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François MAURIAC : Le Fleuve de feu

En vacances dans le Pyrénées, Daniel Trasis, un jeune marchand de voitures originaire des Landes, est séduit un jour à l’hôtel par l’arrivée de Gisèle de Plailly, une jeune fille offrant toutes les apparences d’une pureté virginale. Daniel est un séducteur, un chasseur, un prédateur pour qui toute jeune fille devient rapidement un objet de convoitise. Chaperonnée par Lucile de Verillon, une amie à elle, femme très pieuse en qui Daniel ne tarde pas à reconnaître un directeur de conscience, Gisèle se trouve donc placée au centre de deux désirs, celui de l’homme séducteur qui veut en faire sa proie et celui de la fervente catholique qui cherche à la sauver de ses propres désirs. La belle Gisèle de Plailly saura-t-elle résister au feu qui la hante?

De passage pour quelques jours dans le bordelais, j’avais envie de me plonger dans un ou deux livres de Mauriac, un écrivain dont je gardais le bon souvenir d’un lecture : Le Sagouin, lu quand j’étais adolescent. Hélas, la rencontre ne s’est pas faite. Et c’est la grande déception de ce mois-ci.

Il y a une époque en effet où je me refusais de lire quoi que ce soit en rapport avec le lieu où je me trouvais. Je me demande si ce n’est pas une règle à laquelle je devrais revenir. Après ma lecture malheureuse de Theodor Fontane cet été à Berlin, un auteur que j’ai rêvé également de lire pendant des années, je n’ai pas non plus trouvé ces jours-ci dans Mauriac ce que j’y cherchais ou croyais pouvoir y trouver.

Il faut dire que c’est une littérature qui a beaucoup vieilli. Les trois personnages principaux de ce récit n’échappent jamais au stéréotype, si bien que j’ai peiné à trouver crédible aussi bien la furie de Daniel à posséder la pureté de la jeune fille qu’il convoite que la passion de Gisèle à se perdre moralement en se donnant physiquement à l’homme qui la désire ou l’élan de Lucile à sauver même contre elle-même la jeune fille dont elle veut assurer le salut dans son combat contre la chair. Toutes ces questions de pureté et d’impureté, de chair et d’âme, de virginité qu’on rêve de ravir, de logique du salut et de pente perverse du désir autour desquelles tourne le récit de Mauriac me semblent tellement éloignées de nous que j’ai même eu beaucoup de peine au cours de ma lecture à imaginer que c’était là l’imaginaire commun sans doute il y a moins d’une centaine d’années. A côté de cela, les dramaturges élisabéthains dont je me délecte en ce moment m’ont paru d’une modernité extraordinaire.

Ajoutons le climat de catholicisme exacerbé du récit, qui d’habitude ne me gêne pas – j’aime bien au contraire lire Bernanos ou Graham Greene justement pour la raison que ce sont des écrivains catholiques. Mais avec Mauriac – en tout cas ce roman-ci de Mauriac – ce n’est pas passé. J’ai trouvé la fin édifiante ridicule. Le renoncement à l’amour physique comme révélation de l’Amour ne parvient pas à me convaincre. La négation de la sexualité ne me semble pas être autre chose qu’une négation. Et je ne vois pas ce que l’on gagne à traiter de l’Amour sensuel comme une perversion, une pathologie, sinon à développer soi-même une vision pervertie et pathologique de l’Amour. Bref, le catholicisme de Mauriac m’insupporte, et pourtant j’aime bien ordinairement les écrivains catholiques.

On trouve en effet souvent chez ces auteurs catholiques une représentation du réel que je dirais volontiers hallucinée et qui peut nourrir une litterature intense, presque brûlante, qui fait tout le prix de ce genre de récits. Comme les bretonnes de Gauguin sortant de la messe pour lesquelles le paysage se teinte des rougeoiments démoniaques contre lesquels vient de les mettre en garde le curé, le roman catholique donne souvent à la représentation du réel ce ton halluciné hanté par la perception du mal, du poids de la chair, de la concupiscence et par la nostalgie d’une pureté perdue – c’est le motif de quelques grands romans de Graham Greene, Rocher de Brighton par exemple, ou La saison des pluies, deux romans que j’ai tout particulièrement aimés.

Oui, mais voilà : il y a chez un auteur comme Graham Greene une maîtrise formelle, une langue, que je n’ai pas trouvées chez Mauriac. C’est peut-être tout le problème d’ailleurs. Car, quand j’y réfléchis, il me semble que les mondanités ou les couchailleries secrètes qu’on trouve chez Proust ne sont guère plus modernes. Mais la langue de Proust a su leur donner ce ton qui fait que ces questions d’une époque continueront à parler au lecteur, depuis leur particularité, pendant des siècles. Comme la passion chez Racine. Ou la mystique amoureuse, quasiment érotique d’une sainte Thérèse d’Avila. Rien de cette langue qui transcende la particularité d’un regard, d’un discours en même temps qu’elle l’accomplit, encore une fois, chez Mauriac, malgré quelques formules bien pesées, quelques évocations de lieux efficaces saisies en un style rapide, quelques déclarations de personnages prêts à dégager le sens de leur parcours et de leur experience qui font comprendre que Mauriac a pu être considéré en effet au XXe siècle comme un auteur important. Ma dernière lecture (mais peut-être n’est-ce pas le bon livre – je retenterai quand même l’experience) me fait même douter qu’il soit appelé à rester comme un classique.

