Catégorie : Littérature française et francophone

Jean-Jacques ROUSSEAU: Narcisse, ou l’Amant de lui-même

Rousseau, Pléiade 2Pour jouer un tour à Valère, jeune fat imbu de lui-même, Lucinde, sa sœur, et Angélique, sa fiancée, griment un de ses portraits en fille. Au lieu de se reconnaître et de rire du tour qu’on lui joue, le jeune coquet tombe aussitôt sous le charme de sa propre image, et décide de se mettre en chasse de la nouvelle élue de son cœur, au risque de mettre en péril son mariage avec Angélique, annoncé pour le jour même…

 

Un jeune homme – Valère – amoureux de son portrait, parce qu’il ne sait pas se reconnaître sous l’image de la jeune fille qu’on lui présente ; une jeune fille – Lucinde – amoureuse d’un jeune homme – Cléonte – qu’elle prend pour un autre que Léandre, avec qui on songe à la marier. Autour de cette double intrigue, Rousseau brosse une comédie enlevée, qui est plus qu’une curiosité dans l’œuvre du philosophe, si j’en crois en tout cas la belle réussite de l’interprétation donnée ce mois-ci au off d’Avignon, dans la mise en scène de Jean-Luc Revol. Que l’auteur du discours sur les sciences et les arts, que le pourfendeur du théâtre ait pu écrire une pièce dans le goût des comédies de Marivaux ne manque pas en effet de surprendre. Mais, dans la bibliographie de Rousseau, cette œuvre éclaire aussi d’un jour nouveau sa critique virulente de la comédie. Rousseau connaissait suffisamment le théâtre (il est l’auteur, en plus de cette pièce, d’un opéra, Le Devin de village, qui connut un petit succès à la Cour) pour que ne soit pas prise à la légère sa réflexion sur la représentation – y compris de soi même, qui fait l’objet de cette pièce

 

On en veut souvent à Rousseau en effet d’avoir dit, sans rire, que le progrès des sciences et des arts ne contribuait en rien au progrès de la moralité. Ses contemporains éclairés y virent un jeu d’esprit et se trouvèrent donc fort surpris en découvrant que Rousseau ne plaisantait pas. J’ai pour ma part toujours trouvé plus subtile qu’il ne paraît sa lecture du Misanthrope (comme celle d’ailleurs des Fables de La Fontaine). Molière – Rousseau a raison – ne manque pas de cruauté. Le problème du rire, c’est qu’il semble valoir comme une approbation : on est toujours du côté de celui qui fait rire. Le comique ne saurait donc servir à perfectionner les hommes. Quelle leçon morale dispense-t-il, sinon de faire rire des ridicules des hommes ? Mais celui qui est ridicule agit-il toujours faussement ? Et comment garantir que le rire est bien orienté ?

 

Le comique justement naît dans Narcisse d’un rire qui a mal tourné : pour se moquer de Valère, un peu trop amoureux de son image, sa sœur et sa fiancé lui soumettent un portrait de lui en fille. Mais le procédé est trop subtil pour Valère, incapable d’humour, en particulier à propos de lui-même, qui prend le portrait pour ce qu’il n’est pas. Sa sœur Lucinde, habile à lui jouer des tours, ne voit pas qu’elle est jouée elle-même, pour son bien, par son amie Angélique et par Léandre, le frère d’Angélique, qui cherche à se faire aimer d’elle sous le nom d’un autre, avant de révéler devant elle sa véritable identité.

 

Les connaisseurs de Rousseau ne manqueront pas bien sûr de reconnaître dans ces motifs entrelacés d’une pièce écrite à l’âge de vingt ans à peine l’une des questions fondamentales de l’anthropologie rousseauiste. Les pages célèbres du Second Discours (sur la différence de l’amour-propre et de l’amour de soi), de La Nouvelle Héloïse (sur l’homme du monde, tout entier dans son masque), ou du Contrat social (sur la critique de toute forme de représentation), étonnamment, naissent de cette pièce composée par un tout jeune homme, dans l’admiration des modèles de Molière et de Marivaux.

