Mois : juin 2013

Anthony TROLLOPE: Miss Mackenzie

Trollope, Miss MackenzieA 35 ans, Margaret Mackenzie fait un bel héritage, qui la propulse brusquement dans une société où elle va pouvoir faire de sa vie ce que bon lui semble. Mais justement, quelle vie souhaite Miss Mackenzie? Celle d’une vieille fille fortunée? Celle d’une épouse? Le mariage sera-t-il pour elle le moyen du bonheur? Mais alors qui choisir parmi les prétendants qui se pressent? Samuel Rubb junior, l’associé de son frère, homme un brin malhonnête, qui finit par tomber sous le charme de la jeune femme? Le révérend Maguire, dont la beauté manifeste, malheureusement abîmée par un strabisme désolant, cache peut-être une âme vile? Son cousin, John Ball, veuf et de dix ans son aîné, dont le goût immodéré pour les affaires financières pourraient bien n’être qu’une ultime pudeur?

 

J’avais beaucoup entendu parler de Trollope avant cette lecture. Et j’avoue que si j’ai remis pendant longtemps le moment de découvrir cet auteur victorien, naguère un peu oublié, c’est parce que l’intérêt manifeste qu’il suscite chez ceux qui aujourd’hui le redécouvrent grâce à un travail actif de certains éditeurs s’accordait mal avec ce que je savais par ailleurs de cet écrivain. Il faut dire qu’en matière de lectures victoriennes mon goût reste assez limité: si je place Thomas Hardy et George Eliot au sommet de la littérature mondiale, je goûte peu – j’ose à peine le confesser – les « longueurs » de Dickens; et Wilkie Collins ne m’a pas toujours convaincu. Or il se trouve qu’Anthony Trollope a été, dans l’Angleterre victorienne, l’auteur à succès de romans toujours un peu faciles, bien qu’écrits d’une plume virtuose, de belles machines narratives, certes, mais comme composées au fil de la plume, tel ce Miss Mackenzie… que j’ai littéralement ADORÉ. L’histoire de ce roman est très simple: une jeune femme de 35 ans (mais à 35 ans dans l’Angleterre victorienne on n’est plus vraiment jeune) hérite d’une fortune qui lui permet de se consacrer à son bonheur; âme sensible, voire sentimentale, c’est avec plaisir qu’elle accueille les propositions de mariage que sa récente fortune ne manque pas de susciter. Qui Miss Mackenzie acceptera-t-elle d’épouser? Et son bonheur sera-t-il sauf dans l’affaire? Qu’Anthony Trollope puisse tenir plus de 500 pages sur une trame aussi ténue est un mystère. Mais c’est tout son talent. L’humour dont il fait preuve, la place réservée à la comédie sociale, la belle sincérité de caractère qu’il donne à Margaret Mackenzie, tout cela est une franche réussite.

 

L’intérêt du livre tient sans doute aussi à ce que, l »air de rien, l’auteur y pose de vraies questions. L’argent dont hérite Miss Mackenzie lui offre brusquement une liberté dont elle ne sait pas exactement que faire. Elle part s’installer à Littlebath (pseudonyme romanesque de Bath), parce que c’est une ville provinciale élégante, un lieu de résidence à la mode. Elle s’y laisse conduire un temps par un groupe religieux un brin exalté, mais rompt avec eux dès lors que sa liberté individuelle est menacée par leur fanatisme et aspire secrètement aux joies de l’existence. Entre respect des conventions sociales et revendication des choix individuels, Miss Mackenzie offre un très beau portrait de femme, aspirant à une liberté intégrale dans une société où les femmes sont maintenues dans un état de minorité et où il n’y a traditionnellement que deux issues pour elles: la soumission dans le mariage ou une vie de célibataire fortunée, indépendante, mais ridicule. Le choix de Margaret Mackenzie est le plus difficile à faire: la révélation de soi fondée sur l’amour partagé et non sur la suggestion de l’un ou l’autre, ce qui dans une société où le mariage est une question d’intérêts avant d’être une question de sentiment est une conquête difficile – il faut bien 500 pages pour aborder un tel sujet!

