Catégorie : Religion

Claude PUJADE-RENAUD: Le Désert de la grâce

Pujade-Renaud, Le Désert de la grâceJanvier 1712, dans la vallée de Chevreuse, Claude Dodart, médecin du Dauphin, assiste au cours d’une partie de chasse à un étonnant spectacle: dans le vallon qui abrita naguère un monastère de femmes, des pierres renversées, la terre qu’on remue, des corps qu’on déménage. C’est tout ce qui reste de Port-Royal des Champs, détruit sur ordre du roi Louis XIV avec la faveur du pape et du puissant ordre des jésuites. Port-Royal, un monastère de moniales, coupées du monde depuis que la mère Angélique Arnaud, en 1609, rétablit la clôture, accompagnées dans leurs prières par quelques Messieurs, des Solitaires, au rang desquels le monastère compta quelques temps le célèbre Pascal. C’est là aussi que Racine, bravant post mortem la faveur royale dont il avait su être le si servile courtisan, demanda par testament que son corps fut enterré.  Pourquoi cet acharnement, cette ferveur de part et d’autre au cours de tout un siècle? Port-Royal détruit, que reste-t-il? Des écrits? Un mythe? Imaginons que nous puissions convoquer à comparaitre les différents acteurs de ce drame. Ici commence une formidable enquête…

J’ai découvert le Désert de la grâce il y a quelques mois déjà, à l’occasion d’un travail sur Racine, et du challenge que je m’étais fixé alors: de lire – ou relire – tout Racine et de découvrir le plus possible à côté sur cet auteur que je place au Panthéon de mes écrivains préférés. Depuis, je suis venu à bout du théâtre complet, j’ai découvert en passant quelques beaux livres contemporains, dont le captivant récit de Nathalie Azoulai , Titus n’aimait pas Bérénice (chroniqué ici). Mais je n’ai pas trouvé le temps, le désir, l’esprit – la vie d’un blog est une chose chaotique, il faut après tout que cela reste un loisir, et puis les sollicitations appellent de nouvelles sollicitations – bref, j’ai laissé ces nombreuses billets là où je laisse l’essentiel de ma vie de lecteur: quelques mots griffonnés sur le rabat d’une couverture ou un bout de papier, glissés entre deux notes sur mon portable ou bien simplement rangés dans un petit coin de mon esprit où, le temps faisant son office, ils ne tarderont pas à s’effacer, à moins que par un hasardeux concours de circonstances une parole, une image, un jour en rappelle des bribes – mais ne sommes-nous pas constitués aussi de ces lambeaux d’écrits, de pensées en allées, ces panaches de présence inconsciente qui font de chacun de nous ce qu’il est aujourd’hui? Ces mots, il m’a fallu les retrouver à peu près sous autant de pensées, d’émotions, d’impressions accumulées que les livres pesant sur la pile sous laquelle, après près d’une semaine de recherches, j’ai fini par retrouver ce Désert de la grâce. La difficile chose que de chroniquer un livre qu’on a lu il a plusieurs mois déjà! Au stade où je me trouve, je serais presque tenté de laisser là ce billet avec une ultime pirouette du genre: voici le livre, il est très bien, lisez-le et racontez-moi à votre tour ce que vous en avez pensé. C’est ce que je dirai en tout cas à l’amie à qui j’ai promis de le prêter et qui m’a fait tirer ce livre de son oubli.

Mais comme je n’entends pas non plus faillir complètement à ma tâche, j’essaierai de rassembler toutefois quelques idées.

