Catégorie : Littérature française et francophone

Victor HUGO: Le dernier jour d’un condamné

Condamné à mort ! Au terme du procès, la sentence est tombée. Ce sera la mort. Dans sa prison, le condamné se fait donner une plume et du papier. Et il écrit… Le reste est difficilement résumable. Mieux vaut ouvrir le journal de ce condamné, suivre la prose noire de Hugo qui lui donne voix.

Véritable « coup de gueule » contre l’inhumanité de la peine de mort, la négation de l’homme qu’elle exprime, aussi bien par l’arrêt juridique qui la motive, que dans la foule misérable, déchaînée qu’elle convie régulièrement au spectacle de ces exécutions, alors publiques, Le Dernier jour d’un condamné constitue sans aucun doute l’un des modèles (et des sommets) de la littérature d’engagement : après une introduction, politique, qui joue vigoureusement de l’opposition du conservatisme bourgeois et des intérêts d’un peuple, dont il faut savoir ne pas flatter les passions les plus viles (c’est l’usage de la violence légale, tenu et défendu par les défenseurs de l’ordre social, qui, « lorsque le vent tourne », fait dégénérer les révolutions en carnages), le récit du condamné proprement dit dresse, grâce aux secours du romanesque, le compte-rendu minutieux de ses derniers moments, les états d’âmes, les émotions, les souffrances, habitées par l’angoisse, qui les accompagnent. Car être condamné à mort, ce n’est pas seulement être condamné à avoir la tête tranchée. L’invention ingénieuse du docteur Guillotin, qui prétend expédier « humainement », car rapidement, le condamné de vie à trépas, cache une hypocrisie : elle occulte que la guillotine n’a pas supprimé la souffrance. On ne peut pas tuer sans douleur. Le dernier jour en est la sombre démonstration.

Malgré ces qualités, c’est pourtant un texte que je n’aime qu’à moitié. Et cette relecture récente (je voulais avoir le texte à l’esprit avant d’en voir une adaptation à Avignon) confirme cette impression. Sans doute parce que la voix du prisonnier n’est fixée qu’à moitié. En bien des passages, il semble en effet que ce soit la voix de Hugo qui se superpose à celle de son personnage, dont j’aimerais voir d’autre part explorée davantage la violence intérieure (c’est un criminel, un homme qui a versé le sang, et pas un écrivain humaniste qui prend le temps, dans la quiétude de son bureau, de s’émouvoir du sort d’un condamné à mort). Bref, cette histoire n’est qu’à moitié crédible. Et en gommant la part sombre de son personnage, Hugo verse parfois dans l’angélisme qui est le risque de tout engagement humaniste.

Je ne suis pas sûr cependant qu’on ait pu lire ainsi le texte de Hugo à l’époque. Il importe sans doute de le replacer dans le contexte historique, comme y aident les amusantes pages de la Comédie à propos d’une tragédie qui concluent la préface de l’auteur : recueil des préjugés du bon goût d’une époque qui ne comprend pas qu’on puisse choisir un sujet tel que celui-ci, Hugo anticipe humoristiquement les critiques de ceux qui ne verront dans son livre que l’expression d’une décadence de l’art. Il semble donc qu’à l’époque prendre pour personnage un condamné à mort, qui parle en son nom propre, qui dit « je » (même si Hugo lui prête ici ou là sa voix), ait été le lieu le plus avancé où l’on ait pu aller dans le chemin de l’engagement choisi ici par l’auteur. Délibérément d’ailleurs, Hugo reste flou sur les raisons qui ont conduit son personnage à l’échafaud. C’est un homme éduqué, sans doute un homme du monde, en qui le romancier invite son lecteur à reconnaître un double de soi-même. La provocation était déjà assez grande !

*

Plus d’ambiguïté cependant, lorsque le texte est dit, et non plus seulement écrit. Alain Leclerc, qui en donne une interprétation éblouissante à Avignon, puisant dans un corps granitique, dans des éclats de voix monumentaux, a choisi de recentrer le texte sur l’expérience intérieure du personnage. Sur la scène du petit théâtre Au Magasin, il nous fait partager l’enfermement, la claustration du personnage, qui confinent parfois à une forme de déréglement, soulignant une dimension importante du texte, qui ne saute pas toujours aux yeux à la lecture, et fait ressortir avec brio les profondeurs gothiques d’un texte qui puise aux sources les plus noires du romantisme macabre. A voir absolument, afin d’apprendre à réentendre la voix d’Hugo !

Avignon off 2014

Au Magasin Théâtre

à 17h du 5 au 27 juillet, jours impairs

Interprête: Alain Leclerc

Adaptation et mise en scène: Jean-Marc Doron

Jules VERNE: Cinq semaines en ballon

Jules Verne, frontispice de <i>Cinq Semaines en ballon</i>Il y avait une grande affluence d’auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. Le président, Sir Francis M…, faisait à ses honorables collègues une importante communication dans un discours fréquemment interrompu par les applaudissements.