 

Talentueux satiriste, Anthony Trollope glisse d’amusantes saillies sur les petits défauts de ses contemporains. Jamais définitive, sa critique offre quelques beaux moments de comédie sociale, telles les confrontations successives de Margaret Mackenzie et de Lady Ball, la petite société évangélique de Littlebath, ou la vente de charité animée par des dames de la meilleure société. Tout cela est d’un humour, d’une fraîcheur, d’un esprit de distance vraiment divertissants.

 

 

Lecture commune avec Virgule, Lilly, Romanza et Lou

 

dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

Mois anglais

Challenge Victorien 2013

 

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CECIL et BRUNSCHWIG: Holmes – Livre I: L’Adieu à Baker Street

Cecil et Brunschwig, Holmes 1Le 4 mai 1891, Sherlock Holmes disparaît, aux chutes de Reichenbach, en Suisse, entraînant dans sa mort, son ennemi de toujours, le Professeur Moriarty. La fin de Sherlock Holmes fut un cataclysme, supposons-le, pour son ami et biographe, le docteur Watson, et surtout pour toute une génération de lecteurs qui avaient suivis avec passions ses aventures dans les livraisons régulières données par la presse. Les faits sont connus. Mais connaît-on la vérité que l’histoire recouvre? Car qui est ce Pr Moriarty, génie du mal, à la poursuite duquel Holmes aurait consacré sa carrière, mais dont il n’a pas parlé une seule fois à son ami Watson avant la piteuse équipée où il perd la vie? L’histoire donc est connue, certes, mais qu’en penserions-nous si on nous avait donné connaissance de certains faits qui suivirent l’annonce de la mort de Sherlock Holmes? Que dirions-nous, si on nous apprenait que Moriarty avait été le précepteur de Holmes, et qu’il était toujours bien vivant, en Angleterre, après la mort du célèbre détective? Et que la personnalité de celui-ci était peut-être plus complexe que l’image du fin limier épris de justice que son ami avait repris sans distance dans ses récits. De révélations en révélations, pour le docteur Watson, une nouvelle enquête commence…

J’ai découvert cette BD, conseillée par Titine, à l’occasion du mois anglais et du challenge victorien. Et c’est une très belle découverte. Pour tous les amoureux des récits de Conan Doyle, pour les amateurs d’ambiances victoriennes, pour ceux qu’amuse de jouer avec les figures populaires de la littérature, cette série de BD est une lecture obligée. Avec habileté le scénario sait se glisser entre les lignes des récits de Conan Doyle: l’ambiguïté de la fiction et du réel, le rôle joué dans la constitution du mythe de Sherlock Holmes par son biographe le docteur Watson, dont nous n’interrogeons jamais habituellement la clairvoyance, mais qui placé ici devant d’étonnantes révélations, dans le plus pur style du roman feuilleton, explore une autre face du personnage de Sherlock Holmes. Le dessin restitue avec talent la magie des ambiances. Et qualité rare, qui pour moi était le vrai talent littéraire de Conan Doyle, la trouvaille géniale pourquoi les histoires de Sherlock Holmes continuent toujours de fonctionner aussi bien: on entend la voix de Watson. Bref, voilà une série de BD dont je vais poursuivre avec passion la lecture, en attendant avec fébrilité la parution des prochains tomes.

 

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Tome 2:

Cecil et Brunschwig, Holmes 2

Tome 3:

Cecil et Brunschwig, Holmes 3

 

Billet publié dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

  

Mois anglais

et du Challenge victorien 2013 d’Arieste.

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Sybille BEDFORD: Un Héritage

Bedford, HeritageAvant d’épouser Caroline, une anglaise, le père de Francesca von Felden, la narratrice de cette histoire, a été marié à Mélanie Merz. Un mariage improbable, entre les rejetons de deux lignées que tout sépare. Mais les Merz et les von Felden sont deux familles allemandes que la création du Reich allemand, autour de la Prusse, a réunies dans un même pays au lendemain de 1870. Les Merz, issus de la grande bourgeoisie juive, occupent à Berlin une immense maison de ville dans le style wilhelminien; les von Felden, aristocrates catholiques du Duché de Bade, conservateurs et terriens, vivent du revenu de leurs propriétés dans un Sud agricole et paisible. Dans le grand chambardement du nouvel ensemble politique qui se crée, le mariage de Julius von Felden et de Mélanie Merz va précipiter la rencontre de ces deux familles. Une histoire fascinante commence…

