« Chine, VIIIe siècle. L’empereur Huan Tsung est inconsolable depuis la mort de l’Impératrice, délaissant les charges de l’Etat. Seule la musique lui apporte encore quelques joies. Un jour, on lui présente une jeune fille d’origine modeste qui ressemble à sa défunte épouse. D’abord réticent, l’Empereur est rapidement charmé par sa beauté et sa sincérité. »

Je continue avec L’impératrice Yang Kwei-Fei, autre chef-d’oeuvre de l’immense Mizoguchi, ma (re)découverte de l’oeuvre du cinéaste japonais commencée hier. De nouveau un chef-d’oeuvre donc. Ce nouveau film confirme que Mizoguchi est vraiment l’un de mes cinéastes préférés.

Il y a bien sûr l’humanisme d’un propos dominé par un regard féminin bien souvent absent de la vision japonaise des rapports humains, la réflexion sur les limites et les droits de l’action individuelle, la grande question de l’aspiration de chacun au bonheur et bien sûr tout le jeu des passions humaines qui font du cinéma de Mizoguchi la grande chambre d’enregistrement des aspirations et des actions humaines dans ce qu’elles ont de plus universel, malgré ou plutôt en raison justement de l’enracinement de ce cinéma dans la réalité extrême-orientale. L’universel en art souvent sort du particulier, presque du provincial. Le cinéma de Mizoguchi contribue à le démontrer.

Mais il y a aussi et surtout la façon dont ce grand cinéaste fait tout simplement des films. Et pourtant, combien ce film-ci est différent plastiquement de L’intendant Sansho vu précédemment!

Il y a d’abord la couleur qui joue ici par touches et compositions subtiles. Mais il y a surtout la façon dont le film est construit, et ce qu’il révèle de l’univers représenté par le cineaste et des questions traitées. Dans L’intendant Sansho, le mouvement dominait, la violence des rapports humains, de la domination, contrebalancé par quelques plans sublimes d’une poétique lenteur où s’imposait un regard sur la nature visiblement inspiré de l’art de l’estampe japonaise. Dans l’impératrice Yang Kwei-Fei, construit comme un vaste flash-back juxtaposant les plans-séquence, c’est l’artifice de la représentation qui s’impose, quelque chose de théâtral, à l’image de l’étiquette, de la loi, de l’ordre de l’État, corsetant et pour ainsi dire théâtralisant les moindres actions d’un pouvoir incarné par un empereur qui aspire à la liberté et au bonheur individuel. Les décors s’affirment comme décors. Le jeu des acteurs lui-même a cette lenteur qu’on peut trouver dans le théâtre japonais. Ou au contraire, de grands mouvements de foule assument le côté de représentation des déplacements des personnages, comme dans cette scène centrale où l’empereur fait une sortie incognito, en compagnie de la future impératrice, dans une ville emportée par la liesse des défilés de nouvel An, et qui reste d’après moi l’un des grands moments du film. Ou ce sublime plan où la caméra suit, en regardant le sable, l’impératrice au moment où elle est conduite à la mort, et où le spectateur voit tomber un après l’autre sur le sable, ce sable justement dont est fait traditionnellement le sol de la scène, les vêtements de celle qui est conduite au lieu de sa pendaison, comme autant d’atours du costume qui vêt les puissants dans le grand théâtre de la politique. Épure d’une poignante beauté qui montre qu’il n’est pas besoin forcément de représenter le corps torturé ou souffrant pour montrer la mort. Pour cette théâtralité assumée, dans un film où la politique occupe le centre de la représentation, L’impératrice Yang Kwei-Fei est sans doute le plus shakespearien des films de Mizoguchi, quelque chose de très différent cependant de ce qu’on trouve chez Kurosawa, preuve une fois de plus de l’extraordinaire richesse de ce cinéma classique japonais.

Bref, je continue à me régaler. Suite demain avec Une femme dont on parle.

2 Comments on L’impératrice Yang Kwei-Fei (MIZOGUCHI Kenji)

    • Mizoguchi est un réalisateur de films sublimes, aux plans souvent très poétiques, et chez qui domine une esthétique de la fragilité, de la compassion, de l’humanité qui me touche beaucoup, surtout en ce moment. C’est d’ailleurs en partie grâce à ses films que je commence à relever un peu la tête et à retrouver des raisons d’exister. Tu vois qu’avec Camus et lui je suis retourné cet été aux fondements de ma vision du monde 🙂 C’est tout ce qui fait la valeur de la littérature, du cinéma, et de l’art en général, en tout cas tel que je les goûte depuis toujours.

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