Mois : octobre 2019

Amours baroques

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux, qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.


La mère de l’amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.


Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Pierre de Marbeuf, Recueil des vers (1628)

Alice et le maire (Nicolas Pariser)

« Le maire de Lyon, Paul Théraneau, va mal. Il n’a plus une seule idée. Après trente ans de vie politique, il se sent complètement vide. Pour remédier à ce problème, on décide de lui adjoindre une jeune et brillante philosophe, Alice Heimann. Un dialogue se noue, qui rapproche Alice et le maire et ébranle leurs certitudes. »

La comédie n’est pas un genre facile. Comme la politique sans doute. L’essentiel y tient à un art particulier de la mesure, de la façon d’y faire communiquer la parole et l’action. Et dont l’enjeu est l’homme lui-même. Prenant cette question à bras le corps, Nicolas Pariser signe une comédie très réussie où le prisme politique choisi (celui d’un grand notable de gauche à bout d’inspiration) nous parle tout simplement de nous, de notre société prise entre désir de renouvellement et angoisses millénaristes, entre aspirations et essoufflement, entre local et mondialisation… Le fluidité de la mise en scène, presque orchestrée comme un ballet, et un couple extraordinaire d’acteurs finit de faire de ce film une des belles comédies de l’année. Inhabituellement sobre, Fabrice Luchini y trouve sans doute en effet un de ses plus beaux rôles depuis de nombreuses années. Face à lui, Anaïs Demoustier, que j’avais découvert et apprécié chez Robert Guediguian, sait donner des accents rohmeriens à son personnage qui contribuent encore à la réussite de ce film tout en nuance et en subtilités. Car si on y rit de la politique, ce n’est jamais pour la dénigrer. Dans Alice et le maire, Nicolas Pariser a su dépasser l’illusion d’une époque qui se complait dans la critique du politique (les politiques sont nuls, incultes, etc.) pour oublier sa propre incapacité à accorder des récits donnant sens à ce qui est vécu collectivement. Comme un peintre ou un musicien, contraint à continuer de se donner en spectacle devant un public qui attend de lui justement un spectacle qu’il lui reproche immédiatement, le politique devient une sorte d’incarnation du vide de l’époque, à se projeter, ou à se réinventer. Le génie de la comédie est de savoir en rire…