Catégorie : Littérature française et francophone

Georges FEYDEAU: Le Dindon

Feydeau, Le DindonSéducteur maladif, Pontagnac poursuit Lucienne jusqu’à son domicile, lorsqu’il tombe sur son mari et découvre qu’il s’agit de son vieil ami Vatelin, qui lui pardonne. Lucienne repousse ses avances, comme elle repousse aussi celles de Redillon, qui la courtise. La jeune femme restera-t-elle cependant longtemps fidèle à son mari ? Il faudrait que la fidélité de celui-ci aussi soit sûre. Ainsi, lorsque Maggy, une anglaise avec qui Vatelin a eu naguère une aventure, débarque à Paris, un chassé-croisé furieux s’engage dont l’issue est de savoir qui tombera dans le lit de qui et qui sera le dindon de la farce.

 

Le Dindon est dans l’oeuvre de Feydeau, tout en quiproquo et en claquements de porte, un moment d’hystérie pure, quelque chose comme la quintessence du travail de l’auteur. Dans une sorte de pendant comique à Nana de Zola, Georges Feydeau met en scène des personnages guidés par la seule puissance de leurs désirs, leur volonté de posséder l’autre, la passion exclusive de jouir. Dans une telle société pourtant les places sont limités, les assortiments difficiles. Scénographiquement cela donne un jeu de chaises musicales parfaitement désopilant. Pontagnac poursuit de ses assiduités Lucienne qu’il suit jusque dans la rue, parce qu’il n’a pas l’habitude qu’on le repousse. Redillon, amoureux fou de la jeune femme, trouve à assouvir son désir de Lucienne, qui se refuse à lui dans les bras de relations de passages. Maggy, une anglaise que Vatelin a connu à Londres, vient chercher jusqu’à Paris à satisfaire son envie de l’homme qu’elle a aimé là-bas. Ceux qui ne sont pas d’abord poussés par les folies de l’amour finissent par entrer dans la danse : ainsi Lucienne Vatelin, Mme Pontagnac, ou le mari de Maggy. Tout cela produit une cavalcade qui éclate en loufoquerie et en situations désopilantes.

 

Pourtant, la pièce de Feydeau a aussi sa face sombre, une dimension cruelle, presque tragique. Muré dans la quête exclusive de nouvelles conquêtes, Pontagnac est ridicule parce qu’il est une sorte de porc, qui cultive l’amour de façon bestiale, au point d’en être grossier et sans doute brutal. S’il est le dindon de l’histoire, il en dit peut-être aussi cependant la vérité, lorsque la sensualité devient un piège, tissant et retissant des situations inextricables. Sans doute, la force du théâtre de Feydeau réside dans son refus systématique de toute psychologie des personnages. Ceux-ci sont de simples ressorts. L’énergie du théâtre de boulevard vient de ce refus de la psychologie. Pourtant si l’homme n’est qu’une mécanique, où est l’humanité de l’homme ? Il y a dans ce Dindon une force panique, un mouvement jusqu’au boutiste qui nourrit quelques clins d’oeil noirs à l’adresse de cette dimension tragique de la condition humaine.

 

 

La pièce est visible dans le cadre du Festival OFF d’Avignon

au Théâtre de l’Oulle du 6 au 28 juillet 2013 à 14h30

Théâtre du Kronope

Avec Martine Baudry, Loïc Beauche, Anaïs Richetta, Guy Simon, Jérôme Simon

Mise en scène : G.Simon

 

Une mise en scène toute en énergie qui joue des masques et des déplacements des personnages avec beaucoup de pertinence. Se rappelant que le théâtre de boulevard est une chorégraphie et qu’on y entend souvent les portes battre, la troupe construit ici une scénographie originale à partir d’éléments de décors, figurant une sorte de labyrinthe mobile, qui se déplacent tout au long de la pièce et par lesquels les comédiens entrent et sortent en permanence. Un spectacle d’une belle vitalité, qui sait aussi donner sa place à l’envers sombre de la comédie de Feydeau, notamment grâce à un contrepoint musical, peut-être un peu surprenant au début, mais qui donne sa tonalité particulière à la représentation, en accord avec la place donnée ici à la mécanique des corps et à un jeu sur les stéréotypes.