Ce rare morceau d’éloquence se terminait enfin par quelques phrases ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines périodes :

« L’Angleterre a toujours marché à la tête des nations (car, on l’a remarqué, les nations marchent universellement à la tête les unes des autres), par l’intrépidité de ses voyages dans la voie des découvertes géographiques (Assentiments nombreux.) Le docteur Samuel Fergusson, l’un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à son origine. (De toutes parts :Non ! Non!) Cette tentative, si elle réussit (elle réussira!) reliera, en les complétant, les notions éparses de la cartographie africaine (véhémente approbation), et si elle échoue (jamais ! Jamais!), elle restera du moins comme l’une des plus audacieuses conceptions du génie humain ! (Trépignements frénétiques.)

Rejoindre, par un voyage dans les airs, l’est et l’ouest de l’Afrique – un voyage de cinq semaines, en ballon, à travers le cœur inconnu du continent africain : tel est le projet extraordinaire du docteur Fergusson. Commencé par un discours, accompagné de la bruyante manifestation du patriotisme scientifique le plus fervent, le voyage de Fergusson, flanqué du farouche Dick Kennedy, un écossais, qui ne partage pas l’enthousiasme de son ami Fergusson, mais le suit dans son aventure… par amitié, et de Joe Wellington, son domestique, est le plus beau voyage d’exploration géographique dont on puisse rêver. La position même des trois hommes, à bord d’un ballon survolant le continent, donne matière à ce voyage : il leur suffira de se pencher depuis la nacelle pour voir apparaître la carte de l’Afrique en train de se dessiner pour ainsi dire sous leurs yeux. Les héros des romans ou des récits d’exploration avaient ceci de particulier en effet qu’ils étaient justement des explorateurs : des hommes en prise avec les éléments, plongeant, presque en aveugle, au cœur mystérieux du continent inconnu, devant gagner, mètre après mètre, au péril de leur vie, face à un milieu et à des populations menaçant à tout moment d’arrêter leur progression; dans Cinq semaines en ballon, Jules Verne invente le roman géographique : roman de la juste distance avec un milieu qu’il s’agit de dominer, mais qui peut opposer aussi un sérieux démenti aux tentatives de domination des héros de ces voyages d’exploration (le ballon n’est pas increvable, malgré la précaution de le dôter d’une double enveloppe, et il faut savoir faire avec des éléments, une météo parfois hostiles). En tout cas, c’est le début d’une grande aventure littéraire, poursuivie sur plus de 60 romans, sous le titre des « Voyages extraordinaires ».

Ces voyages auraient pu n’être qu’un prétexte : romans de vulgarisation scientifique, comme les présente à l’époque au public l’éditeur de Jules Verne, Hetzel, de beaux livres à la couverture rouge, illustrés de gravures qui ont dû faire rêver plus d’un enfant. Le talent (le génie?) de l’auteur est d’avoir su faire autre chose de cette contrainte. Il semble que d’abord Jules Verne n’oublie jamais que tout savoir, en particulier lorsqu’il se présente sous une forme encyclopédique et dans une intention de vulgarisation, est livresque. Et c’est d’abord comme un livre qu’il nous donne à parcourir le monde : rappel des récits de l’exploration africaine, goût appuyé pour les nomenclatures. Un livre avec lequel il est permis de jouer parfois, comme lorsqu’il s’agit de combler les connaissances défaillantes (la traversée du centre de l’Afrique, peuplé de cannibales, menace de faire basculer le roman dans le romanesque le plus échevelé) ou de rappeler l’existence d’autres livres qui signent, malgré les prétentions scientifiques, l’appartenance des romans de Jules Verne au genre du roman d’aventure (Dick Kennedy est un écossais farouche sorti d’un roman de Walter Scott ; Joe Wellington campe un serviteur dévoué et bouffon qui permet de déplacer à l’occasion le récit du côté de la comédie).

S’il n’est pas le plus réussi des « Voyages extraordinaires », Cinq semaines en ballon constitue cependant une entrée incontournable dans l’entreprise vernienne. Roman d’aventures efficace, qui joue parfois avec les lois du genre (traverser l’Afrique d’est en ouest, c’est déjà pervertir le schéma traditionnel du roman d’aventure colonial, qui est habituellement une plongée à l’intérieur du continent inconnu, partant des côtes), c’est aussi une intéressante illustration de ce qui constitue l’élément, je dirais problématique, des romans de Jules Verne : le monde ne se donne pas à connaître aussi facilement que le pourraient laisser croire les théories qui le représentent. Et la carte, qui est sans doute la victoire de l’explorateur sur son milieu, n’épuise pas toute cette somme de contraintes, de péripéties, d’imprévus, de coups de vent ou de tempêtes qui est l’expérience qu’on trouvera au cœur de ces récits d’exploration. Pour cela, il faut compléter les belles cartes par le roman. Mais j’aurai l’occasion d’en parler à nouveau: gagné moi même par cette course à l’exploration tous azimuts du monde, je viens de me lancer dans l’Intégrale des « Voyages extraordinaires », projet un peu fou (ou extraordinaire), lui aussi (mais que je préméditais depuis plusieurs années!)