 

A Avignon, cette année, cette pièce est l’occasion d’une belle démonstration de théâtre : un Valère imbu de lui-même ; une Lucinde, trop vite montée en graine, et un peu sèche, même dans la confession de son droit à aimer ; un Lisimon, père de Valère et de Lucinde, transformé ici en une mère autoritaire, qui semble sortie des Fausses Confidences ; une Angélique jouée dans son désir de jouer un tour à son amoureux ; un Léandre discret, mais efficace ; une Marton espiègle ; enfin et surtout un magnifique Frontin, qui joue avec brio des registres de la grimace et de la pantomime pour faire se remplir la salle d’éclats de rire, suffisent à convaincre du potentiel comique de cette pièce.

 

Festival OFF d’Avignon

Théâtre du Balcon du 6 au 28 juillet 2013 à 15h40

 

Centre de Création et de Production MCNN  
Théâtre Comédie de Ferney-Voltaire
Avec : Richard Bartolini, Olivier Broda, Marie-Julie De Coligny, Louise Jolly, Cédric Joulie, Anne-Laure Pons, Valérie Thoumire

Metteur en scène : Jean-Luc Revol
Assistante : Valérie Thoumire
Scénographe : Sophie Jacob
Costumes : Eymeric François
Chorégraphie : Armelle Ferron
Création Lumière : Bertrand Couderc
Technique : Célio Ménard

Alexandre DUMAS: Les Trois Mousquetaires

Dumas (Alexandre), Les Trois MousquetairesEn avril 1625, montant tout droit de sa province, le jeune et fougueux d’Artagnan arrive à Paris, avec l’espoir de servir dans la compagnie des Mousquetaires du roi de Monsieur de Tréville. Trois duels au cours d’une même journée, plus une rixe commune contre les gardes du cardinal vont faire de d’Artagnan, Porthos, Athos et Aramis des inséparables. L’amour de la belle Mme Bonacieux, la logeuse de d’Artagnan, et l’affaire des ferrets de la reine décidera de la suite de leurs aventures…

 

J’ai profité de l’adaptation des Trois Mousquetaires à Avignon – un spectacle de cape et d’épée virevoltant et désopilant – pour relire le roman enlevé d’Alexandre Dumas. J’ai depuis longtemps le désir d’arriver à bout de la célèbre trilogie des Mousquetaires : Les Trois Mousquetaires – Vingt ans après – Le Vicomte de Bragelonne. Mais, à chaque fois, j’ai calé sur le troisième volume. J’espère, en reprenant la trilogie au départ, que celle-ci sera la bonne. Car j’ai retrouvé avec un vrai plaisir les aventures des quatre compères, en ce moment précieux, mythique de leur jeunesse, avant que l’âge et les évolutions historiques n’accusent leurs différences en rivalités. Il y a, en effet, dans Les Trois Mousquetaires, une vivacité, une fraîcheur de ton qui font de ce roman de Dumas, qui n’est pourtant pas le plus profond, un des sommets de l’œuvre. On trouve bien sûr dans Joseph Balsamo, dans La Reine Margot, dans Le Comte de Monte Cristo (je trouverai sans doute aussi dans Le Vicomte) une compréhension plus exacte du mouvement épique de l’Histoire, qui au plan individuel conduit souvent à la tragédie personnelle. Dans Les Trois Mousquetaires, malgré les moments de gravité ou de tristesse (l’aventure des mousquetaires se clôt sur la mort d’un amour de jeunesse et la révélation des malheurs d’Athos), la comédie l’emporte. Les Trois Mousquetaires, c’est la comédie triomphante de la jeunesse et de ses valeurs.

 

Un récit d’une belle linéarité, des duels, des cavalcades. Si je ne partageais pas en ce moment mon temps entre la lecture et les spectacles, je crois que j’aurais trouvé la force de relire le roman en une seule journée. Quatre soirées bien remplies ont suffi (il fait très chaud à Avignon, et on profite mieux des soirées, après le spectacle). C’est qu’il suffit d’ouvrir la première page : le premier jour du mois d’avril, à Meung, une foule se précipite du côté de l’hôtellerie du Franc Meunier où un jeune homme à l’allure de Don Quichotte menace de faire tâter de son épée à un homme qui a eu l’insolence de son moquer de son cheval qui méritait bien, la pauvre bête, le quolibet. Et déjà le charme opère. Ici commence le royaume des gasconnades, des coups d’épée, de l’amitié sans partage et de l’amour…