 

George SAND: Un hiver à Majorque

Sand, Un hiver a MajorqueA l’automne 1838, George Sand décide de partir pour Majorque avec sa famille (ses deux enfants; et son compagnon – Frédéric Chopin). Jouissant d’un climat méditerranéen, d’une situation protégée au large de Barcelone, d’une histoire mêlant les influences culturelles, l’île demande à être « découverte ». Conseillée par des connaissances qui lui vantent la douceur de son climat, son cadre magnifique et la gentillesse de ses habitants, la première touriste des Baléares s’embarque avec tout son petit monde afin de mener loin de Paris (et de Nohant) une vie de Bohème…

 

De cet Hiver à Majorque, je savais que c’était le récit d’un fiasco, l’histoire d’une rencontre manquée, le journal d’un hiver difficile. Mais, je ne sais pourquoi, j’attendais un récit centré sur la relation de George Sand et de Frédéric Chopin. Au lieu de cela, c’est une recension de voyage, comme on en trouve à la même époque sous la plume de presque chacun des grands auteurs romantiques, un recueil d’impressions subjectives, mêlant récits de vie et descriptions de paysages. Il est vrai que dans ce livre Chopin occupe un rôle à part – l’ombre du grand compositeur plane sur ce voyage, même s’il n’est jamais nommé par son nom. Sa maladie – une mauvaise grippe qui dure, selon George Sand, en réalité les premières manifestations de la tuberculose – provoque l’hostilité de la population majorquine qui craint la contagion. La famille est obligée de déménager et s’installe dans une Chartreuse, dans une vallée à l’écart de la ville, à Valdemosa, un endroit glacé au milieu d’une nature magnifique surplombant la mer, qui n’offre pas le confort attendu. Les crises de Chopin empirent. La mesquinerie des domestiques qui les volent, les prix exorbitant qu’on leur demande pour des produits de première nécessité, et le piano Pleyel de Chopin qu’on tarde à leur livrer – tout cela vient rompre le charme rêvé de la vie dans une île au milieu de la Méditerranée.

 

L’intérêt de ce livre ne doit pas être cherché dans le récit d’une vie d’artistes: George Sand ne dit rien du travail de Chopin, qu’elle décrit seulement souffrant et alité, nécessitant une présence permanente à ses côtés – rien par exemple donc des 24 Préludes que Chopin composa à Valdemosa! Elle ne dit rien non plus de sa création littéraire. Un petit bout de fiction – une histoire majorquine – inséré dans la recension de voyage dit ce que devait être l’inspiration littéraire de George Sand à l’époque. Mais nous ne nous trouvons pas devant une confession littéraire, ni des mémoires.

 

Le récit de cet Hiver à Majorque est en fait partagé entre deux inspirations: la vérité de dire son fait, sa vérité d’une société dont l’auteure n’a pas apprécié les mesquineries, le manque d’ouverture et de culture, le sous-développement économique, les superstitions, en un mot l’insularité; et une belle description des paysages et de l’architecture majorquines. Il est frappant comme George Sand, qui semble avoir vraiment souffert des mesquineries de l’île, peut se montrer, dans le même temps, attentive aux merveilles qu’elle offre, à certains paysages époustouflants. A l’en croire Majorque serait un cauchemar mêlé de sublime.

 

Est-il sûr cependant que George Sand ait bien vu Majorque? Si son récit se montre vraiment intéressant, c’est justement par tout ce qu’il ignore: la nature, les paysages sont plus faciles à lire que les hommes. Descendue de Paris en croyant trouver en Méditerranée une sorte d’Eden naturel et culturel, George Sand a les préjugés d’une femme, même grand écrivain, du nord de l’Europe et qui se trouve surprise parce que l’île où elle croit pouvoir venir mener sa vie de Bohème, d’amour et de création artistique se révèle habitée par des hommes aux passions dures, franches, que les hivers y sont plus froids qu’elle ne croyait. On devine derrière le récit de George Sand, dans le blanc de ses récriminations contre un peuple sous-développé selon elle, parce qu’il qui ne correspond pas à son idée rousseauiste du primitif innocent (un « peuple de singes » écrit-elle dans un moment d’énervement!), on devine donc toutes les rugosités de la vie Méditerranéenne, des personnages à la Giono. En Méditerranée, la vie est rude. Les passions, même les plus mesquines, se manifestent franchement. C’est ce qu’on oublie aisément sous le soleil qui y brille de mars à octobre. Mais en novembre, en décembre, en janvier, en février, les hivers, humides et ventés, des hivers glacés, parce qu’on n’y donne pas la même place au chauffage que dans les pays septentrionaux, rappelle que ces contrées sont bien aussi la terre de la tragédie. Croyant aborder des contrées paradisiaques, George Sand et sa famille ont échoué dans le pays d’Eschyle!

