À Pétersbourg, l’été, dans les beaux quartiers, les gens partent pour leur datcha. Sauf le narrateur, peut-être, qui, perdu dans la brume de ses pensées, préfère se livrer à de grandes promenades quotidiennes et solitaires dans cette ville qui, dans la blancheur laiteuse de nuits sur lesquelles le soleil ne se couche pas, apparaît comme un rêve sorti des eaux. Une nuit justement, au retour d’une de ses errances habituelles, il tombe sur une jeune fille qui pleure au bord d’un canal. Nuit après nuit, une relation de confiance se noue entre les deux jeunes gens. Ils se confient l’un à l’autre, se racontent leur histoire. Leurs coeurs se rapprochent. Jusqu’où le rêve éveillé de ces nuits blanches pourra-t-il conduire nos deux jeunes gens?

J’ai relu tout récemment ces Nuits blanches, presque par hasard, au moment de l’offrir à une amie. Me demandant quel livre je pourrais choisir, qui soit à la fois un de ces livres particuliers, auxquels on tient, mais qui ne soit pas trop long non plus, je suis tombé, en furetant dans les rayons de ma librairie, parmi titres connus et inconnus, et après avoir désespéré de trouver plusieurs romans que j’avais dans l’idée, sur ce « petit » Dostoievski, qui doit être, si je me souviens bien, le livre par lequel j’ai découvert cet auteur, à moins que ce ne soit Crime et Châtiment, ou Le Joueur – finalement je ne sais plus vraiment. Glissant sur les premières lignes de ce roman dont je gardais un souvenir tendre, entre insomnie (je crois bien l’avoir dévoré pendant les premières heures d’une nuit) et une fascination naissante pour la littérature russe, découverte autour de mes 20 ans, la tentation a été trop grande de retrouver cette impression, qui tapisse depuis longtemps mon souvenir, des rencontres nocturnes de Nastenka et du narrateur de ce récit. A croire que la relecture de livres aimés au sortir de l’adolescence ou au tout début de mes années d’adulte soit en passe de devenir une rubrique à part de ce carnet de lecture! Mais une fois de plus, j’ai lu un autre livre… Moralité : on peut lire et relire un livre, ce n’est jamais le même qui passe sous les yeux. Celui-ci s’incorpore au temps, à l’expérience présente. On ne retrouve jamais en lisant ses impressions de jeunesse.

Car les héros de cette histoire sont jeunes. Sans être encore d’un âge vénérable, je me demande quand même si, en m’éloignant de la jeunesse qui est la leur, je ne vois pas différemment leur histoire. J’ai vécu la même chose l’an passé en relisant Le Rouge et le noir. C’est la richesse des grands textes. Ils nous donnent aussi d’une certaine manière à mesurer le temps, par cet art tout particulier qu’ils ont de le raconter.

Une jeune fille qui pleure le regard noyé dans un canal. Un jeune homme aventureux, épris de grands sentiments. Un locataire qui s’installe à l’étage d’un appartement où vivent une grand-mère et sa petite fille. Le jeu croisé des confidences, l’asymétrie des désirs et la difficulté des coeurs à se retrouver en même temps au même endroit. Tels sont les éléments d’une histoire qu’on pourrait dire « romantique », si, sous couvert d’histoire sentimentale, Dostoïevski ne se livrait pas ici à une subtile satire du romantisme en fait.

Il en va évidemment des modèles, notamment celui de Pouchkine, que l’auteur démarque en s’en distinguant. Au point de naissance du récit, ou mieux des deux récits, puisque le récit du narrateur et de Nastenka enveloppe une autre histoire, celle de Nastenka et du locataire, qui est le centre absent de la narration vers lequel tous les désirs convergent et qui rend possibles comme impossibles les amours présentes, au point de départ donc, une rencontre, comme il en va dans toutes les histoires d’amour. La convergence fortuite de deux trajectoires. La mise en présence de deux singularités. La rencontre amoureuse est le fondement même de l’amour, et peut-être sa principale expérience.

Cette rencontre a son idéologie: la théorie de l’amour comme élection entre deux coeurs. En mettant en scène des jeunes gens qui tombent amoureux du premier jeune homme, de la première jeune fille qu’ils rencontrent, Dostoïevski plonge évidemment un regard amusé du côté de ces représentations.

Pourtant, dans le même temps, le destin de ces personnages garde quelque chose de touchant. On parle souvent du pessimisme de Dostoïevski, de son regard décapant jeté sur la société, et cela concerne aussi son style, son refus conscient de « bien » écrire, c’est-à-dire de se situer dans l’imitation des modèles français, ou anglais, bref d’être une sorte de Tourgueniev bis. Mais ce regard décapant enveloppe une grande tendresse, je crois, à l’égard de ses personnages. C’est l’idée que je garde en tout cas de Crime et Châtiment, ou de L’Idiot, son chef d’oeuvre. Même sans lendemain, on ne peut pas dire en effet que l’aventure amoureuse du narrateur de ces Nuits blanches soit une expérience râtée. La douleur et l’angoisse de se sentir séparé de l’être aimé, la frustration comme envers de l’expérience amoureuse, dont l’amour est à la fois l’antidote… et le poison, ainsi que l’illumination d’une seconde, une seconde peut-être, mais une seconde de vrai bonheur lorsque le désir de l’autre répond favorablement à son propre désir – tout cela suffit à produire un de ces récits enchanteurs, tendrement pathétiques, quoique désordonnés dont Dostoïevski a le secret.

10 Comments on Fiodor DOSTOÏEVSKI: Les nuits blanches

  1. je suis inconditionnelle de Dostoievski alors évidement de ce roman là aussi qui en effet est une bonne porte d’entrée, je suis en train d’explorer ses nouvelles qui sont un peu moins connues à part une ou deux et je me régale
    le meilleur roman pour moi : oui sans doute l’idiot, mais le plus fort : les démons

  2. Je suis en train de vivre la même expérience que toi en relisant Les Hauts de Hurlevent. Effectivement, ça n’a rien à voir avec un regard adulte !
    Tu me donnes fort envie de tenter ce Dostoïevski.

    • Tiens, je n’ai jamais lu Les Hauts de Hurlevent. Je ne sais pas trop pourquoi d’ailleurs… Il y a tellement de choses à lire. Là pour le coup le charme sera celui d’une première lecture.

  3. J’aime aussi ces impressions nouvelles à la relecture des œuvres qui m’ont marquée, reçues différemment à « un certain âge ». Dostoïevski en fait partie, mais je n’ai jamais lu ces « Nuits blanches » qui devraient en plus raviver les souvenirs d’un voyage à Saint-Pétersbourg.

    • C’est un Dostoïevski peut-être un peu mineur à côté de ses grands (et gros) livres. Mais Dostoïevski est déjà tout entier dans les textes plus courts comme celui-ci. Rien de pittoresque par ailleurs dans sa description de Saint-Pétersbourg, mais si tu y es allée tu devrais retrouver avec plaisir cette ville qui sert de toile de fond au récit.

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