 

 

D’artagnan, hors la loi

(Grégory Bron)

Festival OFF d’Avignon

Espace Alya du 9 au 31 juillet 2013 à 17h15 les jours impairs

Afag Théâtre

Avec: Serge BALU, Grégory BRON, Benjamin DUBAYLE, Vincent DUBOS, Jean-Baptiste GUINTRAND, Philippe IVANCIC, Virginie RODRIGUEZ
Lumières : Marie-Jeanne ASSAYAG
Administration : Clémentine JULLE-DANIERE
Combats : Julien HANNEBIQUE, AFAG THEATRE
Costumes : Julia BOURLIER


Jules VERNE: Vingt mille lieues sous les mers

Verne (Jules), 20000 Lieues sous les mersA la poursuite du narval géant qui depuis quelques temps hante, dit-on, les mers du globe, le professeur Aronnax, du Museum d’Histoire naturelle, échoue, avec ses deux compagnons, dans un bien étrange navire : le Nautilus, un submersible, commandé par un mystérieux capitaine, qui se donne le nom de Nemo – c’est-à-dire Personne. Mais qui est le capitaine Némo ? Un fou ? Un savant excentrique ? Un misanthrope génial ? Pour les trois hommes prisonniers du géant métallique, c’est un voyage de plusieurs dizaines de milliers de lieues sous les mers qui commence.

 

Les fonds marins, le capitaine Némo, le Nautilus – Vingt mille lieues sous les mers est un de ces récits inspirés qui, alors que la lecture en est parfois un peu laborieuse, continuent à hanter l’imagination de ceux qui l’ont lu comme de ceux qui ne l’ont pas lu. C’est qu’il y a quelque chose de fascinant dans ce récit. Si l’idée d’une plongée dans les eaux, d’un voyage sous-marin de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres, d’une découverte du monde par l’exploration aquatique n’a plus pour le lecteur d’aujourd’hui l’attrait d’une nouveauté à peine imaginable, il subsiste toujours quelque chose de fascinant dans cette représentation d’un autre monde de sous la surface, une sorte de réalité alternative à la nôtre, mais qui la côtoie, sous le miroir des eaux que nous observons depuis le monde des hommes : un autre monde synonyme de grandes profondeurs, de gouffres peuplés de créatures inimaginables. C’est là que l’obscur capitaine Némo a trouvé une retraite pour héberger ses blessures et sa haine de l’homme occidental.

 

Le monde du capitaine Nemo, désormais, c’est son navire. L’autre création fascinante de Jules Verne dans le roman – après Némo – tient sans doute justement dans l’invention du Nautilus : un véritable palais sous-marin, un trésor de technologie, avec son orgue et sa bibliothèque de plusieurs milliers de volumes, qui permet d’observer, comme par la fenêtre, les splendeurs du monde sous-marin. Dans le livre de Jules Verne, ce monde est bien entendu un monde de mots. L’aventure du professeur Aronnax est le prétexte à une formidable encyclopédie. Vingt mille lieues sous les mers est une plongée extraordinaire dans les mots. Plus que jamais Jules Verne s’y adonne à son goût pour les nomenclatures : listes de noms de poissons, de crustacés, de coraux, d’algues, etc. Le voyage du professeur Aronnax et de ses compagnons est l’exploration d’une encyclopédie maritime.

 

 

Une adaptation de ce roman est visible au Festival OFF d’Avignon

au Théâtre du Chien qui fumedu 6 au 28 juillet 2013 à 11h

Compagnie Imaginaire Théâtre

Avec : SYDNEY BERNARD, THIERRY LE GAD
Assistante : Véronique Durand
Décorateur : Patrick Chemin
Effets spéciaux : Vannes ATC
Dir. Acteur : P.Pezin J.P. Gaillard
Musiques : John Scott
Régisseur : Thomas Cossia

 

Les comédiens de la Compagnie Imaginaire Théâtre imaginent une conférence donnée par le professeur Aronnax, de retour de l’expédition qui l’a vu prisonnier du Nautilus avec ses compagnons Le public se trouve convié à cette conférence. A grand renfort d’effets et de machines, ils restituent avec malice l’univers du roman de Jules Verne – et donnent quelques moments de délice participatif aux spectateurs, notamment l’invasion de la salle par une pieuvre géante, dont les tentacules gonflables flottent au-dessus des têtes. Un régal pour les petits (et pour les grands qui les accompagnent).