 

 

 

Publié dans le cadre du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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du Challenge George Sand organisé par George

 

Challenge George Sand

 

Jacques LACARRIERE: Chemin faisant

Lacarriere, cheminfaisantAu début des années 1970, Jacques Lacarrière entreprend un voyage à pied, 1000 km à travers la France, du nord au sud, de Saverne à Leucate, des Vosges jusqu’à la Méditerranée. Durant ce périple, qui dura presque quatre mois, l’écrivain raconte: les paysages, les rencontres fortuites, les amitiés d’une soirée, ou bien celles qui n’auront pas le temps d’exister, la recherche d’un abri, le soir, à l’étape, l’exploration d’un territoire.

 

On parlait moins de Jacques Lacarrière ces derniers temps, jusqu’à ce qu’un volume publié par Bouquins en janvier ne me donna le goût de me replonger dans cet auteur. Je n’ai toujours pas acheté le volume de Bouquins. Mais, en furetant dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé ce Chemin faisant, laissé au milieu de la lecture, il y a plus de quinze ans, mais dont j’avais gardé cependant un très bon souvenir.

 

En effet, Chemin faisant est un livre qui se lit un peu comme on marche (j’aimais beaucoup la marche il y a quinze ans – que j’ai remplacée depuis par le vélo). C’est comme une parenthèse, l’ouverture à une autre temporalité, une expérience même du récit un peu décalée, par rapport à ce qu’on attend habituellement d’une narration. Le meilleur de Lacarrière est dans ces moments de liberté que la condition d’écrivain itinérant donne au détour des plus belles pages à la méditation de l’écrivain: de belles rêveries sur les noms de lieux, des récits de rencontres, qui parfois se résument à un geste de la main ou quelques mots maugréés, des impressions collectées le long du chemin, des réflexions nées fortuitement des situations.

 

Pourtant, comme tous les livres qui, dans leur titre, mettent en scène la France (le récit de Lacarrière est sous-titré Mille kilomètre à travers la France), la question ne manque pas de se poser de cette France qu’aura traversé l’écrivain. Certes, la France de Lacarrière est une France datée, une France d’il y a quarante ans, déjà la France d’une autre époque: dans les campagnes, on trouve encore quelques attelages qui résistent à disparaître devant les tracteurs; et les inscriptions relevées en cours de route (ainsi ce « Ici commence l’Occitanie » aperçue quelque part dans le Massif Central) dénotent des préoccupations culturelles et politiques d’une autre époque. C’est parfois aussi une France égoïste, chauvine, pas toujours mal intentionnée à l’égard de celui qui passe, mais centrée sur soi, sur son petit lieu, son canton, sa commune, ce qui la rend souvent incapable de comprendre le point de vue de qui n’est pas soi, dès lors qu’elle ne peut pas le ranger dans une case. C’est une France à la fois diverse et continue, travaillée par les vieux découpages (la distinction des vieilles provinces: Bourbonnais, Gévaudan, etc., dit Lacarrière, est plus visible pour qui traverse la France en marchant que le découpage abstrait, plaqué des départements), une France modelée par de nouvelles ambitions (les campagnes se vident sous la pression de l’exode rural et dans la proximité des villes de nouveaux quartiers résidentiels apparaissent, avec leurs alignements caractéristiques de « villas »).

 

A un moment de ma lecture, je me suis dit qu’il serait intéressant de refaire le voyage de Jacques Laccarière, de mettre mes pas dans les siens, d’aller sonder ces paysages, ces territoires, de voir ce qu’il en est aujourd’hui. Il y a peu, Raymond Depardon a fait une expérience comparable, en camionnette, et pas à pied (le photographe n’a pas la liberté de l’écrivain, son appareillage le rend dépendant des moyens de transports modernes). Il en est sorti un très beau livre aussi: La France de Raymond Depardon, et un très beau film, Journal de France, cosigné avec Claudine Nougaret, sa compagne, qui fait le récit de cette expérience esthétique.

