Étiquette : H. de Balzac

Honoré de BALZAC: L’Élixir de longue vie

Le jeune Don Juan Belvidéro est un joyeux jouisseur de Ferrare. Au cours d’une nuit de débauche, un serviteur vient annoncer à don Juan que son père se meurt. Le jeune homme se rend auprès du vieillard, qui lui annonce le fruit de vingt longues années d’études: il a découvert un élixir de longue vie dont il suffira au fils d’enduire le corps du père après sa mort pour le ressusciter…

Avec cette nouvelle écrite dans le style des récits effrayants de 1830 et du fantastique exubérant d’E.T.A. Hoffmann dont le goût se répandait en France, Balzac signe un de ces petits trésors caractéristiques d’une œuvre décidément bien riche.

La nouvelle est elle-même assez complexe si on considère comment Balzac y croise deux motifs: le thème de l’élixir d’immortalité et l’histoire de Don Juan, qu’il complique à loisir, dans un jeu virtuose et divertissant avec les références et lieux communs du fantastique qui n’est pas sans rappeler la manière d’Hoffmann justement.

L’élixir de longue vie découvert par le vieux Belvidéro – en fait un élixir de résurrection – place celui qui veut en profiter sous la dépendance d’autrui. Découvrant un peu trop tard, c’est-à-dire au terme de sa vie, que son fils entend bien voir son père mourir, le vieux Belvidéro en sera la première victime. Victime aussi, Don Juan, bien sûr, malgré toute l’application mise à préparer son propre fils à la tâche – mais on ne se joue pas indéfiniment du destin! Surtout lorsque celui-ci tient dans le flacon fragile d’une liqueur précieuse…

Le motif de la mort naturelle d’un père qui, parce que l’immortalité que son fils pourrait lui donner lui est refusée, est vécue comme un assassinat donne à la nouvelle l’un de ces développements macabres caractéristiques du fantastique noir avec lequel Balzac ici joue de façon espiègle. Versant un goutte d’élixir dans l’œil du vieux Belvidéro qui brille brusquement d’une nouvelle jeunesse, Don Juan s’empresse de saisir un linge pour écraser cet œil. L’acharnement sur le corps du père afin de s’assurer qu’il est bien mort ne cesse qu’une fois un lourd monument construit pour peser sur sa tombe – signe qui sera pris par tous comme une manifestation de piété filiale, dans un retournement ironique qui est l’envers ricanant du fantastique macabre!

Don Juan, sa révolte contre le sacré naissent de ce « crime » initial. Bon lecteur du mythe, Balzac en effet a vu en don Juan l’athée avant le coureur de jupons. Ce qui ne l’empêche pas à son tour de jouer avec le mythe, dans une fin alternative -et délirante!- qui n’est pas le moins plaisant de ce récit décidément bien curieux.

La nouvelle commence et finit dans une théâtralité assumée: la scène d’orgie initiale, la scène de canonisation finale d’un don Juan à demi-ressuscité dans une cathédrale grimée en un pandemonium satanique sont deux moments forts d’une nouvelle que je n’ai pas pu ne pas rapprocher à la lecture, pour mon plus grand plaisir, de certaines scènes du cinéma de Fellini.

Bref, cette LC de Balzac, entreprise avec Maggie offre, une fois de plus, l’occasion de se plonger dans l’œuvre d’un écrivain décidément bien divers et riche en impressions différentes. Encore un grand texte donc, que j’avais négligé à tort jusque là. Prochains rendez-vous le 23.03 avec Pierre Grassou et le 23.05 avec Melmoth reconcilié.

Honoré de BALZAC: Le Colonel Chabert

Le Colonel Chabert, qui participa heroïquement à la charge glorieuse de la bataille d’Eylau, est passé pour mort. Revenu littéralement de la tombe, il reparait après des années de convalescence dans le Paris de la Restauration, où il cherche à faire valoir ses droits et recouvrer son identité. Un jeune avoué, Maître Derville, accepte de plaider l’affaire et de venir en aide financièrement au vieux grognard. Maître Derville, qui est aussi l’avoué de la femme de Chabert, une ancienne prostituée que celui-ci a tiré du caniveau, engage une transaction entre les deux parties…

Le Colonel Chabert etait proposé samedi dernier par Maggie pour une Lecture commune. J’ai relu ces derniers temps plusieurs romans ou nouvelles de Balzac, dont j’étais sûr de bien connaître le propos, et à chaque fois, c’est la même (re)découverte. On gagne à lire et relire cet auteur. Ici, c’est l’ouverture du roman qui m’avait échappé : une belle scène de comédie sociale, pleine de truculence parisienne, dans l’esprit de certains films de Jean Renoir, cinéaste nourri lui aussi de cette litterature des grands auteurs du XIXème siècle. Si l’entrevue de Chabert avec sa femme était resté marquant dans mon esprit, j’ai peut-être lu la fin un peu différemment aussi que la première fois. Cette lecture est-elle la bonne? Je ne sais pas. C’est cela aussi qui est fascinant dans la relecture: percevoir la richesse d’un texte, à travers le feuilletage des différentes perceptions qu’on en aura eu à différents moment d’une vie.

