« Joose Keppilä trouva une corde sur le chemin de l’intendance. Probablement était-elle tombée de la charrette d’un tringlot négligent. C’était la seule chose utilisable et universellement valable qu’il eût trouvé au cours de toute la campagne. Intacte, en pleine fibre, toute neuve et toute nette, les deux bouts bien finis ». Bien déterminé à emporter sa trouvaille chez lui en douce à l’occasion d’une permission qui le ramène du front russe, Joose décide de s’entortiller le corps de cette corde. Pour le malheureux soldat, commence alors un long, un très long voyage…

Je ne crois pas avoir jamais lu de livre finlandais. Mais si cette histoire de corde est à l’image des livres qu’on publie là-bas, je pense que la Finlande doit être un bien intéressant pays, où l’on cultive une forme de distance par rapport aux choses, un humour à la fois ravageur et retenu, qui tombe à point dans ce récit qui est l’histoire, vue par le petit bout de la lorgnette, d’une guerre bien étonnante à son tour. Suédoise depuis le moyen-âge, puis russe au XIXème siècle, la Finlande est un pays récent qui a acquis son indépendance en 1917, à la suite de la Révolution russe, indépendance défendue de haute lutte à l’occasion d’un guerre civile qui opposa la jeune nation finlandaise aux « rouges » soutenus par la Russie. En 1939, à la faveur du nouveau conflit en Europe, la Finlande est attaquée par Staline, vaincue une première fois, obligée de céder une partie de la Carélie. Puis c’est tout le pays qui est menacé d’annexion à l’Union Soviétique. Devant la pression du voisin russe et l’absence de toute autre solution d’alliance en ce temps troublé où l’indépendance du pays n’est pas le principal souci des nations européens, la jeune république finlandaise est conduite à passer un accord militaire avec l’Allemagne nazie et s’engage, du côté du Troisième Reich, à condition de rester sur des positions défensives, dans la guerre contre la Russie. Ainsi la Finlande offre dans l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale le cas singulier d’un Etat démocratique – et la Finlande resta une démocratie tout au long de la guerre – allié aux nazis. Je ne connaissais pas cette histoire. Et j’ai appris même, en faisant quelques recherches par la suite, que cette situation ubuesque devait aboutir à plusieurs situations inimaginables: ainsi ces combattants finlandais de religion juive qui, pour défendre leur pays menacé par l’Union soviétique, servirent dans l’armée finlandaise alliée de l’Allemagne et se virent même pour certains d’entre eux décerner la croix de fer par le régime nazi! On comprend qu’avec une telle histoire on soit conduit parfois à développer une vision de la guerre – et du destin des peuples – qui ne soit pas banale.

Car c’est là le principal intérêt de ce livre. Dans le train qui conduit le soldat Joose jusque chez lui en permission, les personnes se croisent, toutes revenant du front, avec chacun son lot d’anecdotes, ses bons mots, ses coups de sang ou ses histoires à raconter. Dans un désordre qui n’a d’égal que la troupe fatiguée et les absurdités du conflit, des bribes de conversation s’enchaînent, des morceaux de scènes, parfois des histoires entières qui sont autant de vues, singulières, limitées, mais toujours significatives de la violence guerrière. Ainsi l’histoire de ces cochons échappés grignotant les cadavres de soldats oubliés dans un champ. Ou ces deux soldats partis récupérer des ossements sur le champ de bataille et bernés par l’interne qui les avait engagé pour une histoire de besace. Ou encore cet adjudant fou, seul homme clairvoyant peut-être dans la folie de la guerre. Ou cet aviateur tombé de l’avion laissant son passager tranquillement installé à l’arrière. Ou cet autre qui manqua sa cible.