Yves RAVEY: Enlèvement avec rançon

Ravey--Enlevement-avec-rancon.jpgMax et Jerry sont deux frères qui ne se sont pas revus depuis de nombreuses années. Des années lourdes de frustration, de déclarations qui n’ont pas été faites, des années de séparation : Max exerce le métier de comptable dans une petite entreprise du Jura. Dans quelles conditions ? La résolution qu’il prend au début du roman est-elle la suite de ces années passées à côté d’un patron peu délicat, dans le secret sans doute de ses petits arrangements ? Jerry est parti en Afghanistan. Pour y faire quoi ? Qu’est-ce qu’un homme parti là-bas pourrait y faire ? Mais, pour leurs projets, l’un et l’autre ont besoin d’argent. Le patron de l’entreprise dans laquelle travaille Max a de l’argent. Il a une fille aussi. Il suffirait que Jerry débarque de nouveau en Europe, qu’il passe la frontière Suisse en fraude, avec l’aide de Max, que les deux frères soient là où il faut, au moment où il faut, et que la fille devienne pour les deux frères la plus commune des marchandises…

125 pages, d’une écriture serrée, dépouillée, presque blanche. Blanche comme les paysages du Jura couverts de neige, comme les blancs du discours, de la communication biaisée entre ces deux frères qui ont besoin l’un de l’autre, mais n’ont rien à se dire que la haine rentrée ou une volonté de domination malsaine. Une écriture en blanc et noir, car ce récit est aussi une histoire policière, un récit noir dans la meilleure veine du genre, avec ses détours imprévus, ses manipulations révélées sans qu’on s’y attende. Mais ce n’est pas que cela. On se demande comment Yves Ravey peut faire tenir tant de choses dans un nombre si limité de lignes : la relation entre les deux frères, la brutalité des rapports de travail, les immigrés en situation illégale exploités par un employeur peu recommandable, les mauvaises relations de la fille et du père, la mère placée dans une institution, portée comme un poids mort, qui depuis longtemps déjà ne reconnaît plus son fils, les soubresauts de la politique mondiale, avec son lot de brutalité elle aussi, l’Afghanistan, le fondamentalisme religieux, le terrorisme, les réseaux dormants… La réussite du roman tient sans doute à ce que Yves Ravey semble choisir de ne suivre complètement aucun de ces fils. Au lieu de cela, les gestes des hommes, les faits bruts : la descente en ski des deux frères passant la frontière, l’enlèvement, leurs rapports ambigus, le récit d’un repas où ils se restaurent d’œufs et de bacon. Le monde est là, jaillissant dans les blancs du discours, ou les gestes inexplicables. Qu’est-ce que cette complicité soudaine de Jerry et de la jeune femme ? Pourquoi laisse-t-il son bacon au bord de son assiette ? Pourquoi ces sacs de sport que Max prend le temps d’acheter, au retour de la banque ? Il pèse sur le récit une angoisse sourde, qui est plus cependant que celle des récits noirs ou policiers. Quelque chose de la scène de la chasse au loup ou de celle où Langlois voit le sang d’une oie sur la neige, dans Un roi sans divertissement de Jean Giono, même si le style des deux écrivains est très différent. Mais la recherche, je crois, en est assez proche. Bref, c’est un récit épatant. Et Yves Ravey est un écrivain – un des tout meilleurs il me semble – qui mérite d’être découvert au plus tôt.

Jérôme FERRARI: Dans le secret

Ferrari--Dans-le-secret.jpgAntoine, la quarantaine, vit entre son épouse, pour laquelle il éprouve une sorte d’idéalisation respectueuse, et les exigences d’une existence débridée, le soir, dans le bar dont il est propriétaire, en Corse, une vie d’alcool et de sexe. Mais cette vie est un malentendu : Antoine avait cru pouvoir maintenir une stricte division entre les différentes facettes de sa vie, une stricte séparation entre ces mondes, et voilà qui brusquement s’effondre, un petit matin où, au retour d’une nuit d’orgie, sa femme, après l’amour, lui glisse à l’oreille des mots énigmatiques. C’est le début de l’effondrement d’un homme contraint à prendre brutalement conscience sur quelles hypocrisies il a construit sa vie pour fuir l’effondrement d’un monde, qui le précède – une crise qui met à jour la fragilité des hommes et leur goût lancinant pour la brutalité.

