Je parlais hier de mon goût pour les relectures et les réflexions qu’elles suscitent. On ne lit pas un texte pareil à 20, à 40 et à 60 ans, c’est un truisme. Mais l’important est ce qu’on y trouve au miroitement des différentes expériences de la vie. Contrepoint à mes réflexions d’hier autour de l’idéal du bonheur et du sens tragique de l’existence, j’ai trouvé en continuant ma relecture des Noces de Camus cette belle page, qui est un peu une réponse aux objections que je formulais. La jeunesse est-elle complètement insensible à la présence du malheur? Pourtant est-ce un même sentiment que celui de la caducité de l’existence et celui du sens tragique de l’Histoire dont je parlais hier? Je poursuis ma circulation entre les âges de la lecture et les lignes du texte en notant ce beau passage. C’est dans Le vent à Djémila :

On vit avec quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme. II faut dix ans pour avoir une idée bien à soi dont on puisse parler. Naturellement, c’est un peu décourageant. Mais l’homme y gagne une certaine familiarité avec le beau visage du monde. Jusque-là, il le voyait face à face. Il lui faut alors faire un pas de coté pour regarder son profil. Un homme jeune regarde le monde
face à face. Il n’a pas eu le temps de polir l’idée de mort ou de néant dont pourtant il a mâché l’horreur. Ce doit être cela la jeunesse, ce dur tête-à-tête avec la mort, cette peur physique de l’animal qui aime le soleil. Contrairement à ce qui se dit, à cet égard du moins, la jeunesse n’a pas d’illusions. Elle n’a eu ni le temps ni la piété de s’en construire. Et je ne sais pourquoi, devant ce paysage raviné, devant ce cri de pierre lugubre et solennel, Djémila, inhumaine dans la chute du soleil, devant cette mort de l’espoir et des couleurs, j’étais sûr qu’arrivés à la fin d’une vie, les hommes dignes de ce
nom doivent retrouver ce tête-à-tête, renier les quelques idées qui furent les leurs et recouvrer l’innocence et la vérité qui luit dans le regard des hommes antiques en face de leur destin.

Albert CAMUS, Noces, Gallimard

2 Comments on Le vent à Djémila

  1. Comme c’est curieux ! Chacun durant notre été compliqué, nous sommes revenus à ces textes sublimes de Camus ! Quel ravissement et quel saisissement ! Camus agit comme un coup de fouet rassérénant. (Désolée de ne passer que maintenant : en plus de m’éloigner de la lecture, je me suis éloignée des blogs ces dernières semaines. J’espère y retrouver plus de goût bientôt. En tout cas, ça semble en bonne voie pour la lecture. Pourvu que ça dure…)

    • Je vois que l’été a été difficile pour toi aussi. Merci pour le gentil petit mot sur ton blog. Je t’envoie également de très douces pensées.

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