Georges FEYDEAU: Le Dindon

Feydeau, Le DindonSéducteur maladif, Pontagnac poursuit Lucienne jusqu’à son domicile, lorsqu’il tombe sur son mari et découvre qu’il s’agit de son vieil ami Vatelin, qui lui pardonne. Lucienne repousse ses avances, comme elle repousse aussi celles de Redillon, qui la courtise. La jeune femme restera-t-elle cependant longtemps fidèle à son mari ? Il faudrait que la fidélité de celui-ci aussi soit sûre. Ainsi, lorsque Maggy, une anglaise avec qui Vatelin a eu naguère une aventure, débarque à Paris, un chassé-croisé furieux s’engage dont l’issue est de savoir qui tombera dans le lit de qui et qui sera le dindon de la farce.

 

Le Dindon est dans l’oeuvre de Feydeau, tout en quiproquo et en claquements de porte, un moment d’hystérie pure, quelque chose comme la quintessence du travail de l’auteur. Dans une sorte de pendant comique à Nana de Zola, Georges Feydeau met en scène des personnages guidés par la seule puissance de leurs désirs, leur volonté de posséder l’autre, la passion exclusive de jouir. Dans une telle société pourtant les places sont limités, les assortiments difficiles. Scénographiquement cela donne un jeu de chaises musicales parfaitement désopilant. Pontagnac poursuit de ses assiduités Lucienne qu’il suit jusque dans la rue, parce qu’il n’a pas l’habitude qu’on le repousse. Redillon, amoureux fou de la jeune femme, trouve à assouvir son désir de Lucienne, qui se refuse à lui dans les bras de relations de passages. Maggy, une anglaise que Vatelin a connu à Londres, vient chercher jusqu’à Paris à satisfaire son envie de l’homme qu’elle a aimé là-bas. Ceux qui ne sont pas d’abord poussés par les folies de l’amour finissent par entrer dans la danse : ainsi Lucienne Vatelin, Mme Pontagnac, ou le mari de Maggy. Tout cela produit une cavalcade qui éclate en loufoquerie et en situations désopilantes.

 

Pourtant, la pièce de Feydeau a aussi sa face sombre, une dimension cruelle, presque tragique. Muré dans la quête exclusive de nouvelles conquêtes, Pontagnac est ridicule parce qu’il est une sorte de porc, qui cultive l’amour de façon bestiale, au point d’en être grossier et sans doute brutal. S’il est le dindon de l’histoire, il en dit peut-être aussi cependant la vérité, lorsque la sensualité devient un piège, tissant et retissant des situations inextricables. Sans doute, la force du théâtre de Feydeau réside dans son refus systématique de toute psychologie des personnages. Ceux-ci sont de simples ressorts. L’énergie du théâtre de boulevard vient de ce refus de la psychologie. Pourtant si l’homme n’est qu’une mécanique, où est l’humanité de l’homme ? Il y a dans ce Dindon une force panique, un mouvement jusqu’au boutiste qui nourrit quelques clins d’oeil noirs à l’adresse de cette dimension tragique de la condition humaine.

 

 

La pièce est visible dans le cadre du Festival OFF d’Avignon

au Théâtre de l’Oulle du 6 au 28 juillet 2013 à 14h30

Théâtre du Kronope

Avec Martine Baudry, Loïc Beauche, Anaïs Richetta, Guy Simon, Jérôme Simon

Mise en scène : G.Simon

 

Une mise en scène toute en énergie qui joue des masques et des déplacements des personnages avec beaucoup de pertinence. Se rappelant que le théâtre de boulevard est une chorégraphie et qu’on y entend souvent les portes battre, la troupe construit ici une scénographie originale à partir d’éléments de décors, figurant une sorte de labyrinthe mobile, qui se déplacent tout au long de la pièce et par lesquels les comédiens entrent et sortent en permanence. Un spectacle d’une belle vitalité, qui sait aussi donner sa place à l’envers sombre de la comédie de Feydeau, notamment grâce à un contrepoint musical, peut-être un peu surprenant au début, mais qui donne sa tonalité particulière à la représentation, en accord avec la place donnée ici à la mécanique des corps et à un jeu sur les stéréotypes.