 

Pour une large part autobiographique, le roman de Sybille Bedford, une romancière et journaliste anglaise d’origine allemande, est un récit haut en couleur de l’Allemagne au lendemain de la première unification du pays, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, une description tourbillonnante, bien qu’assez classique dans sa forme: l’histoire de trois familles, celle des Merz, celle des von Felden et celle de Caroline. Rien de mieux cependant que le roman familial pour dresser le portrait tumultueux d’une époque, surtout lorsque les membres de cette famille sont aussi typiques que ceux-ci, et suggérer le poids des événements historiques sur le destin individuel des personnages. Arthur Merz, le patriarche, aurait pu mener auprès de sa femme, Henrietta, et de ses enfants, une vie digne d’un homme de la grande bourgeoisie financière et industrielle. Liés par des liens familiaux à quelques unes de ces familles cosmopolites et cultivés qui ont contribué à soutenir les arts en Allemagne, c’est un genre de vie plus modeste que les Merz lui préfèrent. Une vie relativement modeste, si ce n’est un voyage dans une ville d’eaux pendant l’été, une existence centrée sur la famille, dans le cadre somptueux de la grande demeure qu’ils occupent dans les quartiers ouest de Berlin. Leur fils Eduard, un mondain et un joueur ruiné, vit aux crochets de sa femme, Sarah, une esthète fortunée passionnée par la peinture impressionniste. C’est elle qui, un jour, sur la Côte d’Azur, organise la rencontre de Mélanie et de Julius, un original raffiné, amateur de bonne cuisine et amoureux des beaux objets, qui voyage à travers l’Europe en compagnie de ses chimpanzés, pour fuir une Allemagne dans laquelle il ne trouve pas sa place.

 

L’histoire de Julius et de sa famille ouvre un autre récit dans le roman de Sybille Bedford: celui de ces aristocrates terriens du sud de l’Allemagne, devenus malgré eux sujets d’une Etat dominé par la Prusse dont ils ne partagent ni la religion, ni le goût tatillon pour l’administration. Provinciaux, les von Felden sont les héritiers de ces familles aristocratiques du XVIIIème siècle qui ont vécu dans leur Province au contact de multiples influences européennes: catholiques, donc tournés vers Rome, ils sont allemands de culture, mais parlent français entre eux. Leur pays a longtemps été leur région, c’est-à-dire cette aire culturelle alémanique aux frontières diffuses située entre le Bade, l’Alsace et le Nord-Ouest de la Suisse. Un après l’autre, les fils von Felden vont faire l’expérience douloureuse du nouvel ordre prussien: Gustavus doit faire le deuil de son honneur et trahir l’un de ses frères pour pouvoir épouser Clara, la fille du comte Bernin, un diplomate éminent, chef du parti catholique, et père d’un futur ministre des affaires étrangères du Reich, pressenti un temps au poste de chancelier; Johannes, brutalisé à l’école des cadets, qui vit une sorte de réplique prussienne des brimades racontées par Musil dans son roman célèbre, Les désarrois de l’élève Törless, s’enfuit de l’école militaire puis sombre dans la folie; son jeune frère meurt en essayant de le libérer des hommes venus pour le ramener chez les cadets; enfin, Julius, le père de la narratrice, se réfugie dans un mode de vie excentrique et raffiné, loin de l’Allemagne.

 

A travers les personnages de Julius, de Sarah, son amie, de Caroline, la belle anglaise raffinée, c’est aussi le portrait d’une Europe cosmopolite que nous donne Sybille Bedford, l’image d’un monde révolu, qui émerge du fond obscur de la mémoire et des confidences des personnages. Le point de vue de la narratrice – une anglaise née en Allemagne, dont on sait dès les premières pages qu’elle est partie définitivement pour l’Angleterre à l’âge de neuf ans – fait tout le charme de ce roman. Ce point de vue anglais sur une Allemagne révolue pourtant vécue de l’intérieur est parmi ce que j’ai lu de mieux sur ce pays et sur cette époque de l’Histoire.

