Catégorie : Littérature française et francophone

Jacques LACARRIERE: Chemin faisant

Lacarriere, cheminfaisantAu début des années 1970, Jacques Lacarrière entreprend un voyage à pied, 1000 km à travers la France, du nord au sud, de Saverne à Leucate, des Vosges jusqu’à la Méditerranée. Durant ce périple, qui dura presque quatre mois, l’écrivain raconte: les paysages, les rencontres fortuites, les amitiés d’une soirée, ou bien celles qui n’auront pas le temps d’exister, la recherche d’un abri, le soir, à l’étape, l’exploration d’un territoire.

 

On parlait moins de Jacques Lacarrière ces derniers temps, jusqu’à ce qu’un volume publié par Bouquins en janvier ne me donna le goût de me replonger dans cet auteur. Je n’ai toujours pas acheté le volume de Bouquins. Mais, en furetant dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé ce Chemin faisant, laissé au milieu de la lecture, il y a plus de quinze ans, mais dont j’avais gardé cependant un très bon souvenir.

 

En effet, Chemin faisant est un livre qui se lit un peu comme on marche (j’aimais beaucoup la marche il y a quinze ans – que j’ai remplacée depuis par le vélo). C’est comme une parenthèse, l’ouverture à une autre temporalité, une expérience même du récit un peu décalée, par rapport à ce qu’on attend habituellement d’une narration. Le meilleur de Lacarrière est dans ces moments de liberté que la condition d’écrivain itinérant donne au détour des plus belles pages à la méditation de l’écrivain: de belles rêveries sur les noms de lieux, des récits de rencontres, qui parfois se résument à un geste de la main ou quelques mots maugréés, des impressions collectées le long du chemin, des réflexions nées fortuitement des situations.

 

Pourtant, comme tous les livres qui, dans leur titre, mettent en scène la France (le récit de Lacarrière est sous-titré Mille kilomètre à travers la France), la question ne manque pas de se poser de cette France qu’aura traversé l’écrivain. Certes, la France de Lacarrière est une France datée, une France d’il y a quarante ans, déjà la France d’une autre époque: dans les campagnes, on trouve encore quelques attelages qui résistent à disparaître devant les tracteurs; et les inscriptions relevées en cours de route (ainsi ce « Ici commence l’Occitanie » aperçue quelque part dans le Massif Central) dénotent des préoccupations culturelles et politiques d’une autre époque. C’est parfois aussi une France égoïste, chauvine, pas toujours mal intentionnée à l’égard de celui qui passe, mais centrée sur soi, sur son petit lieu, son canton, sa commune, ce qui la rend souvent incapable de comprendre le point de vue de qui n’est pas soi, dès lors qu’elle ne peut pas le ranger dans une case. C’est une France à la fois diverse et continue, travaillée par les vieux découpages (la distinction des vieilles provinces: Bourbonnais, Gévaudan, etc., dit Lacarrière, est plus visible pour qui traverse la France en marchant que le découpage abstrait, plaqué des départements), une France modelée par de nouvelles ambitions (les campagnes se vident sous la pression de l’exode rural et dans la proximité des villes de nouveaux quartiers résidentiels apparaissent, avec leurs alignements caractéristiques de « villas »).

 

A un moment de ma lecture, je me suis dit qu’il serait intéressant de refaire le voyage de Jacques Laccarière, de mettre mes pas dans les siens, d’aller sonder ces paysages, ces territoires, de voir ce qu’il en est aujourd’hui. Il y a peu, Raymond Depardon a fait une expérience comparable, en camionnette, et pas à pied (le photographe n’a pas la liberté de l’écrivain, son appareillage le rend dépendant des moyens de transports modernes). Il en est sorti un très beau livre aussi: La France de Raymond Depardon, et un très beau film, Journal de France, cosigné avec Claudine Nougaret, sa compagne, qui fait le récit de cette expérience esthétique.

Yves RAVEY: Enlèvement avec rançon

Ravey--Enlevement-avec-rancon.jpgMax et Jerry sont deux frères qui ne se sont pas revus depuis de nombreuses années. Des années lourdes de frustration, de déclarations qui n’ont pas été faites, des années de séparation : Max exerce le métier de comptable dans une petite entreprise du Jura. Dans quelles conditions ? La résolution qu’il prend au début du roman est-elle la suite de ces années passées à côté d’un patron peu délicat, dans le secret sans doute de ses petits arrangements ? Jerry est parti en Afghanistan. Pour y faire quoi ? Qu’est-ce qu’un homme parti là-bas pourrait y faire ? Mais, pour leurs projets, l’un et l’autre ont besoin d’argent. Le patron de l’entreprise dans laquelle travaille Max a de l’argent. Il a une fille aussi. Il suffirait que Jerry débarque de nouveau en Europe, qu’il passe la frontière Suisse en fraude, avec l’aide de Max, que les deux frères soient là où il faut, au moment où il faut, et que la fille devienne pour les deux frères la plus commune des marchandises…