 

George SAND: Un hiver à Majorque

Sand, Un hiver a MajorqueA l’automne 1838, George Sand décide de partir pour Majorque avec sa famille (ses deux enfants; et son compagnon – Frédéric Chopin). Jouissant d’un climat méditerranéen, d’une situation protégée au large de Barcelone, d’une histoire mêlant les influences culturelles, l’île demande à être « découverte ». Conseillée par des connaissances qui lui vantent la douceur de son climat, son cadre magnifique et la gentillesse de ses habitants, la première touriste des Baléares s’embarque avec tout son petit monde afin de mener loin de Paris (et de Nohant) une vie de Bohème…

 

De cet Hiver à Majorque, je savais que c’était le récit d’un fiasco, l’histoire d’une rencontre manquée, le journal d’un hiver difficile. Mais, je ne sais pourquoi, j’attendais un récit centré sur la relation de George Sand et de Frédéric Chopin. Au lieu de cela, c’est une recension de voyage, comme on en trouve à la même époque sous la plume de presque chacun des grands auteurs romantiques, un recueil d’impressions subjectives, mêlant récits de vie et descriptions de paysages. Il est vrai que dans ce livre Chopin occupe un rôle à part – l’ombre du grand compositeur plane sur ce voyage, même s’il n’est jamais nommé par son nom. Sa maladie – une mauvaise grippe qui dure, selon George Sand, en réalité les premières manifestations de la tuberculose – provoque l’hostilité de la population majorquine qui craint la contagion. La famille est obligée de déménager et s’installe dans une Chartreuse, dans une vallée à l’écart de la ville, à Valdemosa, un endroit glacé au milieu d’une nature magnifique surplombant la mer, qui n’offre pas le confort attendu. Les crises de Chopin empirent. La mesquinerie des domestiques qui les volent, les prix exorbitant qu’on leur demande pour des produits de première nécessité, et le piano Pleyel de Chopin qu’on tarde à leur livrer – tout cela vient rompre le charme rêvé de la vie dans une île au milieu de la Méditerranée.

 

L’intérêt de ce livre ne doit pas être cherché dans le récit d’une vie d’artistes: George Sand ne dit rien du travail de Chopin, qu’elle décrit seulement souffrant et alité, nécessitant une présence permanente à ses côtés – rien par exemple donc des 24 Préludes que Chopin composa à Valdemosa! Elle ne dit rien non plus de sa création littéraire. Un petit bout de fiction – une histoire majorquine – inséré dans la recension de voyage dit ce que devait être l’inspiration littéraire de George Sand à l’époque. Mais nous ne nous trouvons pas devant une confession littéraire, ni des mémoires.

 

Le récit de cet Hiver à Majorque est en fait partagé entre deux inspirations: la vérité de dire son fait, sa vérité d’une société dont l’auteure n’a pas apprécié les mesquineries, le manque d’ouverture et de culture, le sous-développement économique, les superstitions, en un mot l’insularité; et une belle description des paysages et de l’architecture majorquines. Il est frappant comme George Sand, qui semble avoir vraiment souffert des mesquineries de l’île, peut se montrer, dans le même temps, attentive aux merveilles qu’elle offre, à certains paysages époustouflants. A l’en croire Majorque serait un cauchemar mêlé de sublime.