Pour qui ne connait pas l’œuvre de Claude-Pujade, je ne crois pas que ce livre soit l’entrée la plus facile. La forme un peu aride y est sans doute pour beaucoup. Mais c’est aussi ce que j’ai beaucoup aimé. Comme je le disais plus haut, ce livre est une enquête: porté par de multiples prises de parole, il raconte l’histoire de Port-Royal, la ferveur de ses partisans, la furie d’un pouvoir politique et religieux, pouvoir absolu qui ne pouvait tolérer cet asile de libre-conscience que fut Port-Royal, malgré la rigueur de sa règle de vie, le dénuement de ses fidèles, l’âpreté de la foi qui y était pratiquée – à moins que ce ne fut grâce à eux? Parmi ces voix, deux principales, celles de Françoise de Joncoux (que j’ai découverte à l’occasion), une de ces nombreuses femmes savantes que produit Port-Royal, archiviste de la mémoire du mouvement, qui contribua à sauver ce qu’il restait des écrits des jansénistes et à forger le mythe, et celle de Marie-Catherine Racine, que l’auteure imagine à la recherche de la vérité de son père. Qui était Racine, janséniste, tragédien, courtisan? Où est la vérité d’un homme travaillé, tiraillé par les deux passions de son siècle: la gloire et la grâce? Et que furent ces jansénistes qu’on réduit trop souvent aux Messieurs qui entourèrent, bordèrent le mouvement, sans l’encadrer: Arnaud, Pascal, Nicole…? Une histoire de femmes? De famille?

En parallèle à ces deux voix, le roman de Claude Pujade-Renaud est le récit effrayant d’une destruction systématique. Pas du religieux par le politique – l’auteure est trop subtile, trop fine lectrice des textes, de l’histoire, pour réduire Port-Royal à cette vulgate. Non, plutôt la rage d’un pouvoir – spirituel et politique – à anéantir un mouvement spirituel en quoi il n’a cessé de voir une source de contestation politique possible: la tragédie de Port-Royal est celle de la libre conscience. Paradoxe d’un mouvement qui mêla le plus grand conservatisme (le retour à saint Augustin contre les nouveautés des jésuites, le rétablissement de la clôture) et l’annonce d’une sensibilité nouvelle (acharnée, sans concessions, nouvelle c’est-à-dire féminine, dans la défense de la libre-conscience et le goût pour le combat intellectuel).

Emmanuel CARRERE: Le Royaume

Carrère, Le RoyaumeIl y a un moment de sa vie où il a été chrétien. Pas par tradition familiale, par habitude ou convention. Non, un chrétien à qui Dieu s’est adressé en personne un jour d’éblouissement, un converti comme on en rencontre dans toute la littérature d’édification religieuse, par exemple chez Saint Augustin: au milieu d’un temps de désordre, la promesse d’un appel entendu un jour dans une phrase de la Bible, qui a résonné miraculeusement ce jour là, tirant vers la transcendance. Cela a duré trois ans. Puis Emmanuel Carrère n’a plus été chrétien. Fin de l’histoire?…Vingt ans plus tard, c’est un écrivain qui dit ne plus avoir la foi qui s’est penché de nouveaux sur les Écritures, l’Évangile de Luc en particulier, les Actes des Apôtres, ainsi que les Épitres de Paul. Emmanuel Carrère raconte, se raconte: sa foi passée, les premiers temps du christianisme. Au centre du récit, une histoire incroyable: celle d’un homme qu’on dit être revenu d’entre les morts. Une histoire comme habituellement en rêvent seuls les écrivains…

Voici un livre bien difficile à résumer, tellement Emmanuel Carrère a produit avec ce Royaume un objet littéraire singulier, à la fois confession et récit de la première génération du christianisme, enquête sur la foi religieuse et sur les conditions d’écriture des premiers textes chrétiens, un livre plein de subjectivité, mais d’une grande précision documentaire. Et je dois dire que j’ai adoré. D’abord parce qu’on y apprend plein de choses. L’histoire telle que la raconte Emmanuel Carrère est une chose enlevée, un récit qui fait penser par endroit à la manière d’un Paul Veyne. Comme lui, Carrère joue des comparaisons audacieuses, rapproche le passé et le présent, communique une vision sensible, ressentie de l’histoire. Sous sa plume, Luc, Paul, Pierre, Jacques et les autres deviennent plus que des noms, plus que les bons moments (« Sur cette pierre je bâtirai mon église ») ou que les cartes (la carte des voyages de Paul qui ouvre ou clôt toute bonne édition de la Bible) à quoi on s’en tient habituellement. S’il confesse ne plus vouloir écrire de roman, il a fallu à Emmanuel Carrère convoquer tous les registres de la fiction pour donner chair à ces personnages. La chair, justement, voilà la principale histoire: celle de l’Incarnation.