Paul VERLAINE: Romances sans paroles

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Parmi quelques belles découvertes (le chanteur, le poète argentin Atahualpa Yupanqui, aux rythmes de milonga mélancoliques) et la fin d’un Zola dont je parlerai d’ici peu, j’ai relu en ce début de week-end les Romances sans paroles, dont j’avais déjà été bien occupé l’an passé. Verlaine est un poète certes, mais c’est d’abord pour moi un peintre sublime. Je trouve dans sa poésie des effets d’éloignement superbes: « … soyons deux jeunes filles / Éprises de rien et de tout étonnées, / Qui sans vont pâlir sous les chastes charmilles ». Ce sont aussi des teintes pâles, roses, vertes, grises: « Le piano que baise une main frêle / Luit dans le soir rose et gris vaguement« . Quelque chose de la peinture de Watteau, de Fragonard: « O mourir de cette mort seulette / Que s’en vont, cher amour qui t’épeures, / Balançant jeunes et vieilles heures! / O mourir de cette escarpolette!« . Un souvenir de fresques italiennes: « La fuite est verdâtre et rose / Des collines et des rampes« . Des traits de pinceau fin: « Des petits arbres sans cimes, / Où quelque oiseau faible chante« .

Il y a dans tout cela la condition d’un type particulier de jouissance esthétique. On reproche parfois à Verlaine son manque de sincérité, quelque chose de très travaillé qui serait incompatible avec les élans du coeur. Et pourtant, qu’on y regarde de plus près: il y a par exemple ce poème, où Verlaine commence à faire surgir la représentation d’un monde:

 

 « L’ombre des arbres dans la rivière embrumée

Meurt comme de la fumée« 

Au-dessus, la musique:

 

« Tandis qu’en l’air, parmi les ramures réelles,

Se plaignent les tourterelles. »

Et puis l’âme enfin, le coeur:

 

« Combien, ô voyageur, ce paysage blême,

Te mira blême toi-même,

Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées

Tes espérances noyées!« 

Sans doute on ne saurait trouver un miroir de soi, directement, dans la nature telle qu’elle s’offre, même au regard de celui qui la contemple. L’idée romantique ici est dépassée. Il faut d’abord que le paysage soit ce morceau de peinture: cette ombre des arbres, cette rivière embrumée, cette fumée qui sont pour ainsi dire des réalités de papier, dont les « valeurs » sont celles de la peinture, des dégradés de gris, presque un bout de fusain gratté sur du papier. Il y a ensuite la musique: les tourterelles qui se plaignent, cette scène d’opéra ou d’opérette, au beau milieu de l’arbre, dans les « ramures réelles ». Certains voulaient que l’oeuvre d’art ainsi constituée soit comme une fenêtre ouverte sur le monde. Chez Verlaine, c’est le miroir d’un paysage intérieur – l’oeuvre d’art donc, et pas le monde, le paysage peint, transformé. C’est l’art conscient de ses effets. Pour que le paysage puisse être un miroir de l’âme, il faut qu’il soit travaillé esthétiquemet, que le poète le transforme d’abord en oeuvre d’art. Et c’est gros de tout ce que charrie notre fréquentation des oeuvres – cet alphabet des émotions, des sentiments que nous avons construit au contact des oeuvres – que le poème suit son cours.

Alors le poème devient cette machine à saisir les petits riens, à faire s’exprimer les plus grands désarrois dans les plus petites choses, une attention patiente aux êtres:

 

« Elle se retourna, doucement inquiète

De ne nous croire pas pleinement rassurés;

Mais nous voyant joyeux d’être ses préférés,

Elle reprit sa route et portait haut la tête.« 

Vous l’aurez compris, j’aime beaucoup, beaucoup la poésie de Verlaine.

Challenge XIXème siècle
Lu dans le cadre du Challenge XIXème siècle

Emile ZOLA: LŒuvre

LOeuvreClaude Lantier, qu’on a croisé déjà dans Le Ventre de Paris, est devenu le chef de file de l’Ecole du Plein air. Au centre d’un groupe de jeunes gens qui rêvent de renouveler les principes de l’art, il fait figure de maître précoce. Tous attendent de lui le chef-d’oeuvre qui les propulsera au devant de la scène artistique. Mais Claude est une nature anxieuse, un peintre audacieux et habile dans ses esquisses, mais qui peine à achever ses oeuvres. Un soir, il fait la rencontre fortuite d’une jeune femme, Christine, qu’il héberge. Christine ne tarde pas à s’offrir à lui: elle devient son modèle; bientôt les deux jeunes gens se mettent en ménage. Au salon des Refusés, Claude expose son tableau, qui fait scandale…