 

Est-il sûr cependant que George Sand ait bien vu Majorque? Si son récit se montre vraiment intéressant, c’est justement par tout ce qu’il ignore: la nature, les paysages sont plus faciles à lire que les hommes. Descendue de Paris en croyant trouver en Méditerranée une sorte d’Eden naturel et culturel, George Sand a les préjugés d’une femme, même grand écrivain, du nord de l’Europe et qui se trouve surprise parce que l’île où elle croit pouvoir venir mener sa vie de Bohème, d’amour et de création artistique se révèle habitée par des hommes aux passions dures, franches, que les hivers y sont plus froids qu’elle ne croyait. On devine derrière le récit de George Sand, dans le blanc de ses récriminations contre un peuple sous-développé selon elle, parce qu’il qui ne correspond pas à son idée rousseauiste du primitif innocent (un « peuple de singes » écrit-elle dans un moment d’énervement!), on devine donc toutes les rugosités de la vie Méditerranéenne, des personnages à la Giono. En Méditerranée, la vie est rude. Les passions, même les plus mesquines, se manifestent franchement. C’est ce qu’on oublie aisément sous le soleil qui y brille de mars à octobre. Mais en novembre, en décembre, en janvier, en février, les hivers, humides et ventés, des hivers glacés, parce qu’on n’y donne pas la même place au chauffage que dans les pays septentrionaux, rappelle que ces contrées sont bien aussi la terre de la tragédie. Croyant aborder des contrées paradisiaques, George Sand et sa famille ont échoué dans le pays d’Eschyle!

 

 

 

Publié dans le cadre du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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du Challenge George Sand organisé par George

 

Challenge George Sand

 

Jacques LACARRIERE: Chemin faisant

Lacarriere, cheminfaisantAu début des années 1970, Jacques Lacarrière entreprend un voyage à pied, 1000 km à travers la France, du nord au sud, de Saverne à Leucate, des Vosges jusqu’à la Méditerranée. Durant ce périple, qui dura presque quatre mois, l’écrivain raconte: les paysages, les rencontres fortuites, les amitiés d’une soirée, ou bien celles qui n’auront pas le temps d’exister, la recherche d’un abri, le soir, à l’étape, l’exploration d’un territoire.

 

On parlait moins de Jacques Lacarrière ces derniers temps, jusqu’à ce qu’un volume publié par Bouquins en janvier ne me donna le goût de me replonger dans cet auteur. Je n’ai toujours pas acheté le volume de Bouquins. Mais, en furetant dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé ce Chemin faisant, laissé au milieu de la lecture, il y a plus de quinze ans, mais dont j’avais gardé cependant un très bon souvenir.

 

En effet, Chemin faisant est un livre qui se lit un peu comme on marche (j’aimais beaucoup la marche il y a quinze ans – que j’ai remplacée depuis par le vélo). C’est comme une parenthèse, l’ouverture à une autre temporalité, une expérience même du récit un peu décalée, par rapport à ce qu’on attend habituellement d’une narration. Le meilleur de Lacarrière est dans ces moments de liberté que la condition d’écrivain itinérant donne au détour des plus belles pages à la méditation de l’écrivain: de belles rêveries sur les noms de lieux, des récits de rencontres, qui parfois se résument à un geste de la main ou quelques mots maugréés, des impressions collectées le long du chemin, des réflexions nées fortuitement des situations.

 

Pourtant, comme tous les livres qui, dans leur titre, mettent en scène la France (le récit de Lacarrière est sous-titré Mille kilomètre à travers la France), la question ne manque pas de se poser de cette France qu’aura traversé l’écrivain. Certes, la France de Lacarrière est une France datée, une France d’il y a quarante ans, déjà la France d’une autre époque: dans les campagnes, on trouve encore quelques attelages qui résistent à disparaître devant les tracteurs; et les inscriptions relevées en cours de route (ainsi ce « Ici commence l’Occitanie » aperçue quelque part dans le Massif Central) dénotent des préoccupations culturelles et politiques d’une autre époque. C’est parfois aussi une France égoïste, chauvine, pas toujours mal intentionnée à l’égard de celui qui passe, mais centrée sur soi, sur son petit lieu, son canton, sa commune, ce qui la rend souvent incapable de comprendre le point de vue de qui n’est pas soi, dès lors qu’elle ne peut pas le ranger dans une case. C’est une France à la fois diverse et continue, travaillée par les vieux découpages (la distinction des vieilles provinces: Bourbonnais, Gévaudan, etc., dit Lacarrière, est plus visible pour qui traverse la France en marchant que le découpage abstrait, plaqué des départements), une France modelée par de nouvelles ambitions (les campagnes se vident sous la pression de l’exode rural et dans la proximité des villes de nouveaux quartiers résidentiels apparaissent, avec leurs alignements caractéristiques de « villas »).