Thomas HARDY: Loin de la foule déchaînée

Hardy (Thomas), Loin de la foule déchaînéePeu après la faillite de sa ferme, le berger Gabriel Oak, qui a perdu son troupeau suite aux mauvaises manoeuvres d’un chien mal dressé, est obligé de s’engager comme simple ouvrier agricole. Alors qu’il cherche du travail, il sauve une ferme d’un incendie, et est embauché sur l’exploitation, que dirige une jeune femme indépendante et courageuse. Celle-ci se révèle être la même qui l’avait éconduit quelques mois plus tôt: Gabriel aime Bathsheba Everdene, désormais sa maîtresse, mais condamné à garder son amour secret, il se dévoue aux intérêts de la jeune femme que courtisent deux hommes du voisinage: le taciturne fermier Boldwood, qui s’est pris d’amour fou pour elle, et le séduisant et séducteur sergent Troy…

Les romanciers anglais du XIXème siècle sont les inventeurs d’une forme de récit à la narration linéaire, faite de rebondissements et de péripéties, de hasards, de coïncidences et de coups de théâtre, récits souvent  éreintants pour les nerfs, mais qui savent tenir le lecteur en haleine – une sorte de narration pure, concentrée sur le simple fait de raconter. Et nous en avons l’habitude. C’est elle qui a fini par s’imposer dans la plupart de nos séries télévisées. Je ne suis pas toujours friand de cette narration à la Dickens (cause des rapports toujours un peu difficiles que j’entretiens avec ce dernier auteur), et dont Loin de la foule déchaînée peine à s’émanciper, à la différence d’autres livres de Thomas Hardy, sans doute parce qu’il s’agit encore d’une œuvre de jeunesse. Du point de vue strictement narratif, je préfère en effet des romans plus denses, plus touffus, plus complexes aussi. J’ai découvert Hardy, il y a deux ans, à l’occasion d’un autre mois anglais, avec Les Forestiers, qui appartient à cette deuxième catégorie de textes. Et j’ai depuis poursuivi, notamment au cours de ma bouderie bloguesque, l’exploration de l’œuvre de cet immense écrivain que je tiens dans mon panthéon victorien en aussi haute estime que l’immense George Eliot (et que bien sûr « mon cher » Henry James, mais il s’agit là d’un regard étranger, américain, posé sur l’Angleterre du XIXème siècle).

Pourtant, j’ai dévoré ce Loin de la foule déchaînée (pas moins de trois cent pages d’une traite, hier soir – enfin jusqu’à un peu tôt ce matin:-)) qui prouve que, quoi qu’il arrive, Thomas Hardy reste l’un de mes écrivains préférés. Avec son personnage de Bathsheba, Hardy a sans doute inventé l’une des plus grandes figures romanesques de toute la littérature du XIXème siècle. Sensible, courageuse, émancipée, Bathsheba est une femme d’une rare beauté, qui fait tourner la tête à tous les hommes. Mais son pouvoir est sans garantie au regard de la place faite à une femme dans cette société anglaise du XIXème siècle. Face au désordre de l’entêtement amoureux, qui précipite les demandes en mariage, elle est obligée de composer, comme déjà les personnages de Mme de La Fayette, dans une partie où l’amour est une aventure qui se joue à deux, à jeu égal, dit-on, mais s’achève toujours sur la défaite des femmes. J’ai aimé la plainte tragique de Bathsheba, qui montre qu’il n’y a pas d’issue alors pour une femme maltraitée:

Non, j’ai changé d’avis. Il n’y a que les femmes dépourvues de dignité, pour s’enfuir hors de chez elles. Je connais une situation pire que celle de mourir chez soi des mauvais traitements d’un mari: c’est de vivre chez les autres après avoir abandonné le foyer conjugal. J’ai tout bien pesé ce matin, et j’ai fait mon choix. Une femme qui se sauve est un embarras pour chacun, un fardeau à elle-même et un sujet de moquerie; ses souffrances sont pires que toutes celles qui l’auraient atteintes en restant chez elle, y compris les insultes, les coups ou la faim. Lydia, si jamais vous vous mariez – que Dieu vous en préserve!- vous vous trouverez un jour dans une situation analogue; mais retenez bien ceci, ne reculez pas. Restez où vous êtes, et laissez-vous plutôt mettre en pièces que de céder. C’est ce que je vais faire.

C’est que le jeu de l’amour n’a pas été écrit par les femmes, mais pour les hommes, comme le dit encore Bathsheba dans un sublime moment de lucidité:

Il est difficile à une femme d’exprimer ses sentiments dans un langage presque entièrement formé par les hommes pour exprimer les leurs.