Génie mangé par son génie, incapable d’accomplir dans son art la révolution dont il était seul capable, Claude Lantier demeurera sans aucun doute le plus beau gâchis du cycle des Rougon-Macquart, qui s’y connaît pourtant en destins de ce genre. Dans un très beau final, qui suit le cercueil de Claude jusqu’au cimetière, abandonné de tous, ou presque, sauf des deux seuls amis qui lui sont restés fidèles, Sandoz, l’écrivain, provençal comme lui, monté avec lui de Plassans à Paris, et Bongrand, un peintre. Sandoz, justement, l’écrivain, a cette formule à la fois très juste et très cruelle sur le destin artistique du personnage central du roman:

 

« Non, il n’a pas été l’homme de la formule qu’il apportait. Je veux dire qu’il n’a pas eu le génie assez net pour la planter debout et l’imposer dans une oeuvre définitive… Et voyez, autour de lui, après lui, comme les efforts s’éparpillent! Ils en restent tous aux ébauches, aux impressions hâtives, pas un ne semble avoir la force d’être le maître attendu. »

Travailleur acharné, mais inspiré, exalté, Claude est le type même du créateur aux visions esthétiques nouvelles, mais resté prisonnier d’une conception encore trop romantique de son art. C’est le malheur de notre génération, confie à un moment Sandoz: ce grand écart entre les ambitions d’un ultra-réalisme, à la Courbet, exigeant qu’on fasse évoluer les motifs, les sujets, un décapage du regard, allié à une belle manière de peindre et à l’invasion de la couleur d’un côté, et de l’autre une imagination encore tout empêtrée de représentations romantiques. Obsédé par la représentation des formes, de la chair du corps féminin, par la puissance de la « gorge », Claude finit par vouloir placer du nu partout, comme un bloc détaché des Académies, mais à sa manière, et sans aucun soucis de la vraisemblance de sa peinture.

Il en ressort un extraordinaire portrait tragique. Zola, qui a beaucoup investi de lui-même dans ce roman, y montre les artistes en proie aux affres de la création, pris dans ce qui n’est peut-être qu’une chimère: réussir, c’est-à-dire être reconnu, en produisant des formes nouvelles. Car le public est-il forcément éclairé? Et si la postérité continuait à valoriser des oeuvres de second ordre? Cela donne une réflexion intéressante sur l’art au temps de sa démocratisation, plus quelques portraits intéressants des tensions qui peuvent travailler dès le départ un groupe de jeunes gens comme celui de Claude et de ses proches, dans lequel on reconnait aisément celui des impressionnistes. Au cours du roman, les jeudi de Sandoz, où celui-ci réunit ses amis à dîner, sert de témoignage, cruel lui aussi, de l’évolution des personnages: certains trouveront leur public, comme Fagerolles, qu’on accusera d’avoir bradé la formule; à l’opposé, Claude, reconnu d’abord comme un chef de file, finira par être rendu responsable des échecs de chacun.

Bref, L’Œuvre est un roman touffus, même si l’action en est ténue, un moment important sans doute dans le cycle de Zola, étant donné les mises aux points importantes que l’auteur, à présent sûr de sa méthode, et enfin reconnu, y donne sur l’art en train de se faire en général. Deux grilles de lectures couramment employées me semblent ainsi empêcher de prendre toute la mesure de ce roman. On confond souvent Claude et Cézanne, prétextant de la proximité de Zola et de son ami peintre, tous deux venus d’Aix-en-Provence. Cézanne d’ailleurs s’est reconnu dans le personnage de Claude, au point de rompre alors toute relation avec Zola. Bien sûr, il y a du Cézanne dans Claude: sa lenteur, sa difficulté à conclure une oeuvre. Et on pourra remarquer à l’occasion que visiblement Zola n’a rien compris justement à ce qui fait de Cézanne, jusqu’à ses difficultés de peindre, le premier grand artiste moderne. Mais au détour des pages du roman, Claude nous fait autant penser à Manet (son tableau qui fait scandale reprend le motif du Déjeuner sur l’herbe), à Monet (l’éclatement de la couleur), mais bien sûr aussi à Cézanne (cette tentative de dépasser l’impressionnisme au profit d’une peinture de la forme et d’une théorie abstraite des couleurs, laissant des zones de la toile vide, qui n’est pas un échec, comme le croit Zola, mais une des grandes conquêtes de l’histoire de la peinture, puisque la difficulté du geste artistique y  acquiert enfin le statut d’art). La deuxième grille de lecture qui selon moi gêne un peu la lecture de ce volume des Rougon-Macquart est d’y voir avant tout un roman sur la peinture. Or, il est au moins autant question du roman lui-même au cours du récit. Par l’intermédiaire de Sandoz, son double, qui comme lui a mis sûr le métier une vaste entreprise et s’engage, par un travail acharné, à faire avancer son oeuvre et à lâcher régulièrement un volume, qu’il sait imparfait, dont l’écriture le fait souffrir, Zola livre ici un très bel auto-portrait, en même temps qu’un puissant manifeste sur les conditions nécessaires à la création artistique: acceptation d’un certain nombre de convention (celle de l’intrigue par exemple), pour se montrer plus radical sur l’essentiel (libérer la nature dans l’art, abandonner toute censure sur l’usage qu’on fait du langage).