Car, au-delà d’un simple vademecum enlevé à l’usage de ceux qui n’auraient pas suivi le catéchisme, à quoi certains lecteurs grincheux (où l’auraient-ils lu trop vite?) ont voulu réduire le livre d’Emmanuel Carrère, Le Royaume est plutôt une formidable histoire sur l’origine de toute histoire: comment comprendre qu’il y en ait ou qu’il y en ait eu qui aient pu croire à cela? C’est la question à la fois essentielle et qui peut-être bouche toute compréhension. Car peut-on comprendre ce qui demande plutôt à être cru? Croire –  à la Révélation, à la résurrection des corps, à la Bonne nouvelle – voilà le fondement du christianisme. Cette interrogation, profonde, intime sur la foi parcourt le livre d’Emmanuel Carrère, dont il n’est pas indifférent qu’il confesse lui-même qu’il y a cru. Mais dont l’interrogation sait aussi se faire historique: comment expliquer qu’un mouvement religieux, né parmi un petit groupe de pêcheurs galiléens illettrés, ait gagné quelques siècles plus tard l’ensemble de la Méditerranée et fait basculer le système de valeurs et de croyances sur lequel avait reposé l’Empire romain? A moins que la question ne reste religieuse encore, d’une certaine façon…

Le talent d’Emmanuel Carrère est d’avoir su tirer cette interrogation, sans doute très personnelle, intime, spirituelle, du côté de ce qu’il connait le mieux, et qu’il sait le mieux faire: le métier d’écrivain. Qui était Paul? Quels étaient ses rapports avec les autres membres de l’Église, restés à Jérusalem? Comment lire ses Épitres? En rupture ou dans la continuité avec le premier christianisme, celui des disciples d’un certain Jésus, dont nous ne savons guère que ce que nous ont transmis les Évangiles? Et qui étaient justement ces évangélistes? Choisissant de privilégier la personne de Luc, parce qu’il est à la fois l’auteur d’une vie de Jésus et le témoin des Actes des Apôtres, mais aussi parce qu’il est un disciple de Paul, Emmanuel Carrère enquête, interroge, confronte, recoupe, formule des hypothèses: il a fallu que Luc rencontre un témoin direct de la vie de Jésus… Ce témoin pourrait être Philippe… Philippe ne serait-il pas l’un des deux disciples rencontrant Jésus ressuscité sur le chemin d’Emmaüs? L’enquête n’est jamais loin de la fiction. Mais que sont deux millénaires de littérature, d’art chrétien, sinon des rêveries autour des actes, des paroles rapportées de Jésus, afin de les approcher davantage, de se les rendre plus présentes?

J’imagine la nuit qu’a passé Luc après cette conversation. L’insomnie, l’exaltation, les heures passées à marcher dans les rues blanches et tracées au cordeau de Césarée. Ce qui me permet de l’imaginer, ce sont les moments où ce livre m’a été donné. Je pense à la nuit suivant la mort de ma belle-sœur Juliette et notre visite à son ami Étienne, d’où est sorti ‘D’autres vies que la mienne’. Impression d’évidence absolue. J’avais été témoin de quelque chose qui devait être raconté, c’est à moi et à personne d’autre qu’il incombait de le raconter. Ensuite, cette évidence se ternit, souvent on la perd, mais si elle n’a pas été là, au moins à un moment, rien ne se fait. Je sais qu’il faut se méfier des projections et des anachronismes, je suis certain pourtant qu’il y a eu un moment où Luc s’est dit que cette histoire devait être racontée et qu’il allait le faire.