En un sens, peut-on faire plus classique que le roman de Jérôme Ferrari ? La crise de la quarantaine. Un homme qui, dans l’intimité d’une vie conjugale officiellement respectable et sans histoires, découvre que sa femme a sans doute des désirs indépendamment des siens et que ce sur quoi il a construit sa vie est un édifice fragile, une fuite en avant. C’était déjà le motif de la Traumnovelle de Schnitzler, repris par Stanley Kubrick, au cinéma, dans Eyes Wide Shut. Sur cette intrigue classique, Jérôme Ferrari a produit un désordre, une œuvre chaotique et foisonnante qui peut impatienter, à l’image du bar glauque qui abrite la déchéance d’Antoine : jamais l’amour -plutôt le sexe le plus cru consommé jusqu’à l’épuisement-, l’alcool, la drogue ne sont une fête, mais l’illusion, une expérience de la limite, qui pousse les êtres et les corps au bord de la rupture. Saturé de références philosophiques qui ne se disent pas toujours explicitement, mais travaillent la prose de l’auteur, le texte est lui-même presque étouffant, dans cette espèce de perfection formelle qui caractérise le style de l’écrivain. La construction qui mêle les voix (celle d’Antoine et de son frère cadet, Paul, une sorte de clochard alcoolique, qui passe ses journées scotché devant la télévision), qui juxtapose les époques (on plonge jusqu’au 18éme siècle dans ce portrait d’une Corse travaillée de violence et de contradictions) pourra fatiguer elle aussi. On pourra reprocher à Jérôme Ferrari de vouloir trop en faire en moins de 200 pages. Un tel projet aurait peut-être réclamé un développement foisonnant, une production baroque, à la manière latino-américaine.

Ce sont des reproches qu’on peut faire à ce roman. Pourtant, il y a dans la langue de Ferrari quelque chose qui me fait aussitôt oublier ces reproches. Un ton sans doute. Quelque chose d’une insularité que je ne peux pas m’empêcher, lorsque je le lis, de mettre en rapport avec le ton de certains romans policiers italiens, par exemple les très bons polars tessinois d’Andréa Fazioli (c’est cette insularité aussi d’une terre travaillée de culture italienne, bien que d’un autre pays : la France ici, la Suisse chez Fazioli). On trouvera aussi dans ce roman l’expression de la cohérence d’un projet littéraire, qui n’a pas commencé avec Le Sermon sur la chute de Rome et qui donne envie de découvrir l’un après l’autre chacun de ses récits. Pierre après pierre, Jérôme Ferrari construit son édifice. La réflexion sur l’idée de monde, centrale dans Le Sermon, est déjà présente ici. Mais c’est surtout pour le motif du rêve que ce Dans le secret est précieux : une forme récurrente qui donne sa véritable unité au propos de l’auteur. Chacun de nous est-il autre chose que ses rêves, des rêves terrifiants ou bien encore avortés ? Pouvons-nous mettre un terme à cet enfermement si, nos rêves avortés, ne subsiste plus de nous que le goût brutal pour la violence et l’autodestruction, qui est le véritable moteur de nos existences ?

MARIVAUX: La Méprise

Marivaux--Theatre-complet-II.jpgErgaste est un jeune noble qui, revenant du Dauphiné, pour se rendre à la Cour, s’est arrêté chez un ami, près de Lyon. A la promenade, il rencontre une jeune femme, Clarice, et s’éprend d’elle. Décidé à faire sa cour, Ergaste se renseigne auprès de son valet, Frontain, des sentiments de Clarice, qui ne semble pas hostile à ce que l’intimité soit un peu plus poussée entre eux deux. Mais comment expliquer l’attitude étrange de la jeune femme ? qu’après avoir semblé céder à ses avances celle-ci prétende brutalement rompre avec le jeune homme ?