C’est donc un roman très riche, qui appellerait à son tour tout un livre, si l’on voulait bien en parler. Un roman où Zola, lui-même, à l’occasion, sait se faire peintre et donner pour ainsi dire de l’intérieur la compréhension de cet oeil qu’est un peintre, dans des descriptions magnifiques, mais parfois douloureuses de la nudité de Christine, du petit cadavre déformé de leur fils, mort précocement, des bords de Seine à Paris ou de la campagne. C’est aussi le roman de scènes d’anthologie, comme celles des salons, le salon des refusés au début du roman, et surtout, à la fin, celle du salon où Claude finit enfin par entrer, mais sans succès, et où devant le tableau de Fagerolles, qui fait lui un succès, il se retourne, dos à la toile, le public extasié se révélant alors sous son oeil de peintre en pleine séance d’admiration d’une peinture qu’il ne comprend pas plus que celle dont naguère il se moquait – un grand moment à la fois de peinture et de satire sociale! Enfin, L’Œuvre est un magnifique portrait de femme, celui de Christine, jeune femme délicate, d’abord choquée par la peinture de Claude, que la passion du peintre cependant emporte dans une véritable fureur d’amour. Bien sûr, leur relation est fondée sur un malentendu: offrant sa nudité à contempler au peintre dans un geste d’impudeur fou qui scelle leur union, Christine n’y trouvera pas le développement gentiment érotique, léger qu’aurait pu avoir cette entrée en matière. Bientôt, c’est son portrait lui-même sur la toile qui devient sa rivale, Claude la délaissant au profit de cette forme à laquelle il revient sans cesse. Mais ce qu’elle dit finalement, son destin malheureux, est aussi celui de l’artiste, dont elle a épousé la carrière: un peintre, fou de réalité, mais qui ne peut entrer en relation finalement avec cette réalité dont il prétend se faire l’observateur minutieux. La dernière nuit de Claude et de Catherine, nuit de passion retrouvée, de débordement amoureux, d’union vécue au cours de multiples jouissances, finit par s’abîmer dans la vision de Claude, pendu au petit matin, devant la toile qu’il ne parvient à achever et de Catherine, laissée seule, au seuil de ce qu’elle avait cru pouvoir être une nouvelle vie.

Les Rougon-Macquart: n°14

Challenge XIXème siècle

1-mois-1-e-book.jpgUn classique par mois

Challenges XIXème siècle, Un mois un e-book et Un classique par mois


Jorn de PRECY: Le jardin perdu ("traduit" par Marco Martella)

http://www.le-site-des-livres.com/wp-content/uploads/2012/06/le-jardin-perdu-jorn-de-precy.jpgJadis, la nature était habitée par les dieux. Mais depuis que les dieux nous ont quitté, où se sont-ils réfugiés ? Nous avons perdu notre rapport premier au monde. La ville s’est affranchie peu à peu de son territoire. Sous le nom d’ « espaces verts », nous cultivons un rapport artificiel à la nature, fait de succédanés d’émotions. Alors, que reste-t-il ? Des jardins peut-être. C’est le message que par delà les ans nous envoie Jorn de Précy, « auteur » d’un jardin renommé, aujourd’hui disparu, en Angleterre, et dont l’essai, publié en 1912, nous est restitué ici par la belle traduction de Marco Martella. Pourtant, à la lecture de ce livre, un doute se construit. Ce jardin n’est-il pas trop beau pour être vrai ? Et qui est donc ce Jorn de Précy dont ne garde mémoire aucun dictionnaire de l’art paysager ? Alors, le jardin donc, une forme de résistance ? Oui, à moins qu’il ne s’agisse, comme toujours, que de la vieille rencontre de la nature et de la littérature…

Un auteur inconnu, Jorn de Précy, un anglais, né en Islande, au patronyme bien français. Un jardin disparu, une sorte de jardin sauvage, faisant signe vers la jungle, au nom improbable de Greystone (comme en écho de Greystoke, nom ‘civilisé’ du ‘sauvage’ Tarzan?). Un essai confidentiel, que n’auraient lu depuis 1912 que quelques happy few, et qui resurgit à point aujourd’hui comme une anticipation des préoccupations écologiques contemporaines. Un traducteur qui, comme dans la tradition des écrits du XVIIIème siècle, se présente comme le passeur éclairé d’un texte dont il se pourrait qu’il soit lui-même l’auteur. Sur la métaphore voltairienne de la tâche finale qui revient à Candide, revenu de tout, de cultiver son jardin, Marco Martella signe donc avec ce petit livre une brillante espièglerie littéraire et un livre sensible.

