. Entre Baxter, Lennox et Miss Everett, une partie à trois se met en place, qui est d’abord une histoire de peinture: le peintre, le commanditaire et le modèle. Mais parce que le désir de peinture en l’occurrence est l’expression ou la transfiguration d’un désir amoureux, c’est aussi le triangle typiquement jamesien de l’amant éconduit, de l’amant ignorant et de la jeune fille désirable et légère dans ses engagements qui vient recouvrir ce triangle esthétique. La peinture est d’abord affaire de désir. L’art prend sa source dans la vie. Et le génie est cette capacité à produire des oeuvres qui sous couvert de légèreté et de fantaisie nous ramènent au sérieux de la vie. En contemplant le portrait de Miss Everett, Lennox prend conscience que la jeune femme dont il est amoureux n’est que le produit de sa représentation. L’artifice artistique est là pour souligner l’écart entre le modèle idéalisé et la jeune femme réelle.

Un autre qu’Henry James aurait pu choisir de dispenser quelque chose comme une leçon théorique sur ce pouvoir de l’oeuvre d’art à souligner l’artifice de nos représentations des êtres et des choses par le moyen d’un oeuvre plus vraie que le regard que nous posons sur ce que nous appelons le réel. Au lieu de cela, le grand écrivain américain met en scène une histoire où les points de vue de l’art et du désir se mêlent: le peintre Baxter est l’un de ceux envers qui miss Everett s’est engagé avec légèreté; Lennox est aussi un home de goût, qui s’y connaît en peinture. A partir de là, leurs rapports sont piégés. Que vaut une discussion sur le pouvoir de représentation de l’art quand les deux interlocuteurs sont intéressés par la personne physique du modèle? Et de quoi, de qui parlent-ils, quand ils parlent du portrait? A quoi mesurer (le fantasme, le sujet, sa propre histoire ou ses désirs) la juste adéquation de la peinture et du modèle? Révélant à Lennox qu’il n’aime pas celle qu’il croyait aimer, ce fascinant portrait, qui a le pouvoir de mettre à nu la véritable nature de celle qu’il peint, finira comme substitut symbolique, lacéré par les coups de couteau de Lennox. Mais l’histoire ne dit pas pourquoi: par désir de tuer, au moins symboliquement, celle qu’il épouse? par désir de voir disparaître ce tableau responsable de la fin de ses illusions? Au lecteur de choisir la juste adéquation entre le récit, autre forme de représentation, et la vérité de l’histoire représentée.

auto-challenge Henry James: n°7