Le sujet de la comédie tient tout entier dans son titre : La Méprise. Clarice et Hortense sont deux sœurs qui s’habillent semblablement et qui, pour se protéger du soleil, dissimulent leur visage derrière un masque. Croyant faire sa cour à Clarice, Ergaste se trouve donc en situation d’adresser ses mots doux tantôt à l’une tantôt à l’autre. De cette situation assez improbable, Marivaux a tiré une comédie qui interroge la clairvoyance du désir et joue des codes de la comédie sentimentale.

L’effet comique naît du hiatus entre la progression attendue du sentiment amoureux au gré des rencontres entre les deux jeunes gens et le fait que la jeune femme courtisée, parce qu’elles sont deux en réalité, ne réponde pas, comme il s’y attendrait, aux attentes d’Ergaste. Les comédies de Marivaux sont habituellement écrites au gré de ces rencontres entrecoupées de moments réalistes ou d’intermèdes divertissants : Les Fausses Confidences ne sont qu’un long entretien de Dorante, le nouvel intendant d’Araminte, et de sa maîtresse, plusieurs fois interrompu et repris, jusqu’à la déclaration finale des deux amants ; dans Le Triomphe de l’amour Léonide affirme n’avoir besoin que de trois entretiens avec Agis pour le convaincre de son amour et entraîner son cœur vers elle. Marivaux donc joue ici avec cette construction, et avec les masques et travestissements dont son théâtre abonde.

A la fin de la pièce, l’amour est sauvé : Ergaste reconnaît que les deux jeunes femmes étaient deux, et réaffirme que c’est bien Clarice qu’il aime. Mais l’issue heureuse de la pièce, la résolution apparente du conflit qu’a fait naître dans le cœur d’Ergaste sa confrontation avec les deux jeunes filles, met-elle un terme au questionnement que l’action du drame n’aura pu empêcher de susciter ? Le désir est-il a ce point aveugle qu’Ergaste puisse si longtemps croire parler à l’une alors qu’il parle à l’autre des deux sœurs ? Et que penser d’Hortense ? Il suffit de quelques mots d’Ergaste pour que la jeune femme reçoive favorablement les avances qui lui sont faite. Ergaste est tombé amoureux de Clarice au hasard d’une rencontre à la promenade. Que ce serait-il passé s’il avait rencontré d’abord sa sœur, Hortense ? Les politesses de l’amour ne sont-elles pas le cache misère d’un désir qui se dirige en fait aveuglément et indifféremment vers tout objet qui peut le satisfaire ? L’élégance des propos échangés n’y font rien : nulle part mieux que dans cette comédie Marivaux n’a sondé la troublante parenté de l’appétit, premier, physique, viscéral, et du désir, qui cherche à se faire passer pour raffiné, sentimental et éclairé.

MARIVAUX: L’Épreuve

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41NRNS216DL._SL500_AA300_.jpgLucidor est un homme riche qui a la fantaisie d’être épousé par amour. Tombé malade à la campagne, il a été charmé par Angélique, la fille de la concierge du château qu’il vient d’y acquérir. Lucidor donc aime Angélique et se croit aimé d’Angélique. Mais la pudeur de la jeune fille lui interdit d’attendre qu’elle se déclare – à quoi se joint la crainte de voir l’inégalité de leurs fortunes jouer immanquablement en sa faveur. Pour s’assurer d’être aimé par amour, c’est-à-dire pour lui-même, Lucidor entreprend de faire passer son valet, Frontin, pour un de ses riches amis en quête d’un mariage. La jeune fille se laissera-t-elle séduire par ce nouveau prétendant ?

 

Sous les dehors d’une fantaisie sentimentale et romanesque orchestrée par un maître de jeu un peu cruel, Marivaux offre avec L’épreuve une troublante réflexion sur la proximité de l’être et de l’avoir, la ressemblance de l’amour et de l’intérêt. Dévoué à la cause de son maître, Frontin reconnaît en Lisette, la servante d’Angélique, une jeune femme qu’il a connu naguère ; mais il doit renoncer à la courtiser parce qu’il doit jouer le jeu de paraître sous l’identité d’un autre : un homme riche indigne de ces amours ancillaires. Maître Blaise, un fermier aisé du village, n’est qu’un amoureux intéressé par les rentes qu’il croit tirer de son mariage. Lisette, également recherchée par Blaise et par Frontin, offre le portrait d’une jeune femme pleine de vie, partagée entre l’amour et l’intérêt. Madame Argante, la mère d’Angélique, ne se soucie que de procurer à sa fille une situation confortable et n’a aucune considération pour ses sentiments.