Tout livre a sa légende. Je suis moi-même tombé dessus, par hasard -mais s’agit-il vraiment d’un hasard ? – en revenant de la belle exposition Vallotton au Grand Palais, qui m’avait sans doute plutôt bien disposé le regard, à pied, comme toujours quand je suis seul. Je suis entré, comme à peu près une fois par an, dans la petite librairie du jardin des Tuileries. Et le livre était là. Pour qui aime les jardins, la nature, pour qui ne pense pas sans nostalgie à d’anciennes promenades au milieu des jardins du Boboli, un jour d’hiver où ils étaient désertés des touristes, et à certaines rencontres qu’il y fit avec le génie des lieux, pour qui pense justement que les lieux ont une âme, que la nature est habitée par les dieux et qu’il y a dans le culte de soi à l’abri d’un endroit écarté de la société des hommes, une forme de résistance poétique, peut-être un peu ridicule, mais bien plus digne que d’autres formes de rébellion, ce livre sera un enchantement. Que dire de plus ? Ceux à qui ce livre est destiné, sans doute, se seront déjà reconnus. Mais je ne renonce pas à convaincre les autres, en tout cas ceux qui fréquentent mon petit salon littéraire, et qui pensent comme moi que rien n’a plus de prix que l’amour des fleurs et de la belle écriture…

Dominique BARBERIS: Beau Rivage

Barberis, Beau rivagePour achever sa thèse, Franck a choisi de venir s’installer quelques semaines à l’hôtel Beau Rivage, un petit hôtel de montagne, à quelques pas de la frontière. C’est la fin de la saison et déjà les clients se font rares. Dans ce lieu d’au-dessus du monde, sa compagne, qui n’a rien d’autre à faire, observe. A côté de l’hôtel, un petit lac. Au dessus d’eux, le massif montagneux. Le village en contre-bas. Et plus loin une ville d’eau alanguie qui fut jadis un lieu de rencontre des élégances. Lorsqu’un jour parait Serge – du moins un client qui dit s’appeler Serge – quelque chose vacille. C’est la fin de l’été. Déjà la saison s’enfonce dans l’automne. Et quelque chose dans les quelques êtres qui finissent d’occuper l’hôtel, à la veille de sa fermeture, dit que pour tous aussi l’automne est proche. Quelque chose gît là d’inquiétant, à l’image du lac qui à côté d’eux, cache le mystère de ses eaux profondes, sous la surface qui reflète les beautés du paysage sublime à l’entour.

J’avais raté à sa sortie, il y a trois ans, ce très beau livre de Dominique Barbéris, dont j’ai découvert l’existence, un peu par hasard, le mois dernier, en faisant le tri parmi des émissions podcastées à l’époque. Les circonstances de cette redécouvertes n’ont fait que rajouter au charme subtil de cette lecture. Car ce Beau rivage est l’un de ces livres magiques, qui tiennent à peu de chose – une émotion, une atmosphère. Et dont on est toujours un peu malheureux de ne pouvoir pas en dire grand chose, au risque sinon d’en émousser le mystère – juste le conseiller le plus chaleureusement (ou l’offrir) à ceux qu’on aime vraiment. Il y a quelque chose d’hitchockien dans sa facture: des apparences qu’on sonde incessamment, d’où finit par sourdre un mystère, même un drame. Mais que dire de la clé de ce drame, qui n’est peut-être pas le fil que le lecteur a peu à peu laissé se tisser dans sa tête? Ce pourrait être une histoire policière, mais ce n’en est pas une. On pourrait imaginer l’amorce d’un roman d’amour. Mais on en est si loin aussi. Car il faudrait trancher, choisir une issue à ce récit, qui préfère se complaire dans un jeu d’apparences un peu froides, si fascinantes aussi, qui avec un art consommé nous rapproche très subtilement de l’intimité des êtres.

A l’hôtel Beau Rivage, deux couples se croisent: Franck, universitaire sur le point de finir sa thèse, et sa compagne, la narratrice; à côté d’eux, Eric Vasseur, un industriel en vacances, et sa femme Christine, une ancienne danseuse dépressive depuis qu’une blessure lui a fermé le monde du ballet. La patronne de l’hôtel, mêle ses bavardages, d’où émerge souvent la figure de son mari mort, en programmant ses vacances prochaines dans un pays chaud, avant la saison d’hiver. Un soir, arrive un homme disant s’appeler Serge, venant du petit aéroport de V., ou plus simplement de la gare. Nul ne sait qui il est vraiment. Il parle de Vienne, de l’Afrique, dit qu’il est diplomate. Mais qui est Serge? Un loup sanguinaire? Un trafiquant sans scrupule? Un espion séducteur de romans d’espionnage? Ou plus simplement un vieux beau qui joue de son image?