C’est ce que j’aime chez Thomas Hardy: cette façon de prendre à revers la bonne conscience de son époque, de plonger sous les apparences d’une société qui s’offre le spectacle de son haut niveau de civilisation. C’est ce qu’il y a d’effrayant aussi dans le destin de ses personnages: portrait terrible de l’aliénation des femmes, d’une société où les fausses apparences du droit fait aux sentiments, à l’amour véritable, à l’échange des promesses entre amoureux, au libre engagement cache la plus simple et classique brutalité. C’est la charge de cet autre grand, Henry James, dans Washington Square, mais plus violente encore, plus anglaise d’une certaine manière.

Autour de Bathsheba, les trois hommes qui la désirent sont les protagonistes de cette partie de dupes que se révèle être le jeu amoureux. Francis Troy campe un fringant sergent, séducteur et un brin immoral, qui finit par séduire Bathsheba et par l’épouser, non sans avoir auparavant compromis une jeune domestique, victime de ses belles manières. C’est un personnage de vilain, comme les aime la littérature anglaise, à la fois manipulateur, et victime de ses passions, de son goût trop débordant pour les plaisirs, pour la domination.  Willian Boldwood, un fermier fortuné, interprétant trop littéralement un billet sentimental, envoyé par jeu par Bathsheba, est auparavant tombé amoureux fou d’elle, preuve supplémentaire de la légèreté qui en amour est refusée aux femmes. Prise dans le piège des désirs de cet homme, que par ailleurs elle estime, elle se débat, multipliant auprès de lui les fausses promesses. Le destin de ces deux hommes – la mort et la folie – montre quelle partie dangereuse se joue sous le nom de l’amour.

Mais le jeu de dupes n’est nulle part plus grand qu’entre Gabriel Oak et Bathsheba, qui mutuellement se recherchent, mais mettent tout le roman à trouver la cause de leur malheur. Trop sincère, trop moral, peut-être un peu trop droit, Gabriel n’a pas su se rendre désirable auprès d’une Bathsheba qui peine à se diriger au milieu des pièges que les désirs des hommes lui tendent. C’est la droiture de Gabriel, la liberté de Bathsheba qui vont mettre tout le roman à se rencontrer, à s’accorder l’une avec l’autre, dans une société qui ne laisse guère de prise à ces valeurs. C’est que Loin de la foule déchainée, cache, sous son regard acerbe, désenchanté un grand, un véritable roman d’amour.

Cependant, le jeu des passions ne serait pas tel, s’il n’y avait aussi un poète chez Thomas Hardy, un poète bucolique, un chantre de la vie pastorale, sensible aux efforts des hommes face aux rigueurs d’une vie agricole, sensible aussi, et surtout, aux mouvements de la nature, à l’évolution des saisons, aux grands basculements météorologiques, dans un pays où le temps qu’il fait est devenu à lui seul (et on le doit notamment à Hardy) un sujet de roman. Car la nature chez Hardy est belle, parfois sublime. Les descriptions sensibles qu’il en donne (je les note à chaque fois; j’ai composé un recueil avec elles) construit un passionnant contrepoint à la vie des hommes. Il y a par exemple la scène de l’orage qui menace de détruire les récoltes, et que Gabriel sauve par sa seule énergie, aidé de sa maîtresse, pendant que les autres hommes cuvent leur alcool dans la grange, avec le sergent Troy. C’est à cause de ces moments là aussi, d’une intensité dramatique peu commune et d’une égale force poétique, que j’aime l’œuvre de Thomas Hardy.

 Challenge XIXe siècleLC - le mois anglais

Henry JAMES: Le Regard aux aguets

James (Henry), Le Regard aux aguetsA vingt-six ans, Roger Lawrence, un bostonien, droit, un brin rigide, issu de la société fortunée de Nouvelle-Angleterre,  aspire aux joies du mariage. Il rêve d’un foyer confortable, d’une épouse tendre et aimante, d’un havre de sécurité.  Éconduit plusieurs fois par les femmes du monde qu’il fréquente, Roger tourne son dévolu vers une fillette de douze ans, une enfant démunie dont il a hérité de la garde. Il l’adopte et décide de l’éduquer avec le but secret d’en faire plus tard sa femme…

Pygmalion en Amérique, tel pourrait être le sous-titre de ce premier roman d’Henry James, rédigé par un auteur relativement inexpérimenté de 28 ans, quoiqu’il ait déjà produit alors quelques habiles récits en s’essayant à l’art de la nouvelle. Un roman étrange, un brin artificiel, qui n’est pas dénué cependant d’une certaine saveur de satire sociale et campe – déjà – un premier et beau portrait de femme, ballottée par les rigueurs de son origine sociale et les désirs des hommes qui croient pouvoir tisser en secret le motif de sa destinée. Sur ce canevas scabreux, à la limite incestueux (Roger élève Nora comme sa propre fille et découvre avec elle les joies de la paternité!), Henry James, qui renia ensuite ce livre qu’il jugeait froid et inabouti, compose cependant les thèmes qui seront ceux de son œuvre future: la satire de la naïveté américaine; la proximité de la droiture et d’une certaine perversité morale; l’enfance, la féminité, la sensibilité aux arts vécus comme un point de vue mêlé d’inconscience et de lucidité sur les perversions des hommes; la revendication du droit individuel au bonheur; le romanesque défini non comme une qualité du récit, mais comme la suite de l’imagination des personnages et de leur méprise sur eux mêmes et sur leur entourage.

