La vie de ce blog a ceci de singulier qu’alors que je promettais il y a déjà plusieurs mois un retour régulier par ici, voilà que quelques grandes lectures estivales m’ont conduit de nouveau à négliger ce petit carnet. Pourtant ces écritures régulières me manquent. Dans l’éloignement je sens de plus en plus comment, en m’obligeant à preciser mes impressions, les notes collectionnées contribuent à la trace laissée en moi par mes lectures. Le désir d’enchaîner rapidement plusieurs livres, quelques lectures pressées aussi, et puis deux bons gros romans fleuves dans lesquels je me suis lancé ont retardé de nouveau les retrouvailles avec ces petits travaux d’écriture. Je ne suis pas sûr d’y avoir gagné. Le retour par ce carnet de notes numérique est utile. Et m’a souvent rendue plus vive, en bien comme en mal d’ailleurs, l’impression laissée par les livres que j’avais lu.

Je relis en ce moment le Discours sur l’inégalité de Rousseau, parallèlement à Autant en emporte le vent, que je découvre. Je ne crois pas avoir déjà parlé de ces résonances singulières qui se créent parfois entre les lectures. Cette page en est une, où viennent se mêler de façon saisissante les raffinements de la société, l’image du sauvage, le lien paradoxal du progrès et de l’asservissement d’autrui:

Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot, tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. 

Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755)

1 Comment on Le prix de la sueur des hommes

  1. Je me souviens bien mieux de mes lectures quand elles donnent lieu à un billet de blog. Avant il y a un certain brouillard. Le blog permet de faire le lien entre sa propre mémoire et les avis des autres.

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