125 pages, d’une écriture serrée, dépouillée, presque blanche. Blanche comme les paysages du Jura couverts de neige, comme les blancs du discours, de la communication biaisée entre ces deux frères qui ont besoin l’un de l’autre, mais n’ont rien à se dire que la haine rentrée ou une volonté de domination malsaine. Une écriture en blanc et noir, car ce récit est aussi une histoire policière, un récit noir dans la meilleure veine du genre, avec ses détours imprévus, ses manipulations révélées sans qu’on s’y attende. Mais ce n’est pas que cela. On se demande comment Yves Ravey peut faire tenir tant de choses dans un nombre si limité de lignes : la relation entre les deux frères, la brutalité des rapports de travail, les immigrés en situation illégale exploités par un employeur peu recommandable, les mauvaises relations de la fille et du père, la mère placée dans une institution, portée comme un poids mort, qui depuis longtemps déjà ne reconnaît plus son fils, les soubresauts de la politique mondiale, avec son lot de brutalité elle aussi, l’Afghanistan, le fondamentalisme religieux, le terrorisme, les réseaux dormants… La réussite du roman tient sans doute à ce que Yves Ravey semble choisir de ne suivre complètement aucun de ces fils. Au lieu de cela, les gestes des hommes, les faits bruts : la descente en ski des deux frères passant la frontière, l’enlèvement, leurs rapports ambigus, le récit d’un repas où ils se restaurent d’œufs et de bacon. Le monde est là, jaillissant dans les blancs du discours, ou les gestes inexplicables. Qu’est-ce que cette complicité soudaine de Jerry et de la jeune femme ? Pourquoi laisse-t-il son bacon au bord de son assiette ? Pourquoi ces sacs de sport que Max prend le temps d’acheter, au retour de la banque ? Il pèse sur le récit une angoisse sourde, qui est plus cependant que celle des récits noirs ou policiers. Quelque chose de la scène de la chasse au loup ou de celle où Langlois voit le sang d’une oie sur la neige, dans Un roi sans divertissement de Jean Giono, même si le style des deux écrivains est très différent. Mais la recherche, je crois, en est assez proche. Bref, c’est un récit épatant. Et Yves Ravey est un écrivain – un des tout meilleurs il me semble – qui mérite d’être découvert au plus tôt.

Jérôme FERRARI: Dans le secret

Ferrari--Dans-le-secret.jpgAntoine, la quarantaine, vit entre son épouse, pour laquelle il éprouve une sorte d’idéalisation respectueuse, et les exigences d’une existence débridée, le soir, dans le bar dont il est propriétaire, en Corse, une vie d’alcool et de sexe. Mais cette vie est un malentendu : Antoine avait cru pouvoir maintenir une stricte division entre les différentes facettes de sa vie, une stricte séparation entre ces mondes, et voilà qui brusquement s’effondre, un petit matin où, au retour d’une nuit d’orgie, sa femme, après l’amour, lui glisse à l’oreille des mots énigmatiques. C’est le début de l’effondrement d’un homme contraint à prendre brutalement conscience sur quelles hypocrisies il a construit sa vie pour fuir l’effondrement d’un monde, qui le précède – une crise qui met à jour la fragilité des hommes et leur goût lancinant pour la brutalité.

En un sens, peut-on faire plus classique que le roman de Jérôme Ferrari ? La crise de la quarantaine. Un homme qui, dans l’intimité d’une vie conjugale officiellement respectable et sans histoires, découvre que sa femme a sans doute des désirs indépendamment des siens et que ce sur quoi il a construit sa vie est un édifice fragile, une fuite en avant. C’était déjà le motif de la Traumnovelle de Schnitzler, repris par Stanley Kubrick, au cinéma, dans Eyes Wide Shut. Sur cette intrigue classique, Jérôme Ferrari a produit un désordre, une œuvre chaotique et foisonnante qui peut impatienter, à l’image du bar glauque qui abrite la déchéance d’Antoine : jamais l’amour -plutôt le sexe le plus cru consommé jusqu’à l’épuisement-, l’alcool, la drogue ne sont une fête, mais l’illusion, une expérience de la limite, qui pousse les êtres et les corps au bord de la rupture. Saturé de références philosophiques qui ne se disent pas toujours explicitement, mais travaillent la prose de l’auteur, le texte est lui-même presque étouffant, dans cette espèce de perfection formelle qui caractérise le style de l’écrivain. La construction qui mêle les voix (celle d’Antoine et de son frère cadet, Paul, une sorte de clochard alcoolique, qui passe ses journées scotché devant la télévision), qui juxtapose les époques (on plonge jusqu’au 18éme siècle dans ce portrait d’une Corse travaillée de violence et de contradictions) pourra fatiguer elle aussi. On pourra reprocher à Jérôme Ferrari de vouloir trop en faire en moins de 200 pages. Un tel projet aurait peut-être réclamé un développement foisonnant, une production baroque, à la manière latino-américaine.