Le Colonel Chabert est l’histoire d’une spoliation, d’une fortune volée et d’un transfert d’identité. C’est aussi un des portraits les plus émouvants de toute La Comédie humaine, hommage sans doute de Balzac aux grognards de Bonaparte, effacés pour ainsi dire d’un temps prosaïque et mercantile. Passé pour mort, Chabert a perdu sa fortune, dont sa femme a récupéré la plus grande partie en minimisant sa succession. Cette ancienne prostituée qui devait tout à Chabert, est désormais la comtesse Ferraud, mariée à un homme de vieille noblesse revenu de l’Émigration sans un sou qui l’a épousé pour son argent, et mère de 2 enfants.

Ayant reconnu son mari, la comtesse, qui n’a jusqu’alors repondu à aucune des lettres du colonel Chabert, tente avec lui une entreprise de séduction destinée sans doute à le spolier un peu plus dans la tentative de négociation qui se met en place entre les deux parties. Il y a chez Balzac les qualités d’un moraliste de grande manière, à la façon du XVIIème siècle. Rapide comme une épigramme, ou comme une satire de La Bruyère, le beau moment de comédie humaine où la Comtesse se retire avec le colonel dans son château à la campagne pour feindre de le cajoler et tenter de le seduire est un des moments de brio du récit, avec la description de Chabert dans l’étude de Derville au début du roman et son récit de la fosse commune où il fut enseveli avec les morts.

Préférant la misère, Chabert, qui refuse de se compromettre dans le jeu que lui joue son ancienne épouse, finira à l’hospice de Bicêtre, où Derville le retrouve par hasard bien des années plus tard, expliquant son brusque et mysterieux retrait de la scène sociale, dans un geste peut-être ultime de dignité, préférant se retirer d’un monde où les hommes comme lui n’ont plus de place.

Honoré de BALZAC : L’Auberge rouge

A l’issue d’un dîner donné en son honneur par un banquier de Paris, Hermann, bon bourgeois de Nüremberg, et bon convive, est invité par la jeune et ravissante fille de l’hôte des lieux à raconter une de ces histoires terrifiantes qu’on aime entendre à la fin d’un repas agréable. Le récit du bon allemand plonge en octobre 1799: deux jeunes gens, partis de Bonn le matin, en plein coeur des guerres de Bonaparte, arrivent à la nuit tombée en vue de la petite ville pittoresque d’Andernach, non loin de Coblence, sur la rive du Rhin. Ils demandent à passer la nuit dans une auberge qui se tient au bord de l’eau à l’écart de la ville…

Depuis quelques temps, Maggie s’est lancée dans une série de lectures communes de Balzac. Et même si j’ai raté les précédents épisodes, j’avais bien envie de me raccrocher à cette aventure, sans attendre même la prochaine LC (dont je serai!), le 8.12., sur Le Colonel Chabert. J’en ai donc profité pour me plonger, le temps d’une soirée, dans L’auberge rouge, qui était au programme du rendez-vous précédent. J’avais envie depuis longtemps de lire ce texte, un des récits courts de La Comédie Humaine, qui ne se compose pas seulement comme on le croit souvent – souvenir sans doute d’expériences scolaires mal digérées – d’épais pavés (que j’adore) et de descriptions rébarbatives (que je ne trouve pas du tout rébarbatives, et que j’aime tout autant). Mais enfin, Balzac ne se réduit pas à cela, et c’est cette diversité qui constitue tout le charme de son monument romanesque.