C’est un premier roman, bien sûr, moins abouti que d’autres œuvres postérieures de jeunesse, ces deux sommets de la comédie du mariage que sont Confiance et Les Européens ou bien le très balzacien Washington Square. Mais c’est le premier roman d’un très grand écrivain, attentif à sculpter finement des personnages romanesques, au moyen de quelques phrases ciselées qui valent à elles seules que l’on se plonge dans ce roman.

Roger est un puritain naïf qui ne se rend même pas compte de la perversité de son projet de séduction. Sa représentation du mariage reste prisonnière d’une vision toute faite qui finalement concède peu à la liberté des sentiments:

Il voyait dans l’avenir, brillant comme à travers la brume, une scène intime, un petit salon éclairé de lampes par une nuit d’hiver, une placide épouse et mère, rayonnante d’un bonheur domestique, une enfant aux cheveux d’or et au milieu de tout cela, lui-même, ivre de possession et de gratitude.

Don Quichotte du mariage, tout entier à ses rêves domestiques, il néglige la manipulation qu’il fait subir à la jeune Nora, s’abritant derrière l’idée qu’il ne s’imposera pas à elle, mais attendra que chez sa pupille la reconnaissance se transforme en transport amoureux.

Roger n’avait nulle envie de rappeler à sa jeune compagne ce qu’elle lui devait, car la clef de voûte de son plan était que leur relation s’épanouît le plus naturellement du monde. Mais il guettait patiemment, comme un botaniste au cours de ses randonnées attend les premières violettes des bois, la timide fleur champêtre de l’affection spontanée.

Face à lui Nora est un de ces beaux personnages d’enfant puis de femme qui annonce les héroïnes de Ce que savait Maisie ou d’Un portrait de femme. Bénéficiant de la générosité de Roger, dont elle tarde à percer le secret, elle se vit comme une princesse dans un conte de fée. Ignorante de la relation qui la lie à son tuteur, elle ne tarde pas à développer sous son regard des qualités qui font d’elle un personnage plus sensible, plus moral et plus intelligent que le pygmalion qui projette sur elle son fantasme d’une vie rangée à l’abri des séductions du monde. Pourtant, rien de définitif sous la plume de James: Roger reste un personnage plus ridicule que pervers, tiraillé dans une « guerre perpétuelle entre son dessein égoïste et son généreux caractère ».

Des péripéties, nombreuses, finissent par déplacer définitivement le roman cependant du côté de la comédie sociale, en s’appuyant sur une galerie de personnages fantasques: Fenton, un profiteur, qui rappelle tardivement un lien de cousinage avec Nora, tâchant de gagner la dot de la jeune fille en faisant une irruption brutale et rocambolesque dans le cours bien réglé de la vie campagnarde où la jeune fille et son tuteur ont élu domicile; Hubert Lawrence, un cousin de Roger, qui trouve dans son ministère de pasteur et dans les beaux sermons qu’il prononce en chaire un terrain d’élection à son talent de séduction des femmes de la bonne société; Mrs Keith, qui chaperonne Nora lors du voyage de la jeune fille en Europe, et tente, à Rome, de la convertir au catholicisme.

Mais le véritable triomphe du romanesque, c’est dans la fin de ce récit (je ne le dévoile pas!) que vous le trouverez: victoire de l’imagination et de l’amour sur la duplicité des sentiments. Le cœur a ses énigmes et les voies du bonheur ne sont parfois pas si éloignées que cela du romanesque le plus échevelé.

Challenge XIXe siècle

Hjalmar SÖDERBERG: Le Jeu sérieux

Söderberg, Le jeu sérieuxUn été, alors qu’ils se trouvent l’un et l’autre en villégiature dans l’archipel idyllique qui s’étend entre la capitale suédoise et la mer, deux jeunes gens échangent des baisers et des mots d’amour. Lydia est la fille d’un peintre de paysages, qui a connu le succès en son temps; Arvid, un jeune licencié, qui rêve d’arriver à quelque chose dans sa vie. Mais des baisers échangés un été, dans le jardin d’une demeure, au bord de la Baltique, entre les pins, les rochers et les rencontres musicales qu’organise le vieux peintre Stille, peuvent-ils suffire à sceller le destin de toute une vie, comme il arrive couramment dans les romans sentimentaux ? Des années plus tard, mariés chacun de leur côté, mais n’ayant pas trouvé l’amour dans le mariage, Arvid et Lydia se rencontrent, à l’opéra. Comment quelque chose d’aussi volatile que l’amour entre deux personnes peut-il renaître quand le temps a passé? Est-il vraiment possible de rattraper les occasions manquées?