Ce qu’il y a d’original dans la manière d’Emmanuel Carrère est justement cette attention portée à l’écrivain: derrière les Épitres, il y a un homme, Paul, qui écrit – cela nous le savons; mais aussi derrière l’Evangile de Luc ou les Actes: Luc justement. Un homme, un écrivain qu’Emmanuel Carrère cherche dans ce qu’il écrit: le moment où s’affirme la voix singulière d’un auteur, les détails qui ne s’inventent pas, dont son récit – le plus concret, narratif, anecdotique des quatre – fourmille justement. La manière d’un écrivain:

Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain […]

 J’ai pris Emmanuel Carrère au mot, et j’ai entrepris à mon tour de relire les livres de Luc, comme on lirait une oeuvre d’écrivain. Affaire à suivre…

Graham GREENE: La saison des pluies

Greene, La saison des pluiesArchitecte mondialement renommé, Querry a tout quitté. Un jour, il débarque, au fin fond de l’Afrique centrale, dans la léproserie du docteur Colin. Parce que c’est l’endroit le plus éloigné sur sa route, que les navires ne mènent pas plus loin. En compagnie des pères jésuites, du docteur Colin, sa vie s’organise. Des tournées en camion jusqu’à Luc, la ville à trois jours de route de là. Les plans d’un nouvel hôpital. Pourtant dans la société des colons déjà la rumeur monte, entretenue par Rycker, un industriel local, obsédé par la grâce et marié à un femme bien trop jeune pour lui. Bientôt un journaliste fait irruption. Comment expliquer la présence ici du prestigieux architecte parmi les prêtres et les lépreux ? Dénuement ? Sainteté ? Querry pourra-t-il échapper à sa légende ?

Artiste fêté pour ses réalisations d’édifices religieux, séducteur invétéré, Querry est revenu de tout. De l’amour de Dieu, de son métier, des femmes. Quand il échoue dans ce coin désolé du Congo où le docteur Colin a installé son dispensaire, c’est un homme moralement mutilé. Pourtant Querry finit par trouver là à reconstruire une existence, une vie à l’image des anciens lépreux, malgré la mutilation. Mais c’est compter sans la communauté des colons ou le père Thomas qui cherchent à s’accaparer son parcours. A plusieurs milliers de kilomètres de l’Europe, au fin fond de l’Afrique sauvage, celle des romans coloniaux, des histoires du bon docteur Schweitzer, c’est toujours la même mécanique sociale : celle de la peur de l’autre – le lépreux qu’on n’ose pas toucher – et la rumeur – celle d’un Querry venu expier en Afrique un chagrin amoureux et y trouver la sainteté. La logique chrétienne est une logique totalitaire : sous les yeux de cette petite société, Querry qui s’affirme athée voit sans cesse sa conduite réinterprétée dans le sens de la foi par des croyants qui n’imaginent pas qu’on puisse sortir de l’Église.

De Graham Greene, j’avais déjà fort apprécié Un américain bien tranquille ou le Rocher de Brighton, qu’on classe traditionnellement dans son œuvre dite de « divertissement ». Mais cette Saison des pluies est sans conteste l’un des plus grands romans que j’ai pu lire au cours de ces dernières années. L’opposition des hommes et leurs conversations métaphysiques trouvent un relief particulier dans ce coin de l’Afrique centrale au temps de la domination belge dont les paysages et l’organisation coloniale sont peints avec une grande sûreté et une belle économie de moyens. « Qu’importe ces petits détails », réplique le père Thomas à Querry qui s’étonne des nombreuses erreurs contenues dans l’article que le journaliste Parkinson a consacré à l’architecte. C’est au contraire dans le détail que consiste l’art de Graham Greene. Romancier aux ambitions métaphysiques, peut-être religieuses – on le disait écrivain catholique, raccourci qui ne le satisfaisait pas – l’auteur est aussi un miniaturiste : la présence sourde et sombre de la forêt autour de la léproserie, l’ « esprit colon » croqué en quelques pages, le personnage de Rycker ou le père Thomas, âmes tourmentées qui croient trouver pour l’un dans un mariage chrétien et la lecture des livres saints, pour l’autre dans le jeûne une réponse à leurs tourments, certains portraits ou descriptions qui sont comme des vignettes, tout cela donne au roman cette atmosphère si particulière des récits de Greene qui ici touche véritablement au génie. Doublée d’une réflexion sur la fiction et sur l’art du roman, jamais artificielle puisqu’elle a pour objet le « roman » que sur le modèle d’Au cœur des ténèbres certains sont en train de faire de Querry en une sorte de saint moderne au terme d’un parcours de déchéance, la réflexion de Greene sur la religion n’est pas sans rappeler non plus certains passages de Bernanos ou de Mauriac et cette façon si particulière d’appréhender le besoin d’absolu, le besoin d’une cause qui seule tient les hommes en vie à partir de l’expérience d’un personnage qui a perdu la foi.

