Je poursuis la lecture de l’essai de Belinda Cannone, commencée hier soir, texte sensible et suggestif sur les impressions de la marche, notamment en montagne. Au détour d’un chapitre, ces deux belles pages, qui donnent leur titre à l’ouvrage. L’auteure se trouve alors dans le Valais, en Suisse, montant d’Arolla vers le Pas de Chevres…

Au fil de l’ascension, une belle montagne, sur l’autre versant de toute la vallée, se révéla progressivement dans toute sa masse et m’apparut comme un cône gigantesque: je puis dire qu’elle «prit forme» tandis je m’élevais, son dessin d’ensemble ne me devenant perceptible que quand j’eus atteint une certaine altitude. Ce n’est pas qu’elle était si belle, d’ailleurs. Mais voici l’intérêt de prendre de la hauteur : la forme du monde, cachée pour le passant des fonds de vallée, nous apparaît miraculeusement à mesure que nous montons. À la réflexion, elle devait être assez somptueuse, cette montagne, car je me rappelle m’être émue d’un petit banc, vraiment tout seul sur un épaulement, posé devant la majesté de la chaîne comme au bord de l’infini.

Bien sûr, il n’y a pas une forme mais des formes diverses qui, ailleurs qu’en montagne, sont presque toujours invisibles – souterraines. Mais voici ce que j’essaie d’exprimer par ces mots de «forme du monde» : habituellement, nous marchons sur le monde et, qu’il soit plat ou vallonné, nous le percevons (si nous prenons le temps d’y songer) comme une surface amorphe qui soutient nos pieds. Tandis qu’au cours de l’ascension, ses figures se révèlent, extraordinairement variées, et nous prenons conscience que le monde a une forme. Il est du reste très difficile de décrire ces multiples figures: immenses formes coniques, arcs de sommets formant de vastes cuvettes ou vasques, pointes, dents carrées ou en crochet, plissements, éboulis de pierres, épaulements, combes, petits plateaux, glaciers cascadant ou retenus sur des sommets plats, alpages en délicats vallonnements, escarpements, boursouflures, nappes – fastueuse variété qu’offre la montagne et que je ne peux d’ailleurs mémoriser, même quand je suis devant le tableau : que je ferme les yeux une seconde et le spectacle m’étonne à nouveau. Mais ce que j’apprends alors : ce monde, que je perçois ordinairement comme un faisceau de routes soutenant notre avancée, supportant aussi des forêts, des champs, des oiseaux et toutes sortes de merveilles, certes, mais semblant n’être qu’un support, ce monde surgit soudain et, dans sa surrection, montre la prodigieuse diversité des formes, des matériaux et des architectures dont il est susceptible, la prolixité de ses rythmes, la fantaisie de ses agencements… Et, si je m’autorisais un peu d’anthropomorphisme, je dirais: quelle majesté m’apparaît alors, quelle grandeur!

Belinda CANNONE, La forme du monde, Flammarion, 2019

5 Comments on La forme du monde

  1. J’ai un peu lu l’auteur mais pas cet essai alors toc le voilà noté
    ma dernière balade dans le désert remonte à loin avec Monod et Thésinger qui sont des maitres en la matière

  2. et toc j’ai mis le commentaire sur le mauvais article

    J’ai vécu plus de vingt ans dans les Alpes alors quand on dit marche en montagne je pointe le bout de mon nez, deuxième raison de livre ce livre

    • Oui, c’est surtout un livre sur la montagne. Un joli essai que je te conseille. A la fin, 3 lectures, de Giono, Haushofer, Beauvoir, qui donnent envie de prolonger dans d’autres livres cette promenade littéraire en montagne. D’ailleurs, j’ai d’emblée remis le nez dans Regain, un Giono que j’avais lu il y a longtemps et que je redécouvre avec un immense plaisir

  3. Je suis loin de la montagne, mais une balade en nature (ici c’est collines, calanques, des vues sur la mer, sur les vignes – de la caillasse absolument partout), rien de tel pour se sentir heureux et apaisé.

  4. Ah, j’aime ce genre de description mêlée au ressenti ! J’ai beaucoup marché en montagne et furieusement envie de retrouver le Valais où j’ai passé tant de vacances. Merci, Cléanthe.

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