De ce Jeu sérieux, je dirai d’abord que c’est un très beau roman, un magnifique roman d’amour, même si j’hésite un peu à employer ce terme, afin de ne pas induire en erreur ceux qui ne connaissent rien de l’amour selon Hjalmar Söderberg – un auteur bien injustement méconnu par chez nous, un des deux grands pourtant de la littérature suédoise, à côté d’August Strindberg. Car il n’est pas facile justement de parler de ce roman d’amour, à l’écriture discrète, procédant par toutes petites touches et des effets d’ironie si subtils qu’ils épousent à la perfection toutes les modulations du sentiment amoureux. Le jeu sérieux. Dès le titre, pourtant, nous sommes prévenu: l’amour est un jeu, mais est un jeu sérieux. Un jeu capable de provoquer blessures et souffrances. Un jeu, où ce qui se joue met en danger parfois l’intégrité des êtres, ce qu’ils investissent d’eux-mêmes, de leurs passions, de leur représentation de l’autre, et leur capacité à se retirer du jeu à temps. Tout autant cruel parfois et subtil que Milan Kundera, mais d’une autre manière, Hjalmar Söderberg, dont j’avais déjà cet été apprécié Docteur Glas, m’a permis de retrouver cette peinture subtile de l’amour, de ses espoirs, de ses tourments, mais aussi de la part de folie, de déréalisation qui l’accompagne.

Arvid Stjärnblom, le personnage masculin, est un jeune ambitieux discret, qui ne s’accommode pas de l’idée de mener toute sa vie une carrière de professeur. Dans Stockholm dont le décor, en 1900, est rendu discrètement par l’auteur, mais qui occupe le récit de sa présence manifeste – sans doute l’une des grandes capitales de la littérature et une ville ouverte sur l’Europe – voilà qu’il prend la profession de journaliste, grimpant de poste en poste: il traduit les articles publiés dans la presse étrangère, devient critique musical, puis assure la fonction respectée de spécialiste de la politique étrangère. C’est un homme arrivé, même s’il n’est pas fortuné, un peu mené cependant par le jeu des sentiments qu’il ne maîtrise pas. « Trahi » par son amour de jeunesse, Lydia, dont il apprend le mariage avec un vieux savant fortuné par une annonce dans le journal, il a trouvé plus tard à se marier avec la fille d’un homme influent, qui lutte tous les jours contre la banqueroute, au terme d »une aventure sentimentale dont il a été le jouet. Mais Arvid n’a jamais oublié Lydia. De cette souffrance, dont très subtilement l’auteur choisit de ne jamais parler que de biais, il lui reste un fils, un fils naturel, conçu par dépit, sur un coup de folie et de désir, avec une de ses jolies voisines, le soir du mariage de Lydia.

Sans doute, la rencontre de Lydia et d’Arvid, des années après leur rupture, est le moment le plus attendu par le lecteur – une rupture en fait qui n’a pas jamais vraiment eu lieu, un simple glissement dans le vide, à la scandinave: ils ont cessé tout simplement un jour de se voir; le manque de fortune d’Arvid ne lui a pas permis de lui proposer le mariage. Une nouvelle aventure s’engage, dont je ne dirai pas trop, pour ne pas non plus écorner le plaisir de la lecture, aventure sécrète cependant, commencée à l’hôtel, puis dans le modeste appartement que Lydia occupe à Stockholm.

Mais comment comprendre cette aventure? Le désir de liberté, bientôt les infidélités de la jeune femme, comment les lire? Un désir de revanche? L’expression d’un caractère qui a toujours été léger? De l’immaturité? La peur de s’engager dans une liaison qui la consume? Le besoin de tester les limites de son compagnon? Les signes sont là d’une relation qui s’illusionne: dès le début du roman, le fait que la jeune fille est courtisée par trois hommes, qui repartent chacun avec l’idée qu’ils comptent dans son coeur; ou le cimetière depuis lequel Arvid guette s’il y a de la lumière chez sa maîtresse. Habile romancier des demi-jours du coeur humain, Söderberg tresse le réel et l’imaginaire, l’un des motifs qui domine son oeuvre. A la fin, pourtant, une phrase pourrait donner le sens de cette histoire. Mais cette phrase, c’est Arvid qui la prononce, et nous ne saurons donc jamais de quelle manière elle commente le récit: est-ce la clé des comportements de Lydia ou simplement une nouvelle illusion d’Arvid à croire qu’il a toujours compté d’une certaine manière pour celle dont il est en train justement de s’éloigner?

« Elle avait tout de même une étrange manie: toujours choisir ses amants parmi mes amis et mes connaissances… »

Après tout, n’est-ce pas une leçon donnée à notre propre crédulité de lecteur: celle de penser que des baisers échangés vers vingt ans peuvent donner à eux seuls le motif de toute une vie? A moins que tout cela ne soit possible… Et c’est, selon que l’on prend l’une ou l’autre attitude, de deux manières très différentes que se donne à comprendre le destin amoureux d’Astrid et de Lydia. A moins que ce ne soit à la fois l’une et l’autre. Je le disais: un subtil, un très subtil roman d’amour.