 

 

Publié dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine


Mois anglais

Jamie OLIVER: So British

Oliver (Jamie), So british

Cela fait longtemps que je n’ai plus parlé de livres de cuisine. Quoi de mieux pour fêter ce mois anglais qu’un livre de cuisine anglaise, signé par la star des cuisiniers britanniques : Jamie Oliver himself ? Le titre est éloquent : So british. Plus de 130 recettes qui vous feront aimer la cuisine anglaise. Il n’y a qu’à ouvrir ce livre, en effet, pour goûter avec plaisir les plats concoctés par un Jamie Oliver qui nous avait davantage habitué à une cuisine d’inspiration italienne, mais qui revient aux classiques britanniques pour leur donner ce petit coup de modernité dont mon estomac, je le confesse, ainsi que ceux de quelques amis, ne se sont pas plaints ces derniers temps. Cela fait plusieurs mois que nous nous régalons de ces délices d’outre-Manche…

 

J’ai entendu parler de Jamie Oliver, la première fois, curieusement, non pas en Angleterre, mais en Allemagne. C’était dans une librairie, à Nüremberg. Jamie Oliver sortait son premier livre de cuisine et il devait venir là pour le dédicacer. Il n’était pas encore connu en France. C’est la première fois que j’ai vu passer l’effet Jamie. J’étais là pour une raison qui n’a rien à voir avec la cuisine : puisqu’il faut que je vous raconte un peu ma vie, je vous dirai que je cherchais là des ouvrages sur la technique du dessin – j’ai passé tout un mois en Allemagne, cet été là à tenter désespérément de reproduire un verre et une assiette, ainsi que les ombres et les reflets d’un pommier ou d’un corps de ferme que je voyais depuis un balcon couvert de géraniums, avant de laisser tomber mes crayons et de me dire que décidément je n’étais peut-être pas doué pour le dessin. Mais à ce moment là, je m’imaginais encore couvrant mon carnet de voyageur entre deux lectures ou deux visites, comme un personnage d’Edith Wharton ou d’Henry James. Bref, je laissais enfler ma chimère. Et c’est pour cela que je m’étais laissé happé par cette librairie vraiment extraordinaire, une véritable caverne de livres sur plusieurs étages. Lorsque, tout à coup, dans l’ambiance feutrée de la noble institution franconienne, un bruit à commencé à se faire. Une masse trépidante se rassemblait dans l’espace consacré aux livres de cuisine (je sais les allemands gourmands, mais enfin le reste de la librairie était presque vide !). La foule a menacé de déborder devant les rayonnages où je me trouvais… Ce sont les travaux manuels qui m’ont sauvés ! S’il n’y avait pas eu toute cette table dédiée au Basteln (le bricolage), une autre passion allemande, pour faire mur entre moi et eux, franchement, je le crois bien, j’étais piétiné ! Et c’est alors qu’on a annoncé que Jamie venait d’arriver… J’ai peine à confesser que goûtant peu de telles réunions dans des lieux consacrés à des livres, mon ignorance du bonhomme dont j’ai depuis suivi les émissions avec plaisir – peut-être aussi poussé par cette bière fumée dont la promesse me trottait dans la tête depuis le début de la matinée – j’ai fui aussitôt l’endroit, ma boite de crayons et mon livre sur les ombres sous le bras, jusqu’à une auberge où on servait de bien délicieuses saucisses grillées – pour les connaisseurs: les fameuses saucisses de Nüremberg. Bref, la gastronomie allemande et mon goût pour les endroits calmes au milieu de cet été entièrement consacré à la passion de la plume, du pastel, du crayon ont été la cause de cette première rencontre manquée ! Depuis, bien sûr, j’ai appris à me rattraper, et j’ai déjà acheté plusieurs livres du bien sympathique chef anglais – mais plus de Jamie Oliver dans les librairies que j’ai fréquenté depuis… une fois seulement, à Turin, je crois, mais nous nous sommes ratés d’une semaine. Et puis je n’y serais sans doute pas allé, vu que je n’aime guère les dédicaces.

 

  • – Mais, demanderez-vous, et l’essentiel ?