Ce sont des reproches qu’on peut faire à ce roman. Pourtant, il y a dans la langue de Ferrari quelque chose qui me fait aussitôt oublier ces reproches. Un ton sans doute. Quelque chose d’une insularité que je ne peux pas m’empêcher, lorsque je le lis, de mettre en rapport avec le ton de certains romans policiers italiens, par exemple les très bons polars tessinois d’Andréa Fazioli (c’est cette insularité aussi d’une terre travaillée de culture italienne, bien que d’un autre pays : la France ici, la Suisse chez Fazioli). On trouvera aussi dans ce roman l’expression de la cohérence d’un projet littéraire, qui n’a pas commencé avec Le Sermon sur la chute de Rome et qui donne envie de découvrir l’un après l’autre chacun de ses récits. Pierre après pierre, Jérôme Ferrari construit son édifice. La réflexion sur l’idée de monde, centrale dans Le Sermon, est déjà présente ici. Mais c’est surtout pour le motif du rêve que ce Dans le secret est précieux : une forme récurrente qui donne sa véritable unité au propos de l’auteur. Chacun de nous est-il autre chose que ses rêves, des rêves terrifiants ou bien encore avortés ? Pouvons-nous mettre un terme à cet enfermement si, nos rêves avortés, ne subsiste plus de nous que le goût brutal pour la violence et l’autodestruction, qui est le véritable moteur de nos existences ?

MARIVAUX: La Méprise

Marivaux--Theatre-complet-II.jpgErgaste est un jeune noble qui, revenant du Dauphiné, pour se rendre à la Cour, s’est arrêté chez un ami, près de Lyon. A la promenade, il rencontre une jeune femme, Clarice, et s’éprend d’elle. Décidé à faire sa cour, Ergaste se renseigne auprès de son valet, Frontain, des sentiments de Clarice, qui ne semble pas hostile à ce que l’intimité soit un peu plus poussée entre eux deux. Mais comment expliquer l’attitude étrange de la jeune femme ? qu’après avoir semblé céder à ses avances celle-ci prétende brutalement rompre avec le jeune homme ?

Le sujet de la comédie tient tout entier dans son titre : La Méprise. Clarice et Hortense sont deux sœurs qui s’habillent semblablement et qui, pour se protéger du soleil, dissimulent leur visage derrière un masque. Croyant faire sa cour à Clarice, Ergaste se trouve donc en situation d’adresser ses mots doux tantôt à l’une tantôt à l’autre. De cette situation assez improbable, Marivaux a tiré une comédie qui interroge la clairvoyance du désir et joue des codes de la comédie sentimentale.

L’effet comique naît du hiatus entre la progression attendue du sentiment amoureux au gré des rencontres entre les deux jeunes gens et le fait que la jeune femme courtisée, parce qu’elles sont deux en réalité, ne réponde pas, comme il s’y attendrait, aux attentes d’Ergaste. Les comédies de Marivaux sont habituellement écrites au gré de ces rencontres entrecoupées de moments réalistes ou d’intermèdes divertissants : Les Fausses Confidences ne sont qu’un long entretien de Dorante, le nouvel intendant d’Araminte, et de sa maîtresse, plusieurs fois interrompu et repris, jusqu’à la déclaration finale des deux amants ; dans Le Triomphe de l’amour Léonide affirme n’avoir besoin que de trois entretiens avec Agis pour le convaincre de son amour et entraîner son cœur vers elle. Marivaux donc joue ici avec cette construction, et avec les masques et travestissements dont son théâtre abonde.

A la fin de la pièce, l’amour est sauvé : Ergaste reconnaît que les deux jeunes femmes étaient deux, et réaffirme que c’est bien Clarice qu’il aime. Mais l’issue heureuse de la pièce, la résolution apparente du conflit qu’a fait naître dans le cœur d’Ergaste sa confrontation avec les deux jeunes filles, met-elle un terme au questionnement que l’action du drame n’aura pu empêcher de susciter ? Le désir est-il a ce point aveugle qu’Ergaste puisse si longtemps croire parler à l’une alors qu’il parle à l’autre des deux sœurs ? Et que penser d’Hortense ? Il suffit de quelques mots d’Ergaste pour que la jeune femme reçoive favorablement les avances qui lui sont faite. Ergaste est tombé amoureux de Clarice au hasard d’une rencontre à la promenade. Que ce serait-il passé s’il avait rencontré d’abord sa sœur, Hortense ? Les politesses de l’amour ne sont-elles pas le cache misère d’un désir qui se dirige en fait aveuglément et indifféremment vers tout objet qui peut le satisfaire ? L’élégance des propos échangés n’y font rien : nulle part mieux que dans cette comédie Marivaux n’a sondé la troublante parenté de l’appétit, premier, physique, viscéral, et du désir, qui cherche à se faire passer pour raffiné, sentimental et éclairé.

