Une grande rue de grande ville. Un parcours en omnibus à cheval à travers la vie berlinoise. Un trajet en train. Une promenade le long du Greifensee. Un sentier à la nuit tombée. Une rue. La vie rêvée dans une petite ville. Ce sont autant d’évocations en qui le lecteur déjà acquis aux petites proses de Robert Walser anticipera la promesse de descriptions à la fois détachées et poétiques. Pour les autres, c’est l’horizon d’un enchantement encore inconnu, mais qui vaut vraiment qu’on s’y risque, tellement l’oeuvre de Robert Walser, ce grand mais discret auteur suisse, est un des sommets de la littérature de langue allemande du 20e siècle.

Arrivé là, je pourrais presque écrire que tout est dit! Plutôt paraitre laconique que volubile, écrit quelque part Robert Walser. Je crois que c’est une consigne que doit parfois savoir s’appliquer à lui-même le chroniqueur de ses lectures, surtout lorsque celles-ci l’on porté, comme moi ce week-end, à goûter – que dis-je à goûter ? à se nourrir, à se remplir, à communier !- au charme impossible à commenter je crois de l’art de Robert Walser. Oui, que dire de plus de Robert Walser, sinon d’inciter à le lire?

Décidément, il semble que mes lectures me dirigent en ce moment vers des livres impossibles à résumer 😊… J’ai essayé pourtant de relever le défi récemment avec le recueil de Thomas Hardy, Poèmes du Wessex. Mais avec Robert Walser, c’est plus difficile encore, tellement tout le charme de cet auteur consiste dans sa capacité à saisir des petits riens, à extraire du quotidien d’une expérience- une rue, une promenade, un voyage en train – cette sensation unique, mais diffuse qui fait le vrai fond de la vie. C’est le propos des vingt-cinq recits réunis ici. Du bruit de fond de l’existence, Robert Walser tire la substance unique d’un moment, aussi important que discret. « C’était un jour quelconque. » Ainsi commence l’un de ses textes, Sur la terrasse, dont j’ai donné l’extrait hier. Une page en tout et pour tout. Je vous laisse aller voir directement à ce texte. La lecture parle mieux que les commentaires.

Ailleurs, c’est le récit d’un jeune homme lisant Faust alors que la nuit est tombée à sa fenêtre. Et c’est tout autour le charme des promeneurs dont la rumeur remonte jusqu’à lui ou le son lointain d’un concert (Nuit d’été).

Ailleurs encore un incendie qui se déclare est l’occasion d’une évocation saisissante de la grande ville dans une juxtaposition presque cubiste (L’incendie).

Tout à coup, le monde semble avoir changé, s’être agrandi, épaissi, enrichi.

Une grande ville est une gigantesque toile d’araignée de places, de ruelles, de ponts, de maisons, de jardins de larges et longues rues

Ou un simple rêve, comme on en fait parfois, où le souvenir d’un visage suffit à illuminer une journée.

A l’instant même précédant le réveil, je fis un rêve d’une étrange beauté dont une demi-heure plus tard, je ne savais rien de plus. M’étant levé, il me revint alors à la conscience que j’avais vu une femme très belle et débordant d’un juvénile élan, je l’adulais. Je me sentais merveilleusement d’aplomb et exalté par la jeunesse rayonnante de mon beau rêve. Je me vêtis prestement. Il faisait encore sombre. Un souffle d’air hivernal m’effleura par la fenêtre ouverte. Les couleurs étaient si sévères, si rigoureuses. Un vert froid et noble luttait avec un bleu naissant; le ciel était rempli de nuages rose vif. La journée en éveil, qui portait encore en collier la lune comme un bijou d’argent, me parut divinement belle.