Eva et Nell, deux adolescentes, ont été élevées par des parents un peu fantasques, des originaux partis vivre dans une maison dans la forêt, à une cinquantaine de kilomètres de la ville la plus proche. Alors, quand les premières coupures d’électricité ont commencé, personne n’y a vraiment pris attention. Il faut dire que leur mère venait de mourir d’un cancer et que la douleur personnelle leur laissait peu de temps pour songer aux malheurs du monde. Chacun a pensé que ça s’arrangerait bientôt. Nell a continué à préparer son entrée à Harvard en se plongeant dans les livres, Eva à danser pendant de longues heures dans son studio. Quand il n’y a plus eu d’électricité du tout, ni de téléphone ou d’internet, que la radio s’est arrêtée elle aussi, on s’est dit qu’il suffisait d’être patient, que dans quelques mois au plus tout reviendrait à la normale, malgré les épidémies, les rumeurs de guerre, d’émeutes, de chute du gouvernement. Bientôt, il a fallu même se passer d’essence. Au cours d’une dernière virée en ville, la pompe vide depuis plusieurs semaines, le supermarché lui aussi déserté n’annonçaient rien de bon. Puis, il a fallu affronter l’accident du père. Pendant combien de temps, Eva et Nell, isolées dans leur maison des bois au fond d’une clairière pourraient-elles continuer à vivre selon les rêves autarciques qui avant elles avaient été ceux de leurs parents? Oui, comment être sûre, quand on vit seules au milieu d’un forêt, que rien ne viendra jamais frapper à la porte?

C’est assez rare que je lise un livre qui vient juste de sortir. Habituellement, je laisse le bruit fait autour de la publication se tasser. Et si l’envie reste vive, ce n’est souvent que deux ou trois ans plus tard que je finis par le lire, au hasard d’une visite à la bibliothèque. Mais là, j’ai suivi les conseils de Cuné et de Dominique. Et je ne l’ai pas regretté. Dans la forêt est un livre rare, un récit envoûtant, lyrique et si humain, qu’on commence le matin et qu’on ne peut lâcher qu’une fois fini, le soir.

C’est cette histoire de forêt sans doute qui m’a fait très envie (ici la magnifique forêt de séquoias du nord de la Californie), comme j’avais beaucoup aimé, pour les mêmes raisons (une communauté cernée par la forêt), le très beau roman de Thomas Hardy: Les Forestiers. Il doit y avoir dans cet univers là quelque chose qui m’attache, plus en tout cas que les récits post-apocalyptiques, dont je ne suis pas ordinairement très friand. Au fond d’une forêt de chênes et d’épicéas, une fois passé un pont de bois, une clairière. Et dans cette clairière, décorée de tulipes peu avant sa mort par la mère, une maison des bois. Cette demeure a été un refuge pour les parents de Nell et Eva. Un lieu où les deux jeunes filles ont pu développer leurs talents en liberté. Seulement, des rêves soixante-huitards au récit post-apocalyptique, il y a un univers que l’on franchit dès les premières pages du roman. En coinçant Eva et Nell dans leur forêt, la fin de la société industrielle a transformé la clairière en île et le monde en océan. Bienvenu dans le mythe de Robinson! Or j’aime par dessus tout les robinsonnades.

Le problème avec un livre tel que celui-ci, tout en délicatesse et en sourdine, est qu’il est difficile d’en parler sans en gâcher l’effet pour ceux qui le liront après. Je n’ose donc pas trop en dire, sinon que, comme dans toute île, l’absence de toute présence étrangère n’est jamais une chose absolument certaine. Le mal rode, flotte, tendant le récit, peinant à se fixer. Mais sous quelle forme? Bêtes sauvages, disputes entre les deux sœurs, mort, craintes d’une nature qui se révélera nourricière, intervention brutale de l’homme, regrets et chagrins, rivalités, maladies, ignorance – toute une généalogie des formes du mal pourrait être illustrée par ce très beau roman. Il y a aussi tous les passages tournant autour de la souche d’un séquoia géant, dont j’hésite là encore à déflorer le secret  (il s’agit justement de cela!), lieu initiatique d’un rapport nouveau à soi, lieu des transformations du corps, des retrouvailles avec la terre, dont la charge symbolique n’a pas manqué de me rappeler le roman de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, autre robinsonnade célèbre.

Robinson, dans son île, lisait à haute voix le code anglais à destination d’une communauté dont il était comme le membre détaché. Dans les robinsonnades de Jules Verne (celui-ci a écrit plusieurs romans sur ce thème), la passion de la nomenclature transformait le roman en une sorte d’encyclopédie. Comme eux, Nell a une passion pour les livres, notamment pour cette encyclopédie, qui sans pouvoir toujours lui dire comment agir face aux problèmes qu’elle rencontre, continue à la rattacher à ce monde dont la catastrophe l’a coupé, ce monde de mots et de connaissances par lequel se construisent les hommes.

Mais rien de tout cela ne fonctionnerait, s’il n’y avait la très belle langue de Jean Hegland, à la fois retenue et capable d’effusions soudaines, lyrique, parcourue d’espoir et d’inquiétude, et surtout si humaine, lorsqu’il s’agit de dire le rapprochement des corps, les caresses faites à la terre, la présence des atmosphères sylvestres. A travers le journal de Nell qui parcourt tour à tour les trois directions du temps, nous entrons petit à petit dans ce destin, dans cette histoire, dans cette orée de fin du monde qui est aussi un recommencement.

Le seul reproche que je ferais peut-être à ce roman est sa fin, que je trouve prévisible (enfin, ça, c’est ce que je me suis dit après, parce que pendant la lecture j’envisageais trois ou quatre fins possibles). Mais elle est dans la logique de ce récit initiatique, sur lequel j’aurais tellement de choses encore à dire. Voilà en tout cas sans hésitation un des coups de cœur de l’année qui commence.

14 comments on “Jean HEGLAND: Dans la forêt”

  1. quel beau billet, difficile de parler de ce livre sans déflorer le sujet et tu le fais vraiment bien
    Je partage ton avis sur la fin mais le livre est franchement bon et du coup je suis passée la dessus

    • J’ai eu du mal cependant à trouver le ton juste, sans tout dire, à rendre quelque chose de la magie de ce récit. Si tu y as retrouvé tes impressions, c’est que je n’ai pas trop mal réussi. 🙂

  2. Je viens de lire la chronique de Dominique sur ce livre et je retrouve aussi chez toi un tel enthousiasme que je me promets de l’offrir. Sinon, je te rejoins complètement sur le fait qu’il vaut mieux attendre 2 à 3 ans avant de lire une nouveauté. « Le temps respecte peu ce qu’on fait sans lui » 🙂

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