MARIVAUX: L’Épreuve

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41NRNS216DL._SL500_AA300_.jpgLucidor est un homme riche qui a la fantaisie d’être épousé par amour. Tombé malade à la campagne, il a été charmé par Angélique, la fille de la concierge du château qu’il vient d’y acquérir. Lucidor donc aime Angélique et se croit aimé d’Angélique. Mais la pudeur de la jeune fille lui interdit d’attendre qu’elle se déclare – à quoi se joint la crainte de voir l’inégalité de leurs fortunes jouer immanquablement en sa faveur. Pour s’assurer d’être aimé par amour, c’est-à-dire pour lui-même, Lucidor entreprend de faire passer son valet, Frontin, pour un de ses riches amis en quête d’un mariage. La jeune fille se laissera-t-elle séduire par ce nouveau prétendant ?

 

Sous les dehors d’une fantaisie sentimentale et romanesque orchestrée par un maître de jeu un peu cruel, Marivaux offre avec L’épreuve une troublante réflexion sur la proximité de l’être et de l’avoir, la ressemblance de l’amour et de l’intérêt. Dévoué à la cause de son maître, Frontin reconnaît en Lisette, la servante d’Angélique, une jeune femme qu’il a connu naguère ; mais il doit renoncer à la courtiser parce qu’il doit jouer le jeu de paraître sous l’identité d’un autre : un homme riche indigne de ces amours ancillaires. Maître Blaise, un fermier aisé du village, n’est qu’un amoureux intéressé par les rentes qu’il croit tirer de son mariage. Lisette, également recherchée par Blaise et par Frontin, offre le portrait d’une jeune femme pleine de vie, partagée entre l’amour et l’intérêt. Madame Argante, la mère d’Angélique, ne se soucie que de procurer à sa fille une situation confortable et n’a aucune considération pour ses sentiments.

 

Pourtant, ce sont ces sentiments que prétend révéler Lucidor. Car, certes, l’épreuve à quoi il soumet Angélique est un jeu très cruel. La jeune fille apparaît dans la pièce comme un petit animal traqué, forcée de jouer un jeu qu’elle n’a pas choisi, acculée à faire la confession de sentiments que sa pudeur voudrait taire :

« C’est bien fait, je vous dirai donc, Monsieur, que je serais mortifiée s’il fallait vous aimer, le cœur me le dit, on sent cela, non que vous ne soyez fort aimable, pourvu que ce ne soit pas moi qui vous aime, je ne finirai point de vous louer quand ce sera pour un autre ; je vous prie de prendre en bonne part ce que je vous dis là, j’y vais de tout mon cœur, ce n’est pas moi qui ai été vous chercher une fois ; je ne songeais pas à vous, et si je l’avais pu, il ne m’en aurait pas plus coûté de vous crier : ne venez pas, que de vous dire, allez-vous-en. » (sc.XVI).

Elle y trouve une sincérité de ton, quelque chose de poignant qui en font sans aucun doute l’un des plus beaux personnages féminins du théâtre de Marivaux. Son dépit et finalement ses pleurs contrastent subtilement avec le ton de comédie de la pièce – au point que la façon dont l’amour de Lucidor et d’Angélique est scellé, presque expédié, dans les deux dernières scènes ne manque pas de laisser le lecteur mal à l’aise. Le silence final d’Angélique, qui ne dit si c’est la joie qui brusquement la subjugue ou bien un retrait définitif de sa part dans ce retranchement où l’on ne peut plus être blessé par l’amour, ajoute à cette ambiguïté.

 

Pourtant, comment nommer cette confession forcée, cette mise à nu, cette exhibition contrainte, qui entend porter la jeune fille à se déclarer et la laisse en proie à une vive souffrance ? Un viol ? Il faut toujours se méfier chez Marivaux des lectures unilatérales. Bien sûr, quelque chose est révélé dans cette pièce de profondément inquiétant dans la personnalité de Lucidor, de son goût pour un amour conçu comme une possession absolue, sans réserve – c’est une façon de jouer le rôle. A moins que ce ne soit fragilité du personnage : Lucidor est un homme qui a été gravement malade, que sa fortune contraint peut-être chaque jour à la compagnie des solliciteurs, qui retrouve la santé dans ce coin de campagne où il ne sait s’il doit croire à l’amour que lui offre, en toute simplicité, cette fraîche jeune fille… et qui menace de détruire cette utopie sentimentale par son excès de complication et un désir mal régulé de la maîtrise en toute chose. Son désir de savoir, de se voir livrer sans équivoque le fond du cœur de la jeune femme fait peut-être de lui un jaloux, l’un de ceux qui ont de l’amour une vision de propriétaire.