Emile ZOLA: La Faute de l’abbé Mouret

 

Jeune prêtre exalté qui vit dans le culte de la Vierge et la crainte des tentations de ce monde, l’abbé Serge Mouret est frappé par une grave maladie. Son oncle, le docteur Pascal Rougon, décide, pour son rétablissement, de le conduire au Paradou, une propriété à l’abandon où vivent un vieux « philosophe » et sa protégée, la jeune et belle Albine. Serge finit par se remettre de sa maladie, mais, amnésique, a tout oublié de sa condition de prêtre. Là, dans l’innocence de ce jardin abandonné, où la nature a retrouvé ses droits, c’est une nouvelle vie qui commence, guidée par Albine, la femme-fleur qui le soigne et l’initie…

 

Serge Mouret est le fils de Marthe Rougon et de François Mouret qu’on suivait dans le précédent volume. Doublement marqué par la folie de son père, qui finissait par mettre le feu à la maison familiale, et l’exaltation religieuse de sa mère, c’est une nature inquiète, dévouée au culte divin, un jeune prêtre intransigeant qui peine à composer avec les conditions dans lesquelles il exerce son ministère: la rudesse de la condition paysanne, pour laquelle l’intérêt et la passion sensuelle priment sur les commandements de l’Église, et la proximité d’une vie animale, à laquelle Désirée, sa soeur, qu’on retrouve aussi du roman précédent, se donne avec innocence.

 

Au centre du roman, l’épisode des amours de Serge et d’Albine, dans les jardins du Paradou, ouvrent une parenthèse dans l’oeuvre. Parenthèse historique d’abord, puisque dans l’ensemble romanesque des Rougon-Macquart, marqué par la fatalité de l’hérédité familiale et de l’Histoire impériale, la demeure et le parc abandonnés du Paradou, vestige d’une propriété érigée au XVIIIème siècle par un riche propriétaire pour y abriter ses amours, sont à la fois l’image vivante du Paradis, d’un culte voué à la nature, et porteurs de la sombre menace des luxures passées. Ces pages sont comme une plongée donc au-delà de la nature familiale, dans la représentation saisissante de ce jardin qui a repris ses droits sur l’ordre que les hommes auraient voulu lui imposer, et de l’histoire présente, dans cette proximité d’un temps plus ancien tapissé de désirs que les discours de l’Église et de la politique tachent de refouler dans le présent.

 

Pour des raisons qui n’ont peut-être rien à voir avec l’art de Zola (j’ai du interrompre ma lecture au milieu de cette deuxième partie, et pendant plusieurs semaines, tout lecteur connaît cela, je n’ai pas réussi à retrouver la magie du début), ce passage m’a semblé un peu long. On finit par étouffer dans ces parfums de fleurs. Mais peut-être, sans vouloir trop révéler de la fin du roman, est-ce l’effet voulu par Zola, dont l’un des procédés est de jouer avec la patience de son lecteur, en le recouvrant des descriptions d’une nature qui dit la profusion échappant à la règle.

 

Mais le personnage d’Albine, qui en émerge, est une saisissante figure féminine. Véritable sauvageonne au milieu de la nature exubérante du Paradou, Albine aime et voudrait être aimée « au grand soleil, librement, comme les arbres poussent ». Incarnation de cette liberté humaine rendue impossible par les conventions, elle apparaît, à côté de Désirée, la femme-fille attardée des Mouret, comme l’une de ces forces menaçant de saper les fondements de l’ordre social. C’est elle qui rappelle à l’occasion que la soutane du prêtre est couleur de la mort:

 

Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur… M’as-tu cru morte, que tu as pris le deuil? Enlève ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras les manches, nous pêcherons encore des écrevisses… Tes bras étaient aussi blonds que les miens. Elle avait porté la main sur la soutane, comme pour en arracher l’étoffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la regardait, il s’affermissait contre la tentation, en ne la quittant pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n’était plus la gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de bohémienne, ni l’amoureuse vêtue de jupes blanches, pliant sa taille mince, ralentissant sa marche attendrie derrière les haies. Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa lèvre, ses hanches roulaient librement, sa poitrine avait un épanouissement de fleur grasse.