 

Pourtant, ce sont ces sentiments que prétend révéler Lucidor. Car, certes, l’épreuve à quoi il soumet Angélique est un jeu très cruel. La jeune fille apparaît dans la pièce comme un petit animal traqué, forcée de jouer un jeu qu’elle n’a pas choisi, acculée à faire la confession de sentiments que sa pudeur voudrait taire :

« C’est bien fait, je vous dirai donc, Monsieur, que je serais mortifiée s’il fallait vous aimer, le cœur me le dit, on sent cela, non que vous ne soyez fort aimable, pourvu que ce ne soit pas moi qui vous aime, je ne finirai point de vous louer quand ce sera pour un autre ; je vous prie de prendre en bonne part ce que je vous dis là, j’y vais de tout mon cœur, ce n’est pas moi qui ai été vous chercher une fois ; je ne songeais pas à vous, et si je l’avais pu, il ne m’en aurait pas plus coûté de vous crier : ne venez pas, que de vous dire, allez-vous-en. » (sc.XVI).

Elle y trouve une sincérité de ton, quelque chose de poignant qui en font sans aucun doute l’un des plus beaux personnages féminins du théâtre de Marivaux. Son dépit et finalement ses pleurs contrastent subtilement avec le ton de comédie de la pièce – au point que la façon dont l’amour de Lucidor et d’Angélique est scellé, presque expédié, dans les deux dernières scènes ne manque pas de laisser le lecteur mal à l’aise. Le silence final d’Angélique, qui ne dit si c’est la joie qui brusquement la subjugue ou bien un retrait définitif de sa part dans ce retranchement où l’on ne peut plus être blessé par l’amour, ajoute à cette ambiguïté.

 

Pourtant, comment nommer cette confession forcée, cette mise à nu, cette exhibition contrainte, qui entend porter la jeune fille à se déclarer et la laisse en proie à une vive souffrance ? Un viol ? Il faut toujours se méfier chez Marivaux des lectures unilatérales. Bien sûr, quelque chose est révélé dans cette pièce de profondément inquiétant dans la personnalité de Lucidor, de son goût pour un amour conçu comme une possession absolue, sans réserve – c’est une façon de jouer le rôle. A moins que ce ne soit fragilité du personnage : Lucidor est un homme qui a été gravement malade, que sa fortune contraint peut-être chaque jour à la compagnie des solliciteurs, qui retrouve la santé dans ce coin de campagne où il ne sait s’il doit croire à l’amour que lui offre, en toute simplicité, cette fraîche jeune fille… et qui menace de détruire cette utopie sentimentale par son excès de complication et un désir mal régulé de la maîtrise en toute chose. Son désir de savoir, de se voir livrer sans équivoque le fond du cœur de la jeune femme fait peut-être de lui un jaloux, l’un de ceux qui ont de l’amour une vision de propriétaire.

 

Mais, dans le même temps, on ne peut pas manquer de se dire que c’est ce jeu aussi dont Angélique est victime qui lui permet d’atteindre des profondeurs de sentiment insoupçonnées et de se confronter, dans l’expérience transitoire du dépit amoureux, à la profondeur de ses sentiments pour Lucidor, que sa pudeur, sa position sociale, sa condition de provinciale recouvraient, y compris peut-être pour elle-même, jusqu’à présent. – Le génie de Marivaux est d’avoir su se tenir dans cet écart entre différentes interprétations du rôle de personnages qui avancent masqués y compris à eux-mêmes : sous la frivolité, des profondeurs obscures ; sous le sinistre désir de possession d’autrui, la légèreté des désirs amoureux ; la double confession de l’amour abusif et de la sincérité du cœur.