  • – L’essentiel ?

  • – Oui, que nous propose-t-il de manger cette fois ?
  • – Oh, de bien délicieuses choses. Je vous mets l’eau à la bouche en vous donnant la liste de quelques unes de ces délicieuses recettes ?

 

Les délices de Jamie :

 

Scones aux pommes de terre – œufs brouillés – saumon fumé (oui!)

 

Crumpies (miam!)

 

Toasts au haddock fumé – œufs pochés – épinards (délicieux!)

 

Soupe printanière glacée – menthe – fromage de chèvre – citron (je tombe!)

 

Soupe de courge musquée aux pommes rôties (Ah ! la pomme rôtie avec la courge…)

 

Salade croquante de St Werburghs (un délice!)

 

Petits scotch eggs (ce n’est pas très anglais, mais vivent les délices britanniques!)

 

le Fish pie des jours heureux (un des rares plats où l’Angleterre se souvient qu’elle est bordée de côtes maritimes)

 

Porc de Bristol à la sauce Jerk – couenne croustillante – sauce du verger (c’est pour des plats comme cela que je me demande pourquoi je ne suis pas né anglais!)

 

enfin une petite pensée pour les lecteurs et lectrices férus de lectures victoriennes : pourquoi ne pas accompagner vos prochaines découvertes d’un délicieux Victoria Sponge Cake, parfumé à l’orange et décoré de délicates roses cristallisées, farci de crème à la vanille et de confiture de framboise ?

 

Comment, vous n’êtes pas encore à vos fourneaux ?

Moi, je sors faire un petit tour à la fête de la musique, avant de retrouver ici quelques délices…

 

 

  Publié dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine


Mois anglais

 

Robert Van GULIK: Le Jour de Grâce

Van Gulik, Le Jour de GrâceA Amsterdam, un soir, alors qu’il déambule au sortir d’une tournée bien arrosée et broie du noir, Johann Hendriks, un ancien fonctionnaire colonial, rentré d’Indonésie après la seconde guerre mondiale, met en fuite deux hommes, visiblement d’origine orientale, qui cherchent à s’en prendre à une jeune infirmière au moment où celle-ci s’apprête à rentrer à la pension qui l’héberge. Prisonnier de souvenirs qui l’obsèdent, Hendriks n’a pas vraiment fait attention à la personnalité des agresseurs. Mais une chose l’intrigue: la troublante ressemblance de la jeune femme et de sa seconde épouse. Et puis comment expliquer que celle-ci n’ait pas donné sa véritable identité aux policiers arrivés sur les lieux? Une enquête commence, qui va être le moyen pour Hendriks de se confronter à ses démons intérieurs.

J’attendais beaucoup de ce roman. C’est en tout cas ce que permettait d’espérer les premières pages du livre. Johann Hendriks campe un personnage poursuivi par d’anciens fantômes, comme on en trouve souvent dans les romans policiers. Le poids de la culpabilité, la bruine hollandaise, de fréquents retours sur une vie bouleversée par l’Histoire, par le deuil, par l’expérience de la torture en fait comme un Janus à double visage – une figure qui revient au cours du roman – confondant, dans les brumes de la boisson, le passé traumatisant et la petite vie rangée, mais solitaire qu’il a retrouvé dans la quiétude d’Amsterdam. Malheureusement, après les deux premiers chapitres, l’histoire prend un tour plus traditionnel: la visite au « fiancé » de la jeune femme sauvée de l’agression, la découverte des liens qui l’unissent à ses agresseurs, l’irruption d’un ancien dignitaire nazi, responsable en son temps de la « Solution finale » et ses relations avec un riche égyptien engagé dans le combat contre Israël, sur fond de prostitution, d’esclavage et de trafic de drogue. Cette « curiosité » de Robert van Gulik, que les lecteurs de romans policiers historiques connaissent mieux pour les célèbrissimes enquêtes du Juge Ti dans la Chine du VIIème siècle, se lit en une soirée, sans déplaisir. L’écriture un peu plate nous transporte dans une Amsterdam sentant l’alcool et le tabac, où la police n’est pas débordée, où elle a encore le temps de suivre un homme qui titube légèrement dans la rue, mais ne pense pas à s’assurer de l’identité des victimes d’une agression, une ville humide et froide, où même le crime avance à pas feutrés. Bref, un roman d’atmosphère, égaillé de références culturelles nombreuses – mais qu’on est loin, quoi qu’en dise le 4ème de couverture, de l’élégance tout en grisaille et en pesanteur des romans de Simenon.