 

A un moment de ma lecture, je me suis dit qu’il serait intéressant de refaire le voyage de Jacques Laccarière, de mettre mes pas dans les siens, d’aller sonder ces paysages, ces territoires, de voir ce qu’il en est aujourd’hui. Il y a peu, Raymond Depardon a fait une expérience comparable, en camionnette, et pas à pied (le photographe n’a pas la liberté de l’écrivain, son appareillage le rend dépendant des moyens de transports modernes). Il en est sorti un très beau livre aussi: La France de Raymond Depardon, et un très beau film, Journal de France, cosigné avec Claudine Nougaret, sa compagne, qui fait le récit de cette expérience esthétique.

Yves RAVEY: Enlèvement avec rançon

Ravey--Enlevement-avec-rancon.jpgMax et Jerry sont deux frères qui ne se sont pas revus depuis de nombreuses années. Des années lourdes de frustration, de déclarations qui n’ont pas été faites, des années de séparation : Max exerce le métier de comptable dans une petite entreprise du Jura. Dans quelles conditions ? La résolution qu’il prend au début du roman est-elle la suite de ces années passées à côté d’un patron peu délicat, dans le secret sans doute de ses petits arrangements ? Jerry est parti en Afghanistan. Pour y faire quoi ? Qu’est-ce qu’un homme parti là-bas pourrait y faire ? Mais, pour leurs projets, l’un et l’autre ont besoin d’argent. Le patron de l’entreprise dans laquelle travaille Max a de l’argent. Il a une fille aussi. Il suffirait que Jerry débarque de nouveau en Europe, qu’il passe la frontière Suisse en fraude, avec l’aide de Max, que les deux frères soient là où il faut, au moment où il faut, et que la fille devienne pour les deux frères la plus commune des marchandises…

125 pages, d’une écriture serrée, dépouillée, presque blanche. Blanche comme les paysages du Jura couverts de neige, comme les blancs du discours, de la communication biaisée entre ces deux frères qui ont besoin l’un de l’autre, mais n’ont rien à se dire que la haine rentrée ou une volonté de domination malsaine. Une écriture en blanc et noir, car ce récit est aussi une histoire policière, un récit noir dans la meilleure veine du genre, avec ses détours imprévus, ses manipulations révélées sans qu’on s’y attende. Mais ce n’est pas que cela. On se demande comment Yves Ravey peut faire tenir tant de choses dans un nombre si limité de lignes : la relation entre les deux frères, la brutalité des rapports de travail, les immigrés en situation illégale exploités par un employeur peu recommandable, les mauvaises relations de la fille et du père, la mère placée dans une institution, portée comme un poids mort, qui depuis longtemps déjà ne reconnaît plus son fils, les soubresauts de la politique mondiale, avec son lot de brutalité elle aussi, l’Afghanistan, le fondamentalisme religieux, le terrorisme, les réseaux dormants… La réussite du roman tient sans doute à ce que Yves Ravey semble choisir de ne suivre complètement aucun de ces fils. Au lieu de cela, les gestes des hommes, les faits bruts : la descente en ski des deux frères passant la frontière, l’enlèvement, leurs rapports ambigus, le récit d’un repas où ils se restaurent d’œufs et de bacon. Le monde est là, jaillissant dans les blancs du discours, ou les gestes inexplicables. Qu’est-ce que cette complicité soudaine de Jerry et de la jeune femme ? Pourquoi laisse-t-il son bacon au bord de son assiette ? Pourquoi ces sacs de sport que Max prend le temps d’acheter, au retour de la banque ? Il pèse sur le récit une angoisse sourde, qui est plus cependant que celle des récits noirs ou policiers. Quelque chose de la scène de la chasse au loup ou de celle où Langlois voit le sang d’une oie sur la neige, dans Un roi sans divertissement de Jean Giono, même si le style des deux écrivains est très différent. Mais la recherche, je crois, en est assez proche. Bref, c’est un récit épatant. Et Yves Ravey est un écrivain – un des tout meilleurs il me semble – qui mérite d’être découvert au plus tôt.

Jérôme FERRARI: Dans le secret

Ferrari--Dans-le-secret.jpgAntoine, la quarantaine, vit entre son épouse, pour laquelle il éprouve une sorte d’idéalisation respectueuse, et les exigences d’une existence débridée, le soir, dans le bar dont il est propriétaire, en Corse, une vie d’alcool et de sexe. Mais cette vie est un malentendu : Antoine avait cru pouvoir maintenir une stricte division entre les différentes facettes de sa vie, une stricte séparation entre ces mondes, et voilà qui brusquement s’effondre, un petit matin où, au retour d’une nuit d’orgie, sa femme, après l’amour, lui glisse à l’oreille des mots énigmatiques. C’est le début de l’effondrement d’un homme contraint à prendre brutalement conscience sur quelles hypocrisies il a construit sa vie pour fuir l’effondrement d’un monde, qui le précède – une crise qui met à jour la fragilité des hommes et leur goût lancinant pour la brutalité.

En un sens, peut-on faire plus classique que le roman de Jérôme Ferrari ? La crise de la quarantaine. Un homme qui, dans l’intimité d’une vie conjugale officiellement respectable et sans histoires, découvre que sa femme a sans doute des désirs indépendamment des siens et que ce sur quoi il a construit sa vie est un édifice fragile, une fuite en avant. C’était déjà le motif de la Traumnovelle de Schnitzler, repris par Stanley Kubrick, au cinéma, dans Eyes Wide Shut. Sur cette intrigue classique, Jérôme Ferrari a produit un désordre, une œuvre chaotique et foisonnante qui peut impatienter, à l’image du bar glauque qui abrite la déchéance d’Antoine : jamais l’amour -plutôt le sexe le plus cru consommé jusqu’à l’épuisement-, l’alcool, la drogue ne sont une fête, mais l’illusion, une expérience de la limite, qui pousse les êtres et les corps au bord de la rupture. Saturé de références philosophiques qui ne se disent pas toujours explicitement, mais travaillent la prose de l’auteur, le texte est lui-même presque étouffant, dans cette espèce de perfection formelle qui caractérise le style de l’écrivain. La construction qui mêle les voix (celle d’Antoine et de son frère cadet, Paul, une sorte de clochard alcoolique, qui passe ses journées scotché devant la télévision), qui juxtapose les époques (on plonge jusqu’au 18éme siècle dans ce portrait d’une Corse travaillée de violence et de contradictions) pourra fatiguer elle aussi. On pourra reprocher à Jérôme Ferrari de vouloir trop en faire en moins de 200 pages. Un tel projet aurait peut-être réclamé un développement foisonnant, une production baroque, à la manière latino-américaine.

Ce sont des reproches qu’on peut faire à ce roman. Pourtant, il y a dans la langue de Ferrari quelque chose qui me fait aussitôt oublier ces reproches. Un ton sans doute. Quelque chose d’une insularité que je ne peux pas m’empêcher, lorsque je le lis, de mettre en rapport avec le ton de certains romans policiers italiens, par exemple les très bons polars tessinois d’Andréa Fazioli (c’est cette insularité aussi d’une terre travaillée de culture italienne, bien que d’un autre pays : la France ici, la Suisse chez Fazioli). On trouvera aussi dans ce roman l’expression de la cohérence d’un projet littéraire, qui n’a pas commencé avec Le Sermon sur la chute de Rome et qui donne envie de découvrir l’un après l’autre chacun de ses récits. Pierre après pierre, Jérôme Ferrari construit son édifice. La réflexion sur l’idée de monde, centrale dans Le Sermon, est déjà présente ici. Mais c’est surtout pour le motif du rêve que ce Dans le secret est précieux : une forme récurrente qui donne sa véritable unité au propos de l’auteur. Chacun de nous est-il autre chose que ses rêves, des rêves terrifiants ou bien encore avortés ? Pouvons-nous mettre un terme à cet enfermement si, nos rêves avortés, ne subsiste plus de nous que le goût brutal pour la violence et l’autodestruction, qui est le véritable moteur de nos existences ?