 

Face à Mouret qui, après la parenthèse du Paradou, ne sait plus comment l’aimer, elle met en évidence cette sensualité à l’envers sur quoi repose la foi du prêtre. Ici, Zola se souvient sans doute de la leçon de Balzac, qui avait su montrer, dans Le Curé de Tours, la proximité de la vie religieuse et de la sensualité. Mais Serge est jeune, quand le curé de Balzac était déjà un vieil homme. Et à la place d’un fauteuil moelleux ou d’un bon feu, ce sont maintenant les délices de l’encens, l’ondulation des jupes de la Vierge, l’exaltation des souffrances du Christ, un culte ambigu de la douleur qui, dans les première et troisième parties du roman, que, finalement, j’ai trouvé les plus intéressantes, éclatent en de saisissants passages, conduisant le jeune prêtre exalté jusqu’à l’hallucination:

 

Alors, de très loin, le prêtre entendit un murmure monter de la vallée des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l’ardent langage de ces terres brûlées, où ne se tordaient que des pieds de vignes noueux, des amandiers décharnés, de vieux oliviers se déhanchant sur leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec les sérénités de son ignorance. Mais, aujourd’hui, instruit dans la chair, il saisissait jusqu’aux moindres soupirs des feuilles pâmées sous le soleil. Ce furent d’abord, au fond de l’horizon, les collines, chaudes encore de l’adieu du couchant, qui tressaillirent et qui parurent s’ébranler avec le piétinement sourd d’une armée en marche. Puis, les roches éparses, les pierres des chemins, tous les cailloux de la vallée, se levèrent, eux aussi, roulant, ronflant, comme jetés en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les mares de terre rouge, les rares champs conquis à coups de pioche, se mirent à couler et à gronder, ainsi que des rivières échappées, charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des éclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientôt tout fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands insectes; les blés maigres, les herbes séchées, faisaient des bataillons armés de hautes lances; les arbres s’échevelaient à courir, étiraient leurs membres, pareils à des lutteurs qui s’apprêtent au combat; les feuilles tombées marchaient, la poussière des routes marchait. Multitude recrutant à chaque pas des forces nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempête de vie à l’haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le tourbillon d’un accouchement colossal. Brusquement, l’attaque eut lieu. Du bout de l’horizon, la campagne entière se rua sur l’église, les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L’église, sous ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles s’envolèrent. Mais le grand Christ, secoué, ne tomba pas.

Auto-challenge Les Rougon-Macquart: n°5

Saint AUGUSTIN: Les Confessions

Quand on  lit Les Confessions, on n’en retient habituellement que les neuf premiers livres, l’histoire d’un homme de sa naissance jusqu’à sa trente-deuxième année, histoire d’un pécheur et de sa conversion au christianisme, l’un des chefs-d’œuvre de l’autobiographie, sans doute aussi la première du genre, qui a fait souche dans la littérature occidentale et peut-être au-delà. C’est en tout cas souvent le chemin qui aujourd’hui conduit à Augustin: après avoir lu les Confessions de Rousseau ou les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, il arrive que le lecteur se dise qu’il serait bon peut-être enfin de filer droit à l’origine et de parcourir Augustin.