Un hiver en Suède-copie-1

 Marathon lecture suédoisUn billet publié dans le cadre d’Un hiver suédois animé par Marjorie

Livre lu lors du Marathon de lecture suédois

E.M.FORSTER: Avec vue sur l’Arno

http://p7.storage.canalblog.com/73/14/186162/78662177_o.jpgA Florence, Lucy Honeychurch a fait la rencontre de George, un jeune homme attentionné et franc, mais d’un autre milieu, élevé dans le culte de la vérité par son père, le vieux Mr.Emerson, un ancien journaliste socialiste. La franchise des deux Emerson trouble profondément Lucy. Dans la proximité d’une pension pour touristes anglais, un chassé-croisé sentimental se met en place, sans qu’elle le perçoive bien – jusqu’au jour où, à la faveur d’une promenade sur les hauteurs de Florence, George ose lui donner un baiser. Chaperonnée par Charlotte, une vieille fille puritaine et désargentée, qui se pique d’un respect scrupuleux des convenances, Lucy fuit à Rome. Quand nous la retrouvons, en Angleterre, elle est fiancée à Cecil Vyse, un jeune homme distingué et raffiné, qui se pique d’art et de culture, avec lequel elle s’est liée à la faveur de son séjour romain. Mais l’arrivée prochaine du vieil Emerson, dans un villa qu’on vient de mettre en location, près de chez elle, ne va pas manquer de bouleverser le bel ordre dont se contentait la jeune fille dans sa retraite bourgeoise…

Sur un thème classique depuis au moins Jane Austen (une jeune fille de la bonne société, ou plus exactement du demi-monde, aspire à se réaliser dans l’amour, sans voir que l’amour lui tend les bras, sous les traits d’un beau jeune homme qu’elle croit haïr), thème dont le cinéma hollywoodien a depuis tiré le motif éculé de la comédie du mariage, E.M.Forster a réussi un petit bijou de littérature humoristique et en même temps un texte d’une belle clairvoyance sur le nécessité, à l’aube du XXème siècle et au sortir de la longue et pesante période victorienne, d’une mutation des vieilles barrières sociales, sur l’aspiration des jeunes filles à la liberté et la possibilité d’une égalité de l’homme et de la femme dans le mariage.

C’est un texte franchement désopilant, qui sait atteindre ces sommets d’humour dont seules Jane Austen ou Elisabeth von Arnim sont capables. La petite société britannique, croquée par Forster dans la première partie du roman, qui se délecte des charmes vénéneux d’une Italie solaire, fascinante et inquiétante, son Bedecker sous le bras, en quoi elle voit un sésame du bon goût, vaut pour elle seule la lecture. Mais le ton de Forster n’est pas qu’à la moquerie. Le pasteur Eager, pasteur des résidents permanent à Florence, campe un individu hautain, méprisant envers « les touristes Cook » comme envers les Italiens. Sous le regard clairvoyant de Forster, la naissance du tourisme de masse accompagne un bouleversement profond de la société britannique. C’est le destin de Lucy d’incarner cette mutation.

Dans une société puritaine où tout est détour, la rencontre de George et de son père fait paraître un nouvel idéal : « […] il lui avait découvert la sainteté d’un désir direct » – se libérer des barrières que le souci du qu’en dira-t-on dresse entre Lucy et son désir d’une émancipation, voilà le nouvel idéal, un idéal que son milieu ne permet pas, malgré la bienveillance familiale, à cause d’un souci trop grand des convenances. Dans sa volonté de maintenir étanche la séparation des classes, le puritanisme, héritier d’une idéologie inégalitaire qui se cache sous une éthique du bon goût, a dressé une barrière entre l’homme et la vie : « voici qu’à la fin surgissait devant le regard de Lucy le portrait achevé d’un monde sans joie ni amour, où la jeunesse se ruait à sa perte en attendant les assagissements – pauvre monde honteux de soi que ses précautions et ses garde-fous protégeaient peut-être du mal sans lui procurer aucun bien à en juger d’après l’état des personnes d’expérience. ». Dans un moment de grande lucidité, Lucy perçoit, aux côtés d’un cocher italien qui la conduit, sans qu’elle le sache, vers George, le seul homme vraiment bon de cette histoire, la possibilité d’une réconciliation avec le monde : « Aux côtés de cet homme du peuple le monde était direct et beau. Pour la première fois elle ressentit l’influence du printemps. ». Ce qui se joue donc, au travers des personnages si sympathiques de Lucy, femme aspirant à la liberté dans une société où la liberté des femmes paraît inconvenante ou ridicule, et de George, homme franc et direct, qui ne cherche pas à dissimuler son trouble, ni ses moments de faiblesse, c’est le devenir d’une société démocratique, débarrassée des vieilles barrières. L’amour est l’instrument de la vérité. On ne pouvait pas illustrer plus joliment cette sentence que ne le fait E.M.Forster dans son roman.

