Catégorie : Roman policier

Anne PERRY: Le Spectacle de Noël

Dans un manoir du Yorkshire, coincé par la neige en hiver, des comédiens se sont réunis pour jouer une adaptation de Dracula de Bram Stocker. Bien sûr, quand on est coupé du monde par des intempéries qui rendent les chemins impraticables et qu’on a justement l’idée de mettre en scène des histoires de vampire, les choses ne peuvent pas en rester là! C’est alors qu’un mystérieux voyageur fait son apparition. Quel est cet homme au charme troublant qui semble si bien s’y connaitre en histoires de vampires? Comment expliquer l’attraction ou la répulsion qu’il inspire et sa connaissance poussée des choses de la scène?

Que dire de ce récit, sinon que c’est un Anne Perry? Un petit Anne Perry, dans la série des Petits Crimes de Noël, qui sortent chaque année, à point, au moment où s’allument dans les rues les décorations de Fêtes et que l’air commence à humer le parfum de la soupe d’huitres au champagne et de la dinde aux marrons. Habituellement, je lis chaque année ces textes. Mais il m’en reste quelque uns, retrouvés sur le coin d’une étagère, à côté des guirlandes de l’an passé. Tous ne sont pas excellents, au delà de l’ambiance particulière, de cette atmosphère de Noël qui suffit la plupart du temps à me satisfaire.  Mais il faut avouer que ce Spectacle de Noël, paru il y a déjà quelques années, est plutôt un bon cru, en tout cas si on aime le théâtre… et les histoires de vampires. Un hommage appuyé au livre de Bram Stocker et au monde du théâtre anglais, avec, en guest-star, Caroline, la mère de Charlotte Pitt. Tiens, je reprendrais bien une petite papillote, moi!

Robert HARRIS: Fatherland

Berlin, 1964. Un vieil homme est retrouvé, gisant, dans l’eau de la Havel, dans un quartier résidentiel qui habituellement n’héberge que les grosses huiles du régime. Appelé sur place au petit matin le Sturmbannführer-SS Xavier March, inspecteur de la Kripo, est dépêché pour enquêter sur ce qui a tout l’air d’une mort suspecte. Une mort qui ne tarde pas à intéresser la Gestapo, qui se saisit de l’affaire et dont les ordres semblent remonter jusqu’à Heydrich lui-même. Pourquoi veut-on empêcher March d’enquêter ? Quels secrets cherchent-on si résolument à protéger ? Il faut dire que dans cette réalité alternative, où l’Allemagne nazie a remporté la guerre en Europe, le souvenir des premiers temps du régime fait l’objet d’un contrôle minutieux, surtout depuis qu’un rapprochement entre les deux ennemis, Allemagne et Etats-Unis, s’annonce. Y aurait-il quelque part des preuves des décisions prises lors d’une certaine conférence tenue à Wannsee, en janvier 1942 ? Pour March, une lutte contre la montre et contre la mort commence…

J’avais envie depuis longtemps de lire le roman de Robert Harris, pour les raisons justement qui font la réussite de ce livre : l’uchronie, genre que l’auteur explore avec un quasi sans faute, et le nazisme vu sous l’angle du roman policier, dont je trouve depuis la Trilogie berlinoise de Philip Kerr que c’est un des meilleurs points de vue romanesque sur la période et le régime. Dans un Berlin de 1964, transformé en partie par les travaux de Speer, le vieux Führer règne sur un immense empire où les choses ne se passent pas exactement comme il l’avait rêvé au début de sa domination, mais où l’ordre de la terreur règne. On songe évidemment au monde soviétique, tel que nous l’avons connu dans notre réalité, à la façon dont les totalitarismes survivent en s’appuyant sur toute une organisation administrative et le contrôle de l’information. Traversé de mouvements de contestation diffus, le grand Reich allemand doit soutenir à l’est une guerre de guérilla contre ce qu’il reste de la Russie d’antan, tandis qu’une véritable guerre froide, à l’ombre de la menace nucléaire, a gelé les forces à l’ouest face aux États-Unis. Administré par l’ordre nazi, l’Europe occidentale, réunie en une union européenne, n’est qu’une organisation d’États vassaux qui a son siège à Berlin, pendant qu’à l’est les terres gagnées en Pologne, en Ukraine, en Russie, peinent à attirer les populations de colons allemands, malgré toute la propagande sur la théorie de l’espace vital.