Joseph CONRAD: Au coeur des ténèbres

Conrad, Au coeur des ténèbresPrès de Londres, sur la Tamise, la marée a tourné. A bord du Nellie, un voilier de croisière, ils sont cinq hommes qui attendent le reflux. L’un d’eux, Marlow, prend la parole. Un drôle de marin, ce Marlow ! Ne semble-t-il pas doué d’un don particulier à voir de la sauvagerie partout, tellement sa tête est remplie d’histoires, d’aventures ramenées de contrées obscures, d’expériences limites ? Dans l’attente de la marée qui portera le navire au large, Marlow raconte une histoire d’un autre temps – sa jeunesse, d’un autre continent – l’Afrique. Marlow servait alors comme capitaine d’un vapeur – une boite de conserve flottante! – chargé de remonter un grand fleuve s’enfonçant dans l’épaisseur mystérieuse du continent noir pour en ramener les richesses pillées aux peuples africains. Un puissant roman d’aventures commence qui est aussi une charge féroce contre le colonialisme…

 

Autant le dire tout de suite : je tiens cette nouvelle pour un chef-d’œuvre – à côté d’autres romans de Conrad d’ailleurs, Nostromoet Lord Jim notamment. Au cœur des ténèbres fait parti de ces livres chéris que je lis, que je relis. En parlant l’autre jour à Titine, qui a passé un bon moment avec L’Agent secret et signe un très joli billet, cela m’a donné de nouveau envie de m’y plonger. Ce mois anglais aura été l’occasion d’une nouvelle lecture. Et de nouveau le charme vénéneux a fonctionné. A chaque fois, c’est le même éblouissement devant la maîtrise avec laquelle Conrad conduit son récit, un récit envoûtant, sombre, presque gothique, dans les profondeurs d’un continent qui est le miroir de l’esprit d’aventure européen et de ce que le lecteur y découvre de passion dévorante, carnassière – ou de mesquinerie. Je n’aurai donc qu’un conseil : si vous ne l’avez jamais lu, foncez-y (et préférez si vous pouvez la magnifique traduction d’Odette Lamolle chez Autrement).

 

Au cœur des ténèbres en effet, c’est d’abord un bonhomme de papier étonnant, une géniale création littéraire, Marlow, le narrateur et personnage de cette histoire, qu’on retrouve dans plusieurs autres romans de Conrad : Jeunesse, Lord Jim, Fortune:

 

« Il avait les joues creuses, le teint jaune, le dos droit, un aspect ascétique, et avec ses bras pendants et ses mains ouvertes tournées vers l’extérieur, il ressemblait à une idole. ».

 

De son amour des histoires, commun à tous les marins, du moins les marins qu’on trouve dans les histoires, Marlow a tiré une qualité rare, celle de voir au-delà des apparences, de ne pas s’en laisser conter par les apparences :

 

« Les histoires que racontent les marins ont une simplicité directe, et toute leur signification peut être contenue à l’intérieur de la coquille d’une noix cassée. Mais Marlow n’était pas un marin typique […], et, pour lui, le sens d’un épisode n’était pas à l’intérieur comme un noyau mais à l’extérieur, enveloppant le récit qui le mettrait seulement en relief, comme une lumière permet de discerner un voile de brume, à la façon dont un halo léger est rendu visible par l’illumination spectrale du clair de lune. ».

 

Dans Au cœur des ténèbres, le récit de Marlow émerge justement d’une de ces illuminations spectrales : rappelez-vous, dit Marlow à ses compagnons étonnés – dont l’auteur de ce roman, celui qui rapporte l’histoire que leur conta sur ce navire l’étonnant Marlow, dans l’une de ces mises en abîme qui suffisent à donner un côté narrativement vertigineux à bien des récits de Conrad – rappelez-vous : il fut un temps où la Tamise, n’était