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

Mois anglais

Henry JAMES: Washington Square

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Catherine, une jeune fille commune et banale, est l’enfant unique du docteur Sloper, un médecin réputé dans le New-York de 1850. Grâce à son travail et à sa renommée, le docteur a su faire croître une fortune importante, dont Catherine est l’unique héritière. A l’occasion d’un bal, elle rencontre Morris Townsend, un jeune homme beau et brillant, qui ne tarde pas à la courtiser. Poussée par sa tante, la fantasque et romanesque Mrs Penniman, Catherine tombe amoureuse du jeune homme et accepte de l’épouser…

Sous couvert d’une histoire classique (l’opposition d’une jeune fille et de son père à qui son prétendant ne plaît pas), James livre tout autre chose que l’histoire simplement réaliste qu’aurait été la banale reprise des modèles français (on a comparé le roman à Eugénie Grandet) dont cependant il s’inspire: ni le lieu (un quartier riche de New-York en 1950), ni le jeu des intérêts (cette respectabilité qui pousse le docteur Sloper à s’opposer au mariage de sa fille et la quête en retour pour des jeunes gens bien éduqués mais sans le sou de trouver un bon parti), ni même les motivations psychologiques des différents acteurs ne trouvent le développement que leur aurait donné justement l’un des écrivains dont James traduit ici la leçon.

L’ellipse règne tant sur le plan de la description topographique que sur le plan des événements ou sur celui de la psychologie. Le lieu de Washington Square où demeure la famille Sloper est suffisamment important pour donner son titre au roman, dont il situe le milieu social tout en explicitant les ambitions de Townsend, mais dans le cours du récit, James n’en fait pas d’autre usage que celui d’une place agréable où Catherine et Morris conviennent d’un rendez-vous. Le voyage du docteur et de sa fille en Europe, qui dure toute une année, n’occupe qu’un nombre relativement réduit de pages, et encore celles-ci sont-elles rédigées seulement du point de vue des sentiments de Catherine pour son prétendant éloigné – il est vrai que la jeune fille s’intéresse peu aux monuments et musées européens qui au contraire ravissent son père. Sur le plan de la psychologie, James sait qu’il n’est pas omniscient, et que bien des côtés du caractère de ses personnages lui échappent.

Doubles, sinon multiples, ceux-ci trouvent difficilement à résumer en une formule les motivations de leurs actes ou de leurs sentiments. Le drame de Catherine Sloper vient de ce qu’elle comprend les raisons de son père et pour une part éprouve une véritable douleur à refuser de lui obéir. Son entêtement n’en est que plus douloureux puisqu’il s’accompagne d’une véritable clairvoyance, plongeant les motivations réelles de la jeune fille dans ces deux abîmes que sont l’affirmation de soi, jusqu’à l’auto-destruction, contre un père autoritaire et jaloux, et les promesses vertigineuses de la sensualité promise par un mariage avec un beau jeune homme. De son côté, si le docteur agit en tyran auprès de sa fille, il se comporte aussi en homme qui a compris le jeu de son prétendant. Mais la limite n’est jamais claire entre la protection paternelle et la volonté d’avoir raison à tout prix, contre une enfant qui est la représentation vivante du bonheur marital que le docteur a laissé derrière lui en perdant une épouse dont il n’a pas su guérir la maladie.

D’une extrême pudeur avec ces personnages, James se montre aussi talentueux dans le domaine de la comédie sociale, livrant avec Mrs Penniman le portrait d’un personnage pétri de romanesque, fantasmant les relations des jeunes gens, les perfections du jeune homme d’une manière qui en dit long sur les frustrations de cette veuve et nous prévient contre les mensonges de la fiction, lorsque celle-ci se pose, sans limite, comme l’analogue de la vie.

Henry JAMES: Les Européens

Les-Europeens.jpgFélix et Eugénie, un frère et une soeur d’origine américaine, qui ont passé leur vie en Europe, cherchent l’amour et la richesse. Des cousins bostoniens, riches et bien installés, sont l’occasion toute trouvée d’un voyage outre-Atlantique. Les voilà donc de retour dans cette Amérique qu’ils ne connaissent pas, reçus près de Boston chez ces cousins puritains, que leur liberté inquiète et fascine, et dont ils ne vont pas tarder à bouleverser le train de vie bien tranquille…

 

Sur le ton de la comédie, Henry James donne dans ce roman l’une des premières versions du thème international qui deviendra à partir de 1880 la matière principale de ses oeuvres romanesques: la rencontre entre les deux mondes, l’Ancien et le Nouveau, par l’intermédiaire de ces cousins que tout éloigne, si ce n’est les bonnes manières, est développé avec une verve comique, qui n’hésite pas à verser parfois dans le schématique ou le théâtral, mais qui donne à ce récit un ton vraiment divertissant. Jouant des quiproquos et des malentendus, Henry James s’amuse de l’opposition de l’innocence américaine, un brin simpliste et engoncée dans ses principes moraux, et de l’expérience européenne, volontiers libérée des conventions et un rien canaille. Face à Felix et Eugénie, Mr Wentworth, ses filles Gertrude et Charlotte, son fils Clifford, Robert Acton et sa soeur Lizzie, le pasteur Mr Brand offrent le portrait d’une Amérique provinciale, en quête de satisfactions morales et de douceur de vivre, mais incapable d’envisager le plaisir comme une motivation de l’existence. L’héritage de Jane Austen n’est jamais loin dans ce récit qui sait mêler la satire et la douceur des sentiments: « Examiner un événement crûment, à la lumière du plaisir qu’il était susceptible d’apporter, était un exercice intellectuel qu’ignoraient totalement les cousins américains de Félix Young et dont ils ne soupçonnaient pas à quel point il peut être répandu dans de nombreuses sections de la société humaine. »