MARIVAUX: Le Triomphe de l’amour

http://www.images-chapitre.com/ima0/original/017/45017_2651684.jpgLéonide, princesse de Sparte, a hérité du trône qui devait revenir à Agis. Afin de rétablir le jeune homme dans ses droits, elle cherche à s’introduire chez Hermocrate, un philosophe, qui a élevé Agis afin de le soustraire au péril qui, pense-t-il, ne manquerait pas de menacer le jeune homme au cas où son existence soit révélée. Mais Léonide poursuit encore un autre dessein : frappée par la « bonne mine » d’Agis, elle en est tombée amoureuse. Et c’est sous l’apparence de Phocion, un jeune homme, qu’elle va s’efforcer de gagner l’amitié d’Agis, afin par ce moyen détourné, de chercher à atteindre son cœur…

Deux jeunes filles, une riche princesse de Sparte et sa suivante, travesties en jeunes hommes. Un mensonge, une manipulation convertis en vérité par la puissance de l’amour. Des portraits qui paraissent à propos comme preuves objectives de la passion. La révélation de l’amour qui suffit à rendre fou d’amour ceux qui se croyaient protégés justement par leur bon sens et leur raison des désordres de l’amour. Les comédies de Marivaux disposent bien souvent de tout un attirail de situations et de dispositifs scéniques qu’on retrouve ordonnés différemment d’une pièce à l’autre. Il y a par exemple dans ce Triomphe de l’amour bien des éléments qui n’ont pas manqué de me faire penser à d’autres comédies de l’auteur, notamment aux Fausses confidences. Mais, en écrivain de l’amour, Marivaux sait bien que ce qui compte dans la narration de ce genre de choses tient plus à la façon dont on les ordonne qu’à l’originalité des situations. C’est donc comme une variation de plus sur le motif de la révélation de l’amour qui se nourrit des subterfuges de la séduction qu’il convient de lire cette œuvre. C’est en tout cas ce à quoi nous invite le personnage de Léonide, dans sa confession finale au protagoniste principal du drame : « C’est pour vous que j’ai trompé tout le monde, et je n’ai pu faire autrement ; tous mes artifices sont autant de témoignages de ma tendresse » (III, 9).

Semblable donc à d’autres comédies de Marivaux, l’action de ce Triomphe de l’amour tire cependant un peu plus vers la farce. La gradation du désir chez Agis, la lente et progressive révélation de l’amour n’est pas le sujet qui intéresse ici Marivaux. L’intrigue cependant reste d’une subtile complication. Pour approcher Agis, Léonide doit convaincre Hermocrate et sa sœur de sa sincérité. C’est l’occasion d’une double machination : à Hermocrate, qui a reconnu son travestissement, elle prétend être une jeune fille amoureuse du philosophe, venue chercher auprès de lui le moyen de combattre son amour ; à Léontine, elle se présente comme un jeune homme amoureux de sa maturité pleine de grâces – une machination destinée à lui faire gagner le temps nécessaire à des entretiens au cours desquels elle se fait fort de gagner le cœur du jeune homme. On ne manquera pas de reconnaître dans cette intrigue un coup de patte malicieux de Marivaux à l’adresse des sectateurs de la raison et d’une certaine philosophie dogmatique : pour Léonide, le seul moyen d’approcher Agis et de vaincre Hermocrate et sa sœur, pétris de prévention contre l’amour, est de les rendre amoureux. A la vérité du sentiment de distinguer, le moment venu, entre l’inspiration de l’amour vrai et les amours factices : entre l’amour sincère d’Agis et Léonide et les piperies d’amour dans quoi tombent Hermocrate et Léontine avec une troublante célérité.

Pourtant, bien qu’ils soient ridicules, Hermocrate et Léontine n’ont-ils pas aimé sincèrement l’espace d’un instant ? Cette folie qui leur fait tout lâcher – leur vertu, leur philosophie, leur raison – pour fuir en ville afin de s’y marier et s’engager avec témérité dans le bonheur qui se profile n’est-il pas l’une des manifestations véritables de l’amour ? Quelle différence d’inspiration entre Hermocrate et Léontine qui sont trompés dans leur attente du bonheur et Agis que Léonide trompe pour son bonheur ?

L’autre intérêt de cette comédie consiste dans le rôle joué par les valets, cupides, mais poltrons, qui, par intérêt, se mettent au service des desseins de Léonide : le valet Arlequin et le jardinier Dimas. Ils contribuent aussi à tirer la comédie du côté de la farce et à donner à la comédie ce ton de fête comique, à la fois subtile et désopilante, caractéristique du théâtre de Marivaux.

Publié dans le cadre du challenge Un classique par mois

Un classique par mois