KRASZNAHORKAI László: Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau

Published by Cléanthe on

Un homme — petit-fils imaginaire du prince Genji — part à la recherche d’un jardin caché aperçu dans un livre. Pourtant, très vite, le roman cesse d’être une quête géographique pour devenir une méditation sur la vision elle-même. Que cherche-t-on lorsque l’on cherche un lieu parfait? Un paysage réel, ou l’image intérieure que l’on s’en est faite ? Une tension subtile s’intalle entre ce que l’esprit imagine et ce que le monde consent à révéler. Voir devient une épreuve, presque une ascèse. Mais que s’agit-il justement de voir?

Avec Keisha et Aifelle, nous avions programmé pour aujourd’hui une Lecture commune du roman de Krasznahorkai au bien curieux titre (mais qui s’explique très bien dans le cours du récit). Je ne sais pas quel sera leur avis. Mais j’ai, pour ma part, été épaté une fois de plus par la plume décidément imprévisible du Prix Nobel hongrois.

Car le roman de Krasznahorkai est d’abord une merveilleuse expérience esthétique. Au centre du lire, une quête, un homme – le petit-fils du prince Genji -, dont le nom seul évoque le roman de Murasaki Shikibu, un des grands classiques de la littérature japonaise, une ville (Kyoto?) avec son labyrinthe de ruelles, et puis surtout un temple, ou plutôt une série de temples, où il est question d’un certain temple d’or (autre référence explicite), et un jardin, un jardin caché qui serait l’essence du jardin, le jardin résumant dans sa simplicité l’aspiration de tout jardin. Le roman de Krasznahorkai nous plonge dans un univers japonais. Un univers esthétique japonais que le romancier explore au moyen de sa phrase longue, familière à tous les lecteurs de l’écrivain, une phrase sinueuse, s’étirant parfois sur de longues pages, au point de développer, comme un jardin justement, un pendant littéraire du monde, du réel, de cette nature vers quoi la phrase ouvre sans jamais l’enfermer. Car le jardin, motif central du livre, métaphore du roman lui-même et objet de la quête du petit-fils du prince Genji, n’est pas une reproduction de la nature en miniature. Il est une promesse d’équilibre, une tentative d’ordonner le chaos sans l’annuler. Les descriptions, longues, précises, parfois obsessionnelles de Krasznahorkai, dans lesquelles tient tout entière la fascination exercée sur le lecteur, ne visent donc pas à reproduire le réel mais à en approcher l’essence. Tant il est vrai que la beauté n’est jamais donnée immédiatement. Elle se construit dans la durée, dans l’attention patiente. Chez Krasznahorkai, cette patience prend la forme d’une écriture sinueuse, presque musicale, qui avance par spirales plutôt que par lignes droites.

Ce qui frappe dans le même temps, dans ce roman, c’est la place accordée par Krasznahorkai aux gestes artisanaux, aux techniques anciennes, à la fabrication même des lieux, tranchant avec d’autres œuvres de l’écrivain. Là en effet où ses romans « hongrois » décrivent souvent un monde en décomposition, celui-ci s’attarde sur la précision des mains, sur le soin porté aux matériaux, sur la lenteur nécessaire à toute forme authentique. La nature n’y apparaît pas comme un refuge idyllique, mais plutôt comme un partenaire exigeant, dans cet univers japonais où la recherche du naturel n’est jamais vraiment coupée d’un certain art de l’artifice – ce qui est, il faut bien le reconnnaître, le fondement de tout art.

Et cela commence ici par l’artifice d’un roman qui n’est pas vraiment un roman, mais ouvre cependant des trajectoires romanesques: l’exploration d’un lieu, d’une ville, d’un temple; la quête d’un jardin mystérieux; la fuite du petit-fils du prince Genji, par ailleurs en proie à de sérieux moments de vacillement psychologique, parvenu à fausser compagnie à son escorte. Et puis ces intrigues plus secondaires encore: le comique de cette escorte, complètement ivre, qui cherche en vain à retrouver le petit-fils du prince et oublie même, à force de vider des bières, l’objet même de sa recherche; la visite des appartements privés du moine supérieur; ou bien ce très curieux livre, que le petit-fils du prince Genji trouve au milieu du capharnaüm servant de lieu de vie du moine supérieur: L’Infini est une erreur, de Sir Wilford Stanley Gilmore, tentative de démontrer que l’infini n’existe pas, en un long texte de 2000 pages qui égrène la suite des nombres, et dont le propos est développé en une longue phrase, au chapitre suivant, moment de virtuosité pure de Krasznahorkai, digne de certains grands solos de jazz!

Certes, on pourra être dérouté par l’absence d’intrigue au sens traditionnel. Le roman avance comme une marche méditative, parfois presque immobile. Et pourtant, une tension demeure, celle de l’idéal esthétique, toujours entrevu, jamais possédé, comme si Krasznahorkai voulait suggérer que la perfection ne peut être saisie que dans le mouvement qui y conduit, jamais dans sa fixation. Il y a ainsi dans ce texte une douceur inattendue, presque lumineuse, qui contraste avec l’apocalypse lente de certains de ses livres les plus connus, par exemple de Tango de Satan. Comme si l’auteur, après avoir exploré les ruines d’un monde, cherchait ici une autre voie: celle, non pas exactement de la rédemption – l’échec du petit-fils du prince Genji à trouver ce jardin, tout à côté justement duquel il passe, suffit à écarter cette voie-, mais une forme d’attention pure. Ce court roman agit alors comme une halte dans l’œuvre de Krasznahorkai — une parenthèse orientale, contemplative, où la phrase devient chemin, où le lecteur apprend à regarder autrement. Comme si Krasznahorkai avait voulu nous rappeler que certains paysages ne se livrent qu’à ceux qui acceptent de ralentir. Et cela, personnellement, j’adore!


2 commentaires

keisha · 20 février 2026 à 11 h 36 min

Je ne l’ai pas (encore) lu, car Seiobo était prêt! Mais c’est intéressant ces deux versants ‘hongrois et japonais’ des romans de l’auteur, sachez qu’avec Seiobo le Japon sera présent, les gestes artisanaux, les traditions. Vous allez aimer!

nathalie · 20 février 2026 à 12 h 11 min

Cet auteur a décidément quelque chose avec le Japon… j’ai lu Seiobo en décembre, et il en est beaucoup question. Je note ce titre, car en effet cela changera du chaos et de la destruction.

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