Construite sur un dispositif traditionnel – je dirais presque convenu – de la littérature romantique (des histoires terrifiantes qu’on s’échange le soir après un repas delicieux, dans la compagnie de bons convives et de quelques jolies femmes), la nouvelle de Balzac est d’abord un récit amusé dans le goût justement des histoires à l’allemande en vogue à l’époque. S’agit-il seulement d’une satire de la littérature à la mode et des tics d’écriture qu’elle produit? Un peu sans doute, comme lorsque Balzac souligne avec espièglerie le nom du convive et orateur, Hermann, « comme presque tous les Allemands mis en scène par les auteurs. » Être de papier, plus que de chair, Hermann, que distingue cependant un « tudesque appétit », est un bourgeois de Nüremberg à la tête carrée comme on en trouve dans les portraits de Dürer, « un bon gros Allemand, homme de goût et d’érudition, homme de pipe surtout », aux « paisibles moeurs » et à la « cordialité » toute « germanique ».

Jouant et se jouant de tous les clichés, Balzac produit ainsi un récit plein d’ironie qui est aussi cependant un bel hommage aux romantiques allemands, Hoffmann en tête, experts en fantaisies et en récits qui se prennent eux-mêmes pour objet et soulignent leurs artifices.

Au centre de l’histoire, une sordide affaire de meurtre, pour s’attribuer la fortune d’un riche commerçant que la guerre a jeté sur le fleuve, deux étudiants en chirurgie, qui savent manier le bistouri, et profitent du voyage qui les conduit jusqu’à la garnison où ils doivent prendre du service pour faire un peu de tourisme au bord du Rhin, une auberge toute rouge pleine à craquer ce soir là et la promiscuité qui en résulte. La tentation du magot, une course au clair de lune le long du Rhin, l’âme particulièrement animée, une tête coupée et un corps qui se vide goutte à goutte, un réveil de bon matin dans une flaque de sang et la crainte d’une action effroyable accomplie dans une crise de somnambulisme sont quelques uns des motifs de ce romantisme noir, macabre, qu’on attend dans la bouche d’un allemand bonhomme convié à raconter au terme d’un bon dîner une histoire véridique à faire dresser les cheveux sur la tête!

Cependant, Balzac étant Balzac, la nouvelle ne saurait s’arrêter là. Sous les yeux du narrateur, un des convives qui écoute ce soir là l’histoire de l’auberge rouge, le récit s’interrompt, décrit l’embarras d’un des hommes autour de la table, le riche banquier Frédéric Taillefer, sa confusion à mesure que la narration progresse et que tout porte à penser que le véritable responsable du meurtre n’est autre que ledit personnage. Sous couvert d’une histoire macabre dans la forme des récits à la mode, voilà donc une bonne histoire balzacienne, histoire de vol et de trahison, sur l’origine douteuse des fortunes, prenant leur source dans l’aventure de la période napoléonienne.

La découverte du narrateur que la femme qu’il aime n’est autre que Victorine, la fille de Taillefer, plonge subitement le récit dans la reflexion morale et philosophique. Sachant ce qu’il sait, le narrateur peut-il encore rêver d’epouser la belle Victorine? Troublant cas de conscience! Une réflexion qui n’était pas absente du récit d’Hermann lui-même, puisque celui-ci tournait dejà autour de la question de la proximité de l’intention et de l’action malveillantes. Apres le retour au realisme des conditions et des fortunes, on voit à quel niveau philosophique se hisse brusquement le recit.

Il n’empêche que la leçon qu’en tire Balzac reste ambiguë (c’est pour cela que j’aime Balzac, d’ailleurs, plus romancier que philosophe). Illustration de l’adage selon lequel l’argent n’a pas d’odeur, comment comprendre cependant cette histoire? Comme l’illustration réaliste, voire cynique de la puissante machine à recycler les infamies qu’est l’argent, ce sang du corps social? Ou bien comme la dénonciation morale d’un temps que l’absence de scrupule et de moralité marque d’une tâche criminelle impossible à laver? Nul doute que l’image de cette auberge rouge d’où jaillit le récit ne vaille un peu à sa manière comme le meilleur des commentaires – image digne du meilleur fantastique, avec sa forme de motif tragique, shakespearien, celui de Macbeth par exemple.