Mais ce livre, c’est plus que cela. Un grand texte chrétien voué à l’écoute de la parole divine, qui commence avec le récit d’une vie dispersée, éclatée et s’achève dans la rumination des premiers versets de la Genèse. Un beau texte de philosophie, qui trouve en tout cas à inventer quelque chose de nouveau sur le thème rebattu par tous les philosophes de l’Antiquité de la recherche du bonheur et de la nécessaire orientation du désir, en plus de cela un développement intéressant sur la mémoire, l’identité individuelle et des pages célèbres sur le temps. Un texte de littérature tout court, qui alterne récit de soi, prière et réflexion à fleur de vie, d’existence, et pour se faire invente une voix, certes nourrie de la lecture des orateurs antiques, Cicéron et Tertullien, mais qui sait s’élever aussi au-delà de ces illustres ancêtres, pour fonder ce ton si particulier, né du recueillement et de la découverte de l’intériorité qui fonde pour plusieurs millénaires la sensibilité occidentale.

Honoré de BALZAC: Le Curé de Tours

undefinedÊtre le pensionnaire de Mlle Gamard et devenir chanoine furent les deux grandes affaires de sa vie.
L’abbé
Birotteau, vicaire de Saint-Gatien, à Tours, n’avait pas d’autre ambition. Pouvoir succéder à son ami, l’abbé Chapeloud, comme chanoine à Saint-Gatien, et pouvoir reprendre l’appartement que celui-ci occupe en location chez Mlle Gamard où il bénéficie aussi du couvert et de l’entretien. Lorsque Chapeloud meurt, Birotteau hérite du mobilier de son ami, dont deux tableaux de maître et une magnifique bibliothèque. Il reprend aussi son logement chez Mlle Gamard. Est-ce le bonheur qui commence? Le couronnement de toutes les ambitions? C’est compter sans les mesquineries de la vie de province, les jalousies, les aspirations rentrées, les manipulations, et le butin que représente pour qui sait le prendre le joli capital dont a hérité l’abbé Birotteau…

 
Il y a dans La Comédie humaine, à côté des volumineux romans qui sont souvent les plus connus, de courtes démonstrations d’une centaine de pages, terrifiantes tant ce qu’elles démontent du jeu des passions sociales est composé sans développement inutile, avec une économie de moyens auxquels pensent peu ceux que lire Balzac ennuie au prétexte que les descriptions y seraient trop délayées. Car je crois que La Comédie humaine, si on veut la comprendre, doit être rapprochée des grands systèmes philosophiques. Le grand cycle romanesque de Balzac est un projet intellectuel, plus qu’une ambition esthétique. Ce qui explique la relative pauvreté formelle, l’absence de recherche sur la musicalité de la langue ou même la construction du récit. Balzac n’est ni Flaubert, ni Zola. Or, dans un système philosophique, il y a des grands textes, des sommes, et de courts articles ou traités. Le Curé de Tours appartient à ce second genre.

Quelle est l’essence de cette démonstration? Démonter les mécanismes des ambitions de province. Le vide d’une existence de célibataire (Les célibataires remplacent les sentiments par des habitudes). Un terrifiant portrait de la vieille fille (Les vieilles filles sont donc jalouses à vide). Un non moins terrifiant portrait des ambitions religieuses. Voici les éléments essentiels de cette démonstration.

Mais Le Curé de Tours reste encore, relativement, une oeuvre de jeunesse (1832). Balzac n’a pas achevé de constituer son système. Ainsi cette machine à broyer les hommes qu’est la vie de province n’est pas encore rapportée aux raisons sociologiques ni économiques qui la fonde. La machination dont est l’objet Birotteau demeure motivée encore par des motifs psychologiques. D’où une série de portraits féroces, qui n’épargnent pas le pauvre abbé lui-même, sorte d’idéaliste de la vie pantouflarde.

Ce qui fait le prix de ce texte c’est aussi une sensualité rentrée, toujours à fleur de page, dont Balzac sait montrer au lecteur attentif qu’elle est l’une des conditions du célibat des prêtres. Birotteau, à sa manière, est un jouisseur. Il y a quelque chose chez lui de ces bons gros moines de La Fontaine, tel ce rat qui pour fuir les tracas de ce monde s’était retiré dans un fromage de Hollande:

puis il resta, selon son habitude, plongé dans les rêvasseries somnolentes pendant lesquelles la servante avait coutume, en lui embrasant la cheminée, de l’arracher doucement à ce dernier sommeil par les bourdonnements de ses interpellations et de ses allures, espèce de musique qui lui plaisait.