 

Le chassé-croisé amoureux, qui vient se greffer sur le premier motif de l’incompréhension réciproque, ne fait que rajouter à l’inspiration satirique d’un Henry James qu’on lira peu souvent d’aussi bonne humeur. Mariée morganatiquement à un prince allemand qui cherche à la répudier, Eugénie s’efforce de séduire les hommes qui l’entourent avec des moyens qui ont pour effet de les fasciner et de les faire fuir. Oscillant continûment entre vérité et mensonge, la jeune femme, dont on devine que c’est là sans doute le principal charme aux yeux « expérimentés » d’Européens habiles à conduire une vie de plaisirs, n’est jamais loin d’être perçue par ses cousins, comme si elle vivait dans une sorte de débauche de sensualité, elle qui en Europe était perçue comme une femme raffinée et d’éducation distinguée. Plus heureux, Felix (ce nom est un programme) trouve au contraire à la vie simple de ces bostoniens un charme qui ne tarde pas à précipiter la cristallisation qui s’impose: le jeune homme tombe amoureux de sa cousine Gertrude. Mr Brand, à qui Gertrude était promise, se retourne vers  Charlotte, qui elle-même l’admire. Et après avoir convoité la proximité d’Eugénie, Clifford et Mr Acton, effrayés sans doute par l’issue vers où leur passion les entraîne, finissent par épouser des jeunes filles de leur entourage.

 

Comme souvent chez James, les deux seuls personnages capables de transcender l’ordre qui s’impose à eux et par quoi ils acceptent de se laisser contraindre, faute d’imagination, consistent en un artiste et une jeune femme: Felix est peintre et s’est lassé des artifices de la culture européenne; Gertrude, n’arrivant pas à s’accommoder de la tristesse puritaine, finit pas assumer sa féminité en épousant Félix. Une ombre pèse cependant sur ce roman solaire, dominé par les belles évocations de la nature et des couchers de soleil américains: effrayés par tout ce qui est pas autre qu’eux, Robert Acton et Eugénie, qui pourtant s’aiment, n’acceptent pas de se laisser changer par l’autre; Mr Grand renonce à Gertrude en s’offrant la satisfaction d’un beau geste désintéressé; Clifford, que la tentation d’un mode de vie déréglé promettait à des expériences nouvelles, ne tarde pas à se ranger en épousant la jeune et jolie Lizzie, et se place dans le sillage respectable de son père.

 

 

L’avis de Cecile

Bibliographie de Henry James

et, pour rappel, le lien vers mon « auto-challenge » Toutes les nouvelles de James (un peu en panne ces temps-ci!)

 

 

Henry James, Les Européens (1878). Traduction: Denise van Moppes. Paris, Albin Michel, 1955. Points, 1993.

Henry JAMES: Confiance

C’est un quatuor de jeunes gens, une histoire d’amour et d’amitié, un chassé-croisé entre passion, rivalité, goût de la beauté et aspiration à la fortune. Deux jeunes amis fortunés: Bernard Longueville et Gordon Wright, un peintre et un physicien. Deux jeunes filles à marier: l’une, Angela Vivian, mystérieuse et « compliquée », l’autre, Blanche, une amie de la famille, jeune femme coquette, sotte et volubile. C’est souvent comme cela que commencent les histoires. Mais quand l’auteur est Henry James, il est normal que le jeu se corse un peu et que de chausse-trappes en défilés les personnages soient conduits au gré d’une danse étourdissante par sa capacité à brasser différents champs de la réalité sociale.

 

Au début, il y a des duo, ou ce qui aurait pu rester, sans la pichenette malicieuse de l’écrivain, deux histoires séparées: Bernard Longueville a rencontré furtivement Angela Vivian à Sienne, et en a profité pour faire son portrait et le lui offrir. Appelé quelques temps plus tard à Baden-Baden par son ami Gordon qui souhaite être conseillé sur la légitimité d’un possible mariage, le jeune peintre découvre qu’Angela est la future élue. Alors commence un ballet élégant et redoutable entre les quatre jeunes gens. Bientôt le quatuor ne suffit plus. Le ballet se poursuit au rythme d’un quintette, d’un sextuor. Le capitaine Lovelock, qui courtise sans espoir Blanche, parce que sa fortune est trop faible, entonne le thème léger et cependant triste du badinage éphémère. Mrs Vivian, la mère d’Angela, intéressée davantage par la fortune que par les sentiments de sa fille, laisse sourdre sa musique attachante (c’est une mère!) et sordide (mais une mère trop attachée à la fortune!). On badine, on flirte, on s’étudie, on s’évalue, on se poursuit, on se fuit. Un vrai bonheur de lecture.