Honoré de Balzac: Pierrette

Sylvie et Jérôme-Denis Rogron sont deux merciers retraités qui après s’être enrichis à Paris rentrent à Provins, dans leur province afin d’y mener la belle vie. La mercerie est leur domaine. Et c’est en petits boutiquiers racornis qu’ils recueillent la fraîche et spontanée Pierrette Lorrain, une enfant de douze ans, leur cousine éloignée. Pierrette ne tarde pas à souffrir des mesquineries de Sylvie Rogron, incapable de comprendre la gratuité, la générosité d’âme qui fait le caractère de sa cousine. Bientôt la jalousie s’en mêle. La célibataire de quarante ans qu’est Sylvie croit que Pierrette rêve de lui voler son prétendant. Les rivalités politiques aggravent encore sa condition: car l’enfant devient bientôt le jouet, l’instrument et l’enjeu des luttes locales entre légitimistes et libéraux, à la veille de la Révolution de juillet…

Ce premier volet des trois romans réunis par Balzac sous le titre des Célibataires n’est pas le plus connu des romans de la Comédie humaine. C’est dommage. Car après un début en fanfare du meilleur romanesque, on entre dans une fable sombre, peut-être l’une des plus sombres de tout l’œuvre de l’écrivain tourangeau qui, si il abandonne ici la Touraine pour une autre région n’en est pas moins impitoyable dans la démonstration qu’il dispense des mesquineries de la vie de province et d’une société qui ne peut s’ériger que sur le sacrifice de tout ce qu’il y a de beau, de touchant, de délicat.

Honoré de BALZAC: Le Curé de Tours

undefinedÊtre le pensionnaire de Mlle Gamard et devenir chanoine furent les deux grandes affaires de sa vie.
L’abbé
Birotteau, vicaire de Saint-Gatien, à Tours, n’avait pas d’autre ambition. Pouvoir succéder à son ami, l’abbé Chapeloud, comme chanoine à Saint-Gatien, et pouvoir reprendre l’appartement que celui-ci occupe en location chez Mlle Gamard où il bénéficie aussi du couvert et de l’entretien. Lorsque Chapeloud meurt, Birotteau hérite du mobilier de son ami, dont deux tableaux de maître et une magnifique bibliothèque. Il reprend aussi son logement chez Mlle Gamard. Est-ce le bonheur qui commence? Le couronnement de toutes les ambitions? C’est compter sans les mesquineries de la vie de province, les jalousies, les aspirations rentrées, les manipulations, et le butin que représente pour qui sait le prendre le joli capital dont a hérité l’abbé Birotteau…

 
Il y a dans La Comédie humaine, à côté des volumineux romans qui sont souvent les plus connus, de courtes démonstrations d’une centaine de pages, terrifiantes tant ce qu’elles démontent du jeu des passions sociales est composé sans développement inutile, avec une économie de moyens auxquels pensent peu ceux que lire Balzac ennuie au prétexte que les descriptions y seraient trop délayées. Car je crois que La Comédie humaine, si on veut la comprendre, doit être rapprochée des grands systèmes philosophiques. Le grand cycle romanesque de Balzac est un projet intellectuel, plus qu’une ambition esthétique. Ce qui explique la relative pauvreté formelle, l’absence de recherche sur la musicalité de la langue ou même la construction du récit. Balzac n’est ni Flaubert, ni Zola. Or, dans un système philosophique, il y a des grands textes, des sommes, et de courts articles ou traités. Le Curé de Tours appartient à ce second genre.

Quelle est l’essence de cette démonstration? Démonter les mécanismes des ambitions de province. Le vide d’une existence de célibataire (Les célibataires remplacent les sentiments par des habitudes). Un terrifiant portrait de la vieille fille (Les vieilles filles sont donc jalouses à vide). Un non moins terrifiant portrait des ambitions religieuses. Voici les éléments essentiels de cette démonstration.

Mais Le Curé de Tours reste encore, relativement, une oeuvre de jeunesse (1832). Balzac n’a pas achevé de constituer son système. Ainsi cette machine à broyer les hommes qu’est la vie de province n’est pas encore rapportée aux raisons sociologiques ni économiques qui la fonde. La machination dont est l’objet Birotteau demeure motivée encore par des motifs psychologiques. D’où une série de portraits féroces, qui n’épargnent pas le pauvre abbé lui-même, sorte d’idéaliste de la vie pantouflarde.

Ce qui fait le prix de ce texte c’est aussi une sensualité rentrée, toujours à fleur de page, dont Balzac sait montrer au lecteur attentif qu’elle est l’une des conditions du célibat des prêtres. Birotteau, à sa manière, est un jouisseur. Il y a quelque chose chez lui de ces bons gros moines de La Fontaine, tel ce rat qui pour fuir les tracas de ce monde s’était retiré dans un fromage de Hollande:

puis il resta, selon son habitude, plongé dans les rêvasseries somnolentes pendant lesquelles la servante avait coutume, en lui embrasant la cheminée, de l’arracher doucement à ce dernier sommeil par les bourdonnements de ses interpellations et de ses allures, espèce de musique qui lui plaisait.