Tout ce portrait historique est réussi, mais n’est pas l’essentiel de ce roman, dont le propos porte au-delà du simple récit de divertissement qu’on aurait pu attendre d’un roman de science-fiction policier. En réalité, en suivant la forme et le rythme de l’aventure policière, Fatherland pose une question : et que serait-il arrivé de la mémoire de la Shoah, si les nazis avaient réussi leur pari et gagné la guerre ? Dans le cheminement labyrinthique de l’enquête policière, une réalité peu à peu s’impose : celle d’un génocide qui avait été préparé pour rester secret. Une des grandes réussites de ce livre réside dans l’effroi qu’on ne peut manquer d’éprouver au moment où on se rend compte qu’une société ignorante (ou ne se posant pas trop la question) des millions de mort sur laquelle elle s’est bâtie est une chose tout à fait plausible. Du futur imaginaire, uchronique depuis lequel il se tient, c’est notre passé à nous que l’inspecteur SS Xavier March fait peu à peu surgir, et ce qu’il était préparé à devenir : la conférence de Wannsee où furent coordonnées les actions des différents ministères en vue de la Solution finale, l’absence d’ordre écrit de Hitler. Alors, de vrais textes surgissent, des actes juridiques. L’émotion qui gagne le lecteur est à la hauteur de la gravité que mérite la question. Comment Robert Harris arrive-t-il à coordonner tout cela avec un véritable récit romanesque et une galerie de personnages secondaires convaincants (la journaliste américaine Charlie Maguire, l’infâme général SS Globocnik, le chef de la Kripo Arthur Nebe, le partenaire de March Max Jaeger) reste le secret du talent de cet auteur. La relation de March et de son fils, Pili, est aussi une des réussites du roman ; mais comme elle constitue un des moments clés de l’histoire, j’aurais peur d’en dire trop. Pour la même raison je ne commente pas les toutes dernières pages du livre, d’une beauté déchirante, dans lesquelles on trouvera peut-être la véritable leçon de ce livre.

Agatha Christie: Nemesis

Il y a quelques années, Miss Marple a rencontré Jason Rafiel, lors d’un voyage aux Antilles. Ensemble, ils ont enquêté sur une affaire dangereuse. Jason Rafiel vient de mourir. Et c’est une étonnante demande que celui-ci lui envoie de manière posthume: élucider un meurtre sans aucune indication ni de lieu ni des personnes en cause. Embarquée tous frais payés pour un voyage sur le thème des Demeures & Jardins, miss Marple découvre peu à peu l’objet de sa mission.

J’ai décidé, comme je le disais dans mon précédent billet, de passer le mois de juin au jardin. Quoi de mieux qu’une belle collection de jardins anglais distribués façon puzzle pour commencer? A partir d’une trame astucieuse (une détective découvre l’affaire sur laquelle elle enquête au fur et à mesure de ses investigations), Agatha Christie a écrit un roman divertissant. Comme toujours, il ne s’agit pas du polar du siècle.  Mais j’avoue avoir un petit faible pour Jane Marple, qui fait que je passe toujours un bon moment en sa compagnie.

Juin au jardin

Anne PERRY: Un Noël à New York

 

Hiver 1904. Janina Pitt a 23 ans. La fille de Charlotte et Thomas Pitt a accepté d’accompagner sa jeune amie Delphinia Cardew en Amérique où elle doit épouser Brent Albright, un homme de la haute société. Du bateau d’où elles débarquent à New-York, en ces jours précédant Noël, la ville offre le visage d’une grande métropole cosmopolite et fascinante. Introduite dans la meilleure société, grâce à sa jeune amie, Janina ne tarde pas à se lancer avec plaisir à la découverte de la ville, que les premiers flocons de neige tombant sur Central Parc commencent à recouvrir d’un charme indéfinissable. Mais la cité a ses pièges, que Janina devra révéler, pour éviter de sombrer dans les chausse-trappes d’une histoire familiale prête à se refermer sur elle…

Avec son volume annuel de la série des Petits crimes de Noël, Anne Perry fait partie de ces auteurs que j’aime à retrouver au pied du sapin. Curieusement, je ne peux pas dire que je sois vraiment emballé par les intrigues. Ce volume n’y a pas échappé. J’ai découvert le meurtrier à peine le crime commis – un comble pour un récit policier à énigme, même si le mobile, lui, est resté obscur jusqu’au dénouement. Mais il y a dans ces petits récits un charme indéfinissable, une ambiance, un décor, rehaussé encore année après année par de très jolies couvertures. Bref, j’ai replongé cette année, comme on plonge avec plaisir la main dans le sachet de papillotes : avec la joie d’une friandise attendue, même si on sait que ce n’est pas ce qu’on a goûté de plus divin.

Et ce livre est fait pour cela. Il est ce qui convient pour se détendre. Et j’en avais bien besoin ces jours-ci. Bref, une traversée à bord d’un transatlantique, une petite visite de New-York en 1904, geôles comprises, avec gîte et couvert assuré dans une demeure patricienne près de la cinquième avenue et promenade dans Central Parc enneigé, la traque d’une mère qu’on croyait disparue et la découverte d’un cadavre encore tout fumant histoire de se donner le frisson, plus une petite histoire sentimentale avec le policier chargé de vous arrêter, que demander de mieux, bien installé au fond du canapé, sous une couverture, avec tout à côté le sapin qui scintille, et une assiette de biscuits parfumés à portée de main ? Et puis en plus la neige, qui par chez moi tarde à tomber malgré le froid continu depuis plusieurs semaines, mais qui depuis début décembre occupe mes lectures.