Dans ce roman de l’indétermination des mobiles comme des motivations de l’action, Dominique Barbéris joue avec beaucoup de subtilité la partition de l’entre-deux, dont c’est peut-être ici l’aventure principale. Au début du roman, les phares d’une voiture paraissent au bout du chemin, qui conduit à l’hôtel. Trois homme en descendent. Un quatrième homme est-il resté dans la voiture? Ils prennent rapidement une bière et repartent rapidement. Qui sont-ils? De quel côté se situent-ils de l’inquiétude ou de la paix? A l’image de cette première scène, le même motif se reproduit. Quid de l’été ou de l’automne? Au dessus de l’hôtel Beau Rivage, baptisé sans originalité lieu de quiétude et de détente, les restes d’un sanatorium où, au siècle dernier, les hommes atteints de tuberculose venaient mourir dans le décor de cette nature sublime. Et puis, de quel côté se situe l’action? De ce côté-ci ou de l’autre de la frontière? Beau Rivage est un hôtel au dessus d’un village, au bout d’une route de montagne, sur une petite esplanade, après un abattoir désaffecté transformé aujourd’hui en une villa sur laquelle veille un chien féroce qui aboie au moindre déplacement. Rien donc, rien ne nous dira ce qui se passe vraiment ici. Et lorsque l’ombre de la mort s’abat enfin sur le récit, nous sommes déjà parvenus à la fin du roman, comme s’il n’y avait plus rien à en dire, comme si le secret des mobiles de cette mort mystérieuses devait rester définitivement enfoui sous l’eau du lac de Beau Rivage et sous la surface polie des lignes du récit.

Emile ZOLA: Angeline ou La maison hantée

 

 

Zola--Emile---Nouvelles-roses.jpg« Il y a près de deux ans, je filais à bicyclette par un chemin désert, du côté d’Orgeval, au-dessus de Poissy, lorsque la brusque apparition d’une propriété, au bord de la route, me surprit tellement, que je sautai de la machine pour la mieux voir. C’était, sous le ciel gris de novembre, dans le vent froid qui balayait les feuilles mortes, une maison de briques, sans grand caractère, au milieu d’un vaste jardin, planté de vieux arbres. Mais ce qui la rendait extraordinaire, d’une étrangeté farouche qui serrait le coeur, c’était l’affreux abandon dans lequel elle se trouvait. Et, comme un vantail de la grille était arraché, comme un immense écriteau, déteint par les pluies, annonçait que la propriété était à vendre, j’entrai dans le jardin, cédant à une curiosité mêlée d’angoisse et de malaise. »…

D’Emile Zola, on connaît bien entendu Les Rougon-Macquart, l’oeuvre colossale en vingt volumes, peut-être un ou deux romans de jeunesse, parfois la série des Trois villes ou la série, inachevée, des Quatre Evangiles, et, dans la forme courte, les Contes à Ninon. Mais on oublie que Zola a aussi été l’auteur d’un certain nombre de nouvelles, parfois fantastiques, dont cette Maison hantée, curiosité que j’ai débusqué au fond de ma bibliothèque pour ce rendez-vous Maisons hantées du challenge Halloween. Au centre du récit, une maison, La Sauvagière, dont le narrateur fait la découverte au hasard d’une promenade en bicyclette. Une maison abandonnée, décrite dans des termes qui donnent le frisson. L’art de la description conduit ici par l’un des maîtres du genre a cet étrange pouvoir de suggestion que donne aux meilleurs récits fantastiques – en tout cas ceux qui retiennent mon attention – une langue précise, détaillée, réaliste. Le meilleur fantastique se nourrit du goût du détail vrai. Et en l’occurrence, avec Zola, ici on est servi.

L’histoire elle-même est assez simple. Il est question d’une petite fille, morte peut-être de mauvais traitements, mais plusieurs versions de sa mort coexistent – autre dispositif narratif pertinent. De ces versions concurrentes d’une disparition qu’on devine douloureuse, peut-être criminelle naît cette part d’inconnu nécessaire à faire prospérer le sentiment diffus d’angoisse nécessaire au récit. La chute décevra peut-être. Mais le retour à la normalité, trop brutal (je ne vous révèle pas tout), n’est pas inintéressant non plus. Il interroge en tout cas le statut des fantômes: cessent-on de les entendre quand ils ont cessé d’hanter un lieu ou bien leur présence n’est-elle que la manifestation de notre capacité à ressentir leur présence?

Challenge Halloween 2013 de Lou et de Hilde

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Alexandre Dumas: Le Château d’Eppstein

Dumas, Château d'EppsteinC’était en Allemagne, dans les dernières années de 1830. Invité à participer à une journée de chasse, dans les forêts du Taunus, non loin de Francfort, le comte Elim s’égare. A la nuit tombée, il parvient jusqu’à une forteresse médiévale, où un couple de vieux serviteurs accepte avec inquiétude de lui donner l’hospitalité. Installé dans le seule chambre vraiment habitable du château, le voilà qui doit faire à minuit avec la présence du fantôme d’une femme, sorti d’un passage secret dans le mur. Revenu le lendemain à Francfort, le comte Elim se presse de raconter l’étrange aventure qu’il vient de vivre. Mais ses connaissances ne semblent pas vraiment étonnées. Ne sait-il pas qu’au château d’Eppstein, une légende sortie des ans raconte que les femmes de la famille décédées le jour de Noël ne meurent qu’à moitié?

