Robert WALSER: Vie de poète

Published by Cléanthe on

Un jeune écrivain quitte une ville pour une autre, traverse des paysages modestes, rencontre un critique bienveillant, observe un artiste déjà reconnu, revêt des habits qui ne lui appartiennent pas, s’éprend d’une figure lumineuse qui disparaît presque aussitôt, s’enferme dans une chambre trop étroite, doute de son talent, fuit le succès qui le menace — puis repart, simplement, comme si marcher restait la seule manière d’exister. Vie de poète rassemble vingt-cinq textes courts qui se lisent comme autant de pas posés sur un chemin incertain. La vie fragile d’un écrivain qui avance à côté du monde…

Je reviens régulièrement à Robert Walser. Ceux qui passent régulièrement dans la bibliothèque de Cléanthe savent combien cet auteur m’accompagne — j’en ai déjà parlé ailleurs, notamment à propos de Retour dans la neige. Chaque nouvelle lecture confirme ce sentiment d’intimité discrète. Maître de la forme courte, Walser n’élève pas la voix, ne cherche pas à briller, et pourtant il laisse derrière lui une trace lumineuse, presque imperceptible. Vie de poète est peut-être l’un des livres où se manifeste le plus clairement justement cet art de la brièveté. Vingt-cinq proses, ni des nouvelles ni des fragments au sens strict, mais des esquisses qui tiennent en quelques pages et ouvrent des mondes entiers. Toute la manière de l’écrivain tient là. Car Walser n’installe jamais à proprement parler ses récits, comme on le ferait justement de nouvelles. Les petites proses de Walser établissent un autre rapport à l’expérience, à l’écriture. Walser effleure ses textes, les laisse respirer, souvent avec humour, avec une forme de décalage toujours, puis s’éloigne.

Je m’en tiendrai à quelques exemples. Dans « Widmann » , Walser évoque la figure d’un critique qui encouragea ses débuts, et la promenade qu’il fit à pied de Thoune à Berne pour lui rendre visite. « Wurtzbourg » raconte une halte sur le chemin de Berlin et une rencontre avec un écrivain reconnu, d’où émergent avec espièglerie les motifs de sa déambulation. Le texte central, « Marie« , fait surgir une présence féminine presque irréelle, fragile comme une lumière de fin d’après-midi. Avec « Fragment de la vie de Tobold« , Walser se souvient de son expérience de domestique. Les années berlinoises affleurent dans « Souvenir des Contes d’Hoffmann« , bientôt suivi de textes plus sombres dans « Le nouveau roman » ou « Le talent » Puis l’espace se resserre. « Madame Wilke » décrit un temps d’immobilité, presque d’effacement. « Pièce en chambre » enferme le narrateur entre le lit, la table et le mur, où seule sa plume demeure en mouvement. « Hölderlin » donne à l’ensemble une profondeur tragique, avant que le texte final, « Vie de poète« , ne s’échappe dans une phrase longue et sinueuse, refusant toute conclusion.

Il y a bien sûr, dans ces pages, quelque chose comme une autobiographie — mais une autobiographie dispersée, masquée, presque timide. Plutôt que de raconter sa vie, Walser la laisse affleurer à travers des figures possibles du poète. Ce refus de la pose autobiographique me touche profondément. Dans une époque qui aime les récits de soi affirmés, Walser choisit la discrétion, la nuance, la suggestion. Il écrit sa vie comme il marche, sans destination clairement annoncée.

Comme souvent chez lui, tout commence par une promenade, ou mieux par ce que la langue allemande nomme une Wanderung – un motif qui traverse les littératures de langue allemande. On marche en effet beaucoup dans Vie de poète. On traverse des villages, des rues, des paysages modestes. La marche devient une forme de pensée lente, une manière de rester ouvert au monde. Elle est aussi une résistance douce à l’immobilité — à ces chambres fermées où le poète semble parfois s’éteindre. Lire Walser, c’est justement accepter ce rythme, avancer sans savoir exactement où l’on va, regarder les détails minuscules, laisser les phrases respirer. Il y a là une liberté qui se vit dans le mouvement même de l’écriture.

Je crois que mon attachement à Walser vient de cette manière d’habiter la littérature sans jamais chercher à la dominer. Il écrit à voix basse, presque en aparté. Et pourtant, plus je le lis, plus sa voix me semble essentielle — une voix qui refuse les grands gestes. Vie de poète est un de ces « petits » livres majeurs qui savent se glisser doucement dans la mémoire du lecteur, comme une promenade dont on se souvient longtemps après être rentré chez soi. Oui, refermer un livre de Walser, c’est partager le sentiment d’avoir marché encore une fois à ses côtés, dans cette lumière fragile qui accompagne les écrivains discrets.

« Je me levai brusquement et m’approchai de la fenêtre ouverte. Il était minuit et au lieu du sommeil auquel je n’avais pas droit, puisque de gracieux petits vauriens méchants et minuscules me le confisquaient, je goûtai et me régalai du spectacle du plus beau des clairs de lune qui, tel un clair de lune d’Eichendorff, prodiguait de très haut ici, là, partout, comme une bruine légère, sur les toits sombres, sur les tours et les pignons pointus dressés dans le ciel, toute son ineffable beauté, sa grâce suave, magique, pâle, sa divine douceur. Un accordéon résonnait en sourdine, et le silence de la nuit, tout autour, était merveilleux, vraiment céleste, ce clair, cet enfantin silence de nuit de lune, ce profond et doux enchantement de minuit, cette paisible obscure clarté répandue par la lueur de la lune, cette musique de fête, de joie, d’amour, cette jubilante sonate, cette sonate au clair de lune! N’y a-t-il pas, dans chaque belle nuit de lune, le chef-d’œuvre de Beethoven ? L’art le meilleur, depuis toujours, n’est-il pas issu des choses simples et quotidiennes? Un clair de lune est-il rien d’autre, au fond, que quelque chose de quotidien, offert au mendiant comme au prince? »

Robert WALSER, Vie de poète (Poetenleben, 1917), traduction Marion Graf, éditions Zoé


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