Au cours du voyage, des contretemps viennent rajouter encore aux conditions de plus en plus difficiles dans lesquelles Joose, le corps ceint d’une corde dans laquelle il étouffe, tente de rejoindre sa famille, et enrichir le récit de nouvelles anecdotes: ainsi ce chef de convoi allemand qui s’affale sur le quai au moment de sauter dans le dernier wagon, plein de morgue et de suffisance, et qui finira écrasé par l’Express en essayant de rejoindre son train en suivant les voies. Joose est lui-même au centre de plusieurs de ces scènes, où on le prend pour un ivrogne, où l’on s’inquiète de sa santé.

Il ressort de tout cela une vision explosive, dans laquelle le macabre côtoie volontiers le grotesque, un ton très singulier pour parler de la guerre, à rebours de toute idéalisation ou héroïsme nationalistes. Découvert au fond de ma PAL, ce livre que je ne me souviens même pas d’avoir acheté un jour est la bonne surprise de ce début de Décembre nordique. D’ailleurs cela ne m’étonne pas trop: tout ce que publient les Editions Sillages, une « petite » maison à découvrir, vraiment, est du meilleur niveau, et je n’y ai fait jusqu’à présent que de très belles découvertes.

 

15 comments on “Veijo MERI: Une histoire de corde”

  1. Merci pour la maison d’édition, toujours bon à savoir . Je ne connais pas bien l’histoire de la Finlande mais effectivement je sais que ce fut très compliqué pour eux …
    Et si tu lis Paasilinna tu verras le grotesque et la distance il maitrise !!!

    • Je n’aurai sans doute pas le temps de profiter de ce mois nordique pour découvrir Paasilinna. 🙁 J’ai déjà trop de choses à lire et l’idée c’est d’en profiter pour essayer se faire un peu baisser ma PAL pléthorique. Mais cet auteur me tente depuis un certain temps et je suis sûr que les billets que je vais lire vont me donner encore plus envie. 😉

    • C’est ce que j’ai trouvé attachant dans ce texte. Il y règne une indépendance d’esprit et une impertinence à la mesure sans doute de cette histoire très compliquée.

  2. j’adore tout particulierement Mika Waltari, considere comme un des plus grands auteurs finnois et en decrivant ce texte, je le retrouve un peu…en tout cas tu me donnes envie….;)

  3. J’apprécie beaucoup cette maison d’édition moi aussi. C’est amusant, j’ai fait un constat assez proche en lisant « La Guerre d’hiver » de Philip Teir, sur la destruction d’un couple… mais dont le titre fait allusion à la vraie guerre d’hiver. Je me suis aperçue de ma méconnaissance totale de ce pays dont j’ignorais qu’il avait connu autant de guerres, avait été l’allié des nazis pour se protéger de l’envahisseur russe… j’ignorais même la co-existence de deux langues !
    Je ne suis pas une grande amatrice de récits de guerre mais tes exemples m’interpellent et compte tenu de toutes mes interrogations quant à ce pays, je me note cette lecture qui a l’air très instructive à sa façon (la grande histoire racontée par le petit bout de la lorgnette comme tu le dis).

    • Cette maison d’édition est fabuleuse, et j’aime aussi beaucoup la présentation de leurs livres, surtout dans le format « de poche ». Sur la Finlande, je savais pour les deux langues. Je me rappelais aussi de la situation particulière de ce pays pendant la guerre froide. Mais je ne m’étais jamais posé la question de 39-45. C’est ce qu’il y a de bien aussi dans les livres qui nous font découvrir le monde. En tout cas j’ai envie de creuser davantage et de mieux connaître cette littérature.

  4. Voilà un billet bien intéressant ! je ne connaissais pas du tout cet écrivain et je n’ai encore rien lu chez cette maison d’édition…
    Je note pour une prochaine lecture, tout en constatant que je ne suis pas la seule à avoir une PAL préhistorique 😉

  5. Suis allée deux fois en Finlande et donc l’histoire m’est un peu connue (à la différence de pas mal de monde !) (d’ailleurs il y a une page Finlande sur le blog). Je note le titre, je pense que ça me plaira bien. Merci pour la découverte !

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