 

Mais, dans le même temps, on ne peut pas manquer de se dire que c’est ce jeu aussi dont Angélique est victime qui lui permet d’atteindre des profondeurs de sentiment insoupçonnées et de se confronter, dans l’expérience transitoire du dépit amoureux, à la profondeur de ses sentiments pour Lucidor, que sa pudeur, sa position sociale, sa condition de provinciale recouvraient, y compris peut-être pour elle-même, jusqu’à présent. – Le génie de Marivaux est d’avoir su se tenir dans cet écart entre différentes interprétations du rôle de personnages qui avancent masqués y compris à eux-mêmes : sous la frivolité, des profondeurs obscures ; sous le sinistre désir de possession d’autrui, la légèreté des désirs amoureux ; la double confession de l’amour abusif et de la sincérité du cœur.

MARIVAUX: Le Triomphe de l’amour

http://www.images-chapitre.com/ima0/original/017/45017_2651684.jpgLéonide, princesse de Sparte, a hérité du trône qui devait revenir à Agis. Afin de rétablir le jeune homme dans ses droits, elle cherche à s’introduire chez Hermocrate, un philosophe, qui a élevé Agis afin de le soustraire au péril qui, pense-t-il, ne manquerait pas de menacer le jeune homme au cas où son existence soit révélée. Mais Léonide poursuit encore un autre dessein : frappée par la « bonne mine » d’Agis, elle en est tombée amoureuse. Et c’est sous l’apparence de Phocion, un jeune homme, qu’elle va s’efforcer de gagner l’amitié d’Agis, afin par ce moyen détourné, de chercher à atteindre son cœur…

Deux jeunes filles, une riche princesse de Sparte et sa suivante, travesties en jeunes hommes. Un mensonge, une manipulation convertis en vérité par la puissance de l’amour. Des portraits qui paraissent à propos comme preuves objectives de la passion. La révélation de l’amour qui suffit à rendre fou d’amour ceux qui se croyaient protégés justement par leur bon sens et leur raison des désordres de l’amour. Les comédies de Marivaux disposent bien souvent de tout un attirail de situations et de dispositifs scéniques qu’on retrouve ordonnés différemment d’une pièce à l’autre. Il y a par exemple dans ce Triomphe de l’amour bien des éléments qui n’ont pas manqué de me faire penser à d’autres comédies de l’auteur, notamment aux Fausses confidences. Mais, en écrivain de l’amour, Marivaux sait bien que ce qui compte dans la narration de ce genre de choses tient plus à la façon dont on les ordonne qu’à l’originalité des situations. C’est donc comme une variation de plus sur le motif de la révélation de l’amour qui se nourrit des subterfuges de la séduction qu’il convient de lire cette œuvre. C’est en tout cas ce à quoi nous invite le personnage de Léonide, dans sa confession finale au protagoniste principal du drame : « C’est pour vous que j’ai trompé tout le monde, et je n’ai pu faire autrement ; tous mes artifices sont autant de témoignages de ma tendresse » (III, 9).

Semblable donc à d’autres comédies de Marivaux, l’action de ce Triomphe de l’amour tire cependant un peu plus vers la farce. La gradation du désir chez Agis, la lente et progressive révélation de l’amour n’est pas le sujet qui intéresse ici Marivaux. L’intrigue cependant reste d’une subtile complication. Pour approcher Agis, Léonide doit convaincre Hermocrate et sa sœur de sa sincérité. C’est l’occasion d’une double machination : à Hermocrate, qui a reconnu son travestissement, elle prétend être une jeune fille amoureuse du philosophe, venue chercher auprès de lui le moyen de combattre son amour ; à Léontine, elle se présente comme un jeune homme amoureux de sa maturité pleine de grâces – une machination destinée à lui faire gagner le temps nécessaire à des entretiens au cours desquels elle se fait fort de gagner le cœur du jeune homme. On ne manquera pas de reconnaître dans cette intrigue un coup de patte malicieux de Marivaux à l’adresse des sectateurs de la raison et d’une certaine philosophie dogmatique : pour Léonide, le seul moyen d’approcher Agis et de vaincre Hermocrate et sa sœur, pétris de prévention contre l’amour, est de les rendre amoureux. A la vérité du sentiment de distinguer, le moment venu, entre l’inspiration de l’amour vrai et les amours factices : entre l’amour sincère d’Agis et Léonide et les piperies d’amour dans quoi tombent Hermocrate et Léontine avec une troublante célérité.