Derrière toute apparition il y a une histoire mouvementée. Les fantômes naissent des violences des hommes, des plaies morales mal refermées. Un château hanté est toujours le lieu d’un crime oublié. Fort de ce qu’on pourrait considérer comme le b.a.ba de l’histoire de fantômes, Alexandre Dumas a écrit ce court roman gothique, qui doit cependant plus à d’autres sources qu’à celle du fantastique. Une fois entendue en effet la prémisse de ce genre d’histoires – les fantômes existent – Dumas conduit un récit qui puise tout autant dans la description réaliste des goûts et des moeurs de la vie rurale ou dans le roman pastoral que dans la veine fantastique.

Bien sûr, les ingrédients sont là d’une histoire de ce type: un château en partie en ruine, entouré d’une grande forêt, dans une région reculée de moyenne montagne; un châtelain ambitieux (Maximilien), qui se comporte chez lui en maître absolu, en tyran, un jaloux, capable de donner une forme criminelle à ses passions; une épouse vertueuse (Albine), injustement accusée d’adultère et assassinée; un frère parti au loin, pour devenir l’un des bras de Napoléon, et qui réapparaît au moment opportun (Conrad); un jeune ingénu (Everard), une sorte d’innocent vertueux et fort, qui s’entretient avec les fantômes et trouve la force de s’opposer aux vices de son père et maître.

Je ne crois pas cependant que, dans cette histoire, Dumas prenne ces ingrédients pour autre chose que pour des passages obligés pour qui veut rendre la couleur propre au genre. Moins inspiré par exemple que Mrs Radclife, dans ses superbes évocations des paysages qui entrent en contrepoint avec les sombres noirceurs des âmes et de leurs demeures crénelées, Dumas travaille un peu ici comme s’il n’avait plus lui-même à inventer de tels lieux, à les faire surgir d’une imagination en désordre, mais comme s’il lui suffisait de les nommer pour satisfaire l’esprit du lecteur déjà habitué à ce type de récits: le vieux château en partie ruiné avec sa tour médiévale, le bois « vaste, sombre, noir, profond, solitaire, sublime et comme sacré, cette sorte de lupus antique dont le vent semblait l’âme attristée » sont bien là. Mais ils ne marquent pas vraiment d’abord le récit de leur présence. Bref, il ne m’ont pas vraiment convaincu. Et j’ai trouvé Dumas lui-même beaucoup plus inspiré dans un autre de ses romans gothiques, Pauline, qui selon moi est une totale réussite.

Le Château d’Eppstein n’est pas une oeuvre inintéressante cependant, et devient même complètement passionnante, à mesure que le récit se concentre sur les relations d’Everard, le fils désavoué du comte d’Eppstein, abandonné pour ainsi dire à lui-même, à un mode de vie naturel, et de Rosamonde, la fille du garde forestier, élevée dans un couvent prestigieux à Vienne. Le génie de Dumas tient en effet à ce que pour lui le roman tire sa force des personnages et de leur rencontre. Brillant dialoguiste, il fait surgir la vie des échanges de paroles. Dans ses moments les plus inspirées, tout devient personnage sous sa plume. C’est le cas de la forêt d’Eppstein qui vers le milieu du livre devient brusquement autre chose que le lieu convenu de l’atmosphère nécessaire à un roman gothique. Lieu des grandes chasses où s’exprime le goût tyrannique pour la domination brutale du comte, elle se révèle ermitage (Everard s’y réfugie et s’y élève pour ainsi dire tout seul), monument funéraire (elle abrite la grotte où il retrouve le fantôme de sa mère), avant de devenir le lieu de partage délicieux et innocent des amours impossibles d’Everard et de Rosamonde. Ici, les radins, les sources, les pans de murailles écroulées recouverts de végétation dessinent comme les traits d’un visage. Paysage fantastique s’il en est. Avec ses tours écroulées, le bois signe une sorte de retour à la nature des débris de l’histoire.

L’autre grand moment du roman réside dans la confrontation titanesque, sublime, d’Everard et de Maximilien, le fils et le père, étrangers l’un à l’autre: « C’était un singulier spectacle que l’entrevue, après trois ans d’absence, de ce père et de ce fils, se soupçonnant l’un l’autre en s’embrassant, jouant l’un vis-à-vis de l’autre au plus fin avec mille protestations, et comme si, joueurs ou duellistes, ils avaient à la main des cartes ou des épées, scrutant leurs regards et leurs mouvements au milieu de leurs paroles paternelles et filiales. » Un grand, un pur moment dumasien, qui finit de faire de la lecture ce livre, malgré mes quelques réserves, une belle expérience.

Challenge Halloween 2013 de Lou et de Hilde

 

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