« Au-dessus des verres que nous vidions gaiement, la mort invisible croisait déjà ses mains décharnées. Nous lancions des jurons joyeux, des blasphèmes étourdis, tandis que, chargé d’ans, solitaire, pour ainsi dire figé, lointain et pourtant proche de nous, partout présent dans son empire vaste et divers, vivait François-Joseph, notre vieil empereur. Peut-être, quelque part dans les replis secrets de notre âme, ces certitudes que nous appelons pressentiments sommeillaient-elles. La certitude surtout que notre vieil empereur mourait un peu avec chacun des jours qui s’ajoutait à sa vie, et que la monarchie mourait avec lui.
(…)
En ce temps-là, à la veille de la grande guerre, il était de bon ton d’afficher une certaine ironie hautaine, de professer par coquetterie une soi-disant décadence, d’affecter à demi un air de lassitude outrée et d’ennui sans cause. Je vivais dans cette atmosphère les meilleures de mes années. »

Joseph ROTH, La Crypte des capucins, (traduction: Blanche Gidon, Points/Seuil)

2 Comments on Heimatverlust

    • C’est un récit épatant aussi. J’ai lu le premier il y a un peu plus de 20 ans. J’achève celui-ci 20 ans après. Lecture un peu chahutée par mon histoire personnelle. Entre les deux, en effet, j’ai vécu une belle histoire d’amour, qui aujourd’hui s’éloigne comme je l’ai suggéré déjà dans des billets précédents. Cette lecture était aussi pour moi une manière de sauver une forme de continuité dans les cahots de cette vie aujourd’hui ballottée.

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