Ed McBain: Pas d’avenir pour le futur (87ème District, 9)

téléchargementQuand on est inspecteur au 87ème District et qu’on voit arriver son tour de profiter d’un dimanche de congé bien mérité, quoi de mieux qu’une petite fête de famille, surtout quand cette fête est un mariage et que la noce promet d’être belle? C’est ce qu’aurait du se dire Carella en ce beau dimanche qui commence, si son futur beau-frère n’avait pas décidé de le tirer du lit matinalement pour l’inviter à partager ses angoisses à propos de son mariage imminent avec Angela, la jeune sœur de l’inspecteur. Des angoisses vraiment? Mais n’y a-t-il pas des raisons d’être angoissé quand on vient de recevoir dans sa boîte à lettres un petit paquet bien emballé adressé » Au marié » renfermant une araignée particulièrement venimeuse?

Entre histoire strictement policière et suspense chronologique de type course contre la montre, Ed McBain orchestre, avec ce neuvième volume, un récit haletant. Centré pour une fois sur une unique affaire (le mystérieux correspondant qui visiblement en veut à la vie de Tommy Giordano, futur époux d’Angela, ou souhaiterait du moins que le mariage ne se fasse pas), le roman multiplie cependant les hypothèses, les coupables possibles, tout en offrant en passant un développement anecdotique intéressant sur la vie de l’inspecteur Carella, côté famille, celle d’immigrés italiens qui ont trouvé leur place dans l’Amérique d’après guerre. Le poids de la guerre justement est patent, celui de la guerre de Corée en particulier, dont je vous laisse découvrir comment elle est liée à l’intrigue. Côté suspects, ce sont trois possibilités qui s’offrent à la sagacité de l’inspecteur Carella. Mais comment suivre plusieurs pistes en même temps, quand on participe soi-même à la noce? Entre  boissons alcoolisées, orchestre et feux d’artifice, la menace du tireur anonyme embusqué offre un contrepoint dramatique que ne pouvait qu’exploiter  avec talent un auteur de romans policiers efficaces comme Ed McBain qui travailla aussi au demeurant comme scénariste sur les Oiseaux d’Alfred Hitchcock.

Ed McBain: Soupe aux poulets (87ème District, 8)

téléchargementUn après-midi de début octobre, éclatant de soleil et des couleurs de l’automne. Pour les inspecteurs présents ce jour là au commissariat du 87ème district, Meyer, Hawes et Kling, c’est une journée de routine: rapports, appels téléphoniques. Une bonne petite journée de travail comme on en connait aussi dans la police. Tout cela si une femme ne s’était pas mise en tête de faire irruption dans le commissariat.  Elle dit qu’elle cherche l’inspecteur Carella.  Elle a un .38 dans la main. Et elle prétend qu’elle fera tout sauter avec un flacon de nitro-glycerine qu’elle cache dans son sac, si on ne la laisse pas tuer Carella…

 

Pour me sortir de mes « lectures pieuses » de ces derniers temps (par exemple ici et ici), je me suis dit qu’il n’y avait rien de tel qu’un bon petit Ed McBain. Cela se lit d’un trait en une soirée. On peut en enchaîner deux-trois sur plusieurs journées. Et comme je continue à penser qu’avec cette série l’auteur a produit, l’air de rien, un projet romanesque d’une telle ampleur, et d’une telle justesse, que ce n’est pas sans raison, pour une fois, que le quatrième de couverture accrocheur le compare à La Comédie Humaine, bref, c’est encore avec un réel plaisir que j’ai retrouvé toute l’équipe du 87ème district et la  bonne ville d’Isola, double fictif de Manhattan. Ce roman n’a pas fait exception.

Ceci dit, cette Soupe aux poulets n’est peut-être pas le meilleur volume de la série, même si Ed McBain y joue avec deux motifs canoniques des histoires policières: la prise d’otages et son huis-clos dramatique, le mystère de la chambre close. Enquêtant  sur un suicide douteux, Carella se trouve confronté au problème qui a avant lui agité bien des détectives de romans policiers: comment le mort a-t-il pu être assassiné dans une pièce fermée de l’intérieur? Ce mystère a la facheuse tendance de le tenir éloigné du commissariat, relançant le suspense de la première histoire, qui s’enchaîne aussi, je vous laisse découvrir comment, avec l’histoire privée dès personnages récurrents, puisque Teddy, la femme de Carella attend un bébé. Un bon roman policier donc,  sans genie, mais qui fait pour ainsi dire le tampon entre deux sommets de l’oeuvre (je parlerai bientôt de ce beau morceau de suspense policier que constitue le volume suivant: Pas d’avenir pour le futur; il faudra que je trouve aussi le temps de rédiger un billet sur les volumes 6 et 7 de la série  que je n’ai pas pris le soin il y a quelques  mois de chroniquer).