Pourtant, bien qu’ils soient ridicules, Hermocrate et Léontine n’ont-ils pas aimé sincèrement l’espace d’un instant ? Cette folie qui leur fait tout lâcher – leur vertu, leur philosophie, leur raison – pour fuir en ville afin de s’y marier et s’engager avec témérité dans le bonheur qui se profile n’est-il pas l’une des manifestations véritables de l’amour ? Quelle différence d’inspiration entre Hermocrate et Léontine qui sont trompés dans leur attente du bonheur et Agis que Léonide trompe pour son bonheur ?

L’autre intérêt de cette comédie consiste dans le rôle joué par les valets, cupides, mais poltrons, qui, par intérêt, se mettent au service des desseins de Léonide : le valet Arlequin et le jardinier Dimas. Ils contribuent aussi à tirer la comédie du côté de la farce et à donner à la comédie ce ton de fête comique, à la fois subtile et désopilante, caractéristique du théâtre de Marivaux.

Publié dans le cadre du challenge Un classique par mois

Un classique par mois

George SAND: Teverino

teverinoUn course à la campagne. Voici le divertissement promis par Léonce à Sabina. Puis, parce qu’il est peut-être inconvenant, pour deux jeunes gens qui s’aiment secrètement, de faire ainsi publicité de leurs plaisirs, de nouveaux personnages vont se joindre à leur attelage. Un prêtre obtus, gourmand et paresseux. Une adolescente qui fait profession de commander aux oiseaux. Un jeune bohémien italien, beau comme un Apollon, ou plutôt comme un modèle de Titien, doué pour tous les arts, en particulier la musique, qui, avec la complicité de Léonce, va jouer le tour à Sabina de se faire passer pour un aristocrate. A travers la montagne, la troupe ira jusqu’en Italie. Et c’est sur les murailles d’une petite ville d’Italie qu’ôtant le masque l’amour se donnera enfin sous son vrai visage…

Il y a chez George Sand un double talent : une visée émancipatrice, volontiers donneuse de leçons, qui jusque dans l’amour cherche à faire la morale, héritière sans doute d’une lecture un peu trop scrupuleuse de Rousseau ; et un goût pour la fantaisie, qui l’entraîne là où son écriture la mène, amoureuse des arts, capable dans un même roman de sauter d’un style, d’un genre à un autre, une vraie plume en liberté. Les récits où la tendance moralisatrice domine me sont hélas toujours tombés des mains : lire jusqu’au bout Nanon a pour moi été une souffrance, et je crains de confesser que je n’ai pas été convaincu par Mauprat. Le goût de George Sand pour la fantaisie a produit en revanche des œuvres mineures, mais charmantes, de vrais petits bijoux de délicatesse, que j’adore découvrir dans la liste des récits oubliés de cet auteure : ainsi l’admirable Dames vertes ou cet essai de réinvention du merveilleux que sont les Contes d’une grand-mère. Et puis il y a ce que je considère comme le sommet de son art, ces chefs-d’oeuvre où George Sand trouve à équilibrer ses deux tendances, son petit côté donneuse de leçons venant discipliner la fantaisie, la fantaisie donnant à ses leçons la liberté qui les fait échapper à tout dogmatisme :  Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt par exemple.

Voilà qui explique pourquoi ma rencontre avec Teverino a failli tourner au malentendu. J’ai d’abord trouvé le récit poussif, ou plutôt le dialogue, puisque dans la première partie de son petit roman, George Sand semble décidée a imiter un genre en vogue au XVIIIème siècle, celui du roman dialogué : Léonce vient prendre chez elle Sabina, dont il est depuis longtemps secrètement amoureux et se propose de lui offrir les plaisirs de divertissements merveilleux, au cours d’une virée parmi les montagnes des Alpes où ils sont un petit groupe a avoir établi leur villégiature. Mais Sabina est négligée par ses amis et son mari. « Une fenêtre » de liberté s’ouvre pour les deux jeunes gens, l’artiste amoureux et la femme délaissée, et c’est d’abord leur dialogue, comme dans une sorte de petite pièce jouée, pendant qu’en voiture ils parcourent la campagne, qui met en scène le jeu du chat et de la souris auquel, parfois avec cruauté, ils semblent décidés à jouer. Seulement, il manque à ce dialogue l’esprit de libertinage amoureux (le superbe… et léger La Nuit et le moment de Crébillon fils) ou philosophique (Jacques le fataliste) qui faisait tout le sel des récits du XVIIIème siècle. Bien sûr, Sabina est mariée et on la verra au cours du récit échanger quelques bisous coquins. Mais y a-t-il un mal à tromper un mari ivrogne, quand on vit qui plus est en un temps où les mariages sont des affaires arrangées ? Subordonner la vie à la sincérité des sentiments. D’une certaine façon, c’est encore de la morale…

Mais le récit tourne brusquement lorsque Teverino paraît – il devient pour le coup quelque chose de vraiment passionnant. Teverino appartient à un type qui traverse la plupart des écrits de George Sand sur l’art : celui du bohémien, artiste et indigent, qui vit du hasard des rencontres, guidé par son seul plaisir et que ses extraordinaires talents soutiennent dans le refus de tout esclavage, de toute carrière. Homme de plaisir, Teverino n’est pas une créature perverse ou libertine. Il fait entrer dans le récit cette liberté qui lui manquait d’abord. La liberté des personnages : la leçon qu’il donne à Sabina est une leçon d’amour ; le baiser qu’il lui arrache donnera enfin à la jeune femme la force d’aimer Léonce et à Léonce le courage de déclarer à Sabina jusqu’à quelles profondeurs du cœur plonge son sentiment pour elle. Mais aussi la liberté du récit : sa spontanéité, sa fantaisie (il y a ici des scènes d’anthologie : la voiture poussée à fond de train le long d’un précipice, la traversée périlleuse de la rivière, la joute « théologique » qui l’oppose aux intransigeances du curé, son numéro sur le balcon de l’auberge en Italie) toute cette liberté vient pour ainsi dire comme pousser le récit de l’intérieur, l’entraîner au-delà de lui-même. Une belle réussite qui n’est pas sans rappeler dans la forme l’épisode de Consuelo où la jeune cantatrice chemine à travers les montagnes de Bohème en compagnie du jeune Hayn. Ajoutons quelques intéressants développements sur l’art comme dignité qui donnent au roman ce petit air de leçon, sans lequel un roman de George Sand ne serait pas de George Sand. Mais je l’ai toujours trouvé plus pertinente quand elle parle d’art que de morale, de mœurs ou de politique.

Bref une belle lecture, découverte grâce à une Lecture commune avec ClaudiaLucia, Miriam, George et Nathalie

dans le cadre du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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Honoré de BALZAC: Les Chouans

Les ChouansEn 1799, la Bretagne n’est toujours pas une terre acquise à la Révolution. Près de Fougères, une guérilla de paysans bretons, superstitieux et misérables, acquis à la cause de la Monarchie et de la Religion menace les troupes de la République menées par le commandant Hulot. Envoyé par le roi, le jeune marquis de Montauran, dit le Gars, menace de fédérer ces forces paysannes qui font le coup de main et ce qu’il reste des armées défaites en Vendée. Au moment où se lève sur la République l’ombre du Premier Consul et du coup d’Etat du 18 Brumaire, l’arrivée en Bretagne de la belle et mystérieuse Marie de Verneuil et du policier Corentin, mandatés par Fouché pour tâcher de prendre le chef des rebelles, va donner à l’Histoire de la fin de la Chouannerie et de la République un tour sentimental inattendu…

Pour qui aime par dessus tout les récits pleins de péripéties et d’aventures, les feux de l’amour et les coups d’épée, les noires forteresses, les assemblées de sombres conspirateurs dans des demeures isolées ou au cœur des forêts, le roman de Balzac est un morceau de choix. L’action abonde en coïncidences, en passages secrets, en moments d’une cruelle noirceur, plongeant sans retenue dans le romanesque le plus échevelé. C’est une première raison pour laquelle on aurait tort de bouder le beau moment de lecture que Balzac nous offre ici. Histoire sentimentale et récit historique, Les Chouans nous racontent d’abord la défaite du sentiment contre les nécessités de la société et de la politique. Marie de Verneuil, par sa naissance aristocrate et roturière, amenée à côtoyer pour survivre les révolutionnaires dont elle partage la générosité politique, mais qui ne satisfont pas ses sentiments, son besoin d’aimer, et qui tombe amoureuse de celui qu’elle doit faire arrêter, est un grand personnage romantique, un des tous premiers personnages féminins, aux côtés de Consuelo (George Sand) et d’Olympe de Clèves (Alexandre Dumas) : catin et amoureuse, toute en premières impulsions, mais capable de dissimulations complexes.

Sans être jamais trop politique, en tout cas pas à la manière de Victor Hugo dans Quatrevingt-treize, l’autre grande réussite du roman de la chouannerie, le roman de Balzac sait donner cependant une intéressante vision de la période révolutionnaire. La Révolution a forgé de solides caractères, tel le commandant Hulot, des camaraderies, a su faire naître des ambitions nouvelles, d’autres manières de penser, d’autres modes. En face d’eux, la troupe des opposants à la Révolution apparaît comme un ramassis de paysans ignorants arriérés et d’aristocrates attachés à leurs privilèges. Les lieux de l’ancienne féodalité sont en ruine. Ses valeurs sont défaites, comme le montre en raccourcis, d’une manière saisissante, l’attaque des Bleus par les Chouans contre la parole du Gars trahie par Madame du Gua, âme damnée du royalisme. Pourtant, de son côté, la Révolution a produit son venin : les Fougerais ne sont pas moins cruels que les Chouans ; leurs intérêts les portent. Une machine politique perverse et manipulatrice est en train de naître. Et le cynisme politique est une valeur également partagée, bien que différemment par Corentin et par l’abbé Gudin.

La Bretagne des Chouans est une contrée pittoresque, sauvage et primitive « au cœur de l’Europe », qui fait songer aux Highlands de Rob-Roy. Balzac a manifestement beaucoup retenu de Walter Scott. Il est l’auteur de romans à la manière du grand écrivain écossais, qu’il publia dans sa jeunesse sous divers pseudonymes, mais renia ensuite. Pourtant dans cette première Scène publiée de La Comédie humaine, le modèle de Walter Scott n’est jamais très loin encore : Marche-à-terre est une personnalité farouche ; la longue scène de reconnaissance de Marie et du Gars, les fidélités contraintes, le poids des circonstances qui lient Marie aux Républicains, la représentation même de l’amour capable de transcender l’esprit de parti, Balzac les a trouvés chez Walter Scott. Mais que de plaisir cependant à peindre les plus noires noirceurs. Les Chouans sont des paysans illettrés pleins de superstitions et de sauvagerie; ces sortes de bêtes féroces exercent pourtant dans le roman un étrange pouvoir de fascination, au regard de la médiocrité des aristocrates – des nobles intéressés, un prêtre manipulateur, une aventurière.

L’organisation même du récit en grands blocs narratifs est de ce point de vue admirable. Solution esthétique originale pour un écrivain qui s’intéresse au jeu des passions humaines et des intérêts plus qu’à la division des partis ou aux grands clivages idéologiques, le récit de Balzac épouse la courbe des paysages, glisse sans concession d’un camp à l’autre, multiplie les effets panoramiques (qui ne sont nulle part plus saisissants que dans la cruelle scène de l’attaque de la voiture dans la première partie du roman). Il en émerge des scènes saisissantes : l’attaque de la troupe du commandant Hulot, puis de la « turgotine » sur laquelle les Chouans se jettent avec la passion du pillage, la rencontre dans une auberge de Marie et du marquis accompagné de Madame du Gua qu’il fait passer pour sa mère, la réception au Château qui verra la traîtrise des Chouans, la torture de Monsieur d’Orgemont, l’execution de Galope-Chopine. Autre grand moment, le bal à Saint James est un îlot d’Ancien Régime en plein cœur de la France révolutionnaire, une pièce détachée d’une société qui s’illusionne, dans son commun refus de l’Histoire, néglige la puissance montante du premier consul Bonaparte :

« Ces campagnes appartenaient toujours à la maison de Bourbon. Les royalistes y régnaient si complètement que, quatre années auparavant, Hoche y obtint moins la paix qu’un armistice. Les nobles traitaient donc fort légèrement les Révolutionnaires : pour eux, Bonaparte était un Marceau plus heureux que son devancier. Aussi les femmes se disposaient-elles fort gaiement à danser. Quelques-uns des chefs qui s’étaient battus avec les Bleus connaissaient seuls la gravité de la crise actuelle, et sachant que s’ils parlaient du premier Consul et de sa puissance à leurs compatriotes arriérés, ils n’en seraient pas compris, tous causaient entre eux en regardant les femmes avec une insouciance dont elles se vengeaient en se critiquant entre elles. ».

C’est le portrait d’une société pour laquelle le monde est tellement affaire de conventions qu’elle croit pouvoir conforter ses préjugés en se donnant le spectacle de continuer à vivre selon la mode de l’ancien temps – croyance remarquablement remise en cause par la sublime apparition de la belle Marie qui voit l’assistance médusée aussitôt tomber sous son charme nouveau:

« La mise de ces femmes dont les toilettes rappelaient les modes de la cour exilée, qui toutes avaient de la poudre ou les cheveux crêpés, sembla ridicule aussitôt qu’on put la comparer au costume à la fois élégant, riche et sévère que la mode autorisait mademoiselle de Verneuil à porter ».

Le premier (grand) coup de cœur de l’année 2013.

Une lecture commune avec Céline, Maggie, Nathalie et Marie

 

Lu dans le cadre du Challenge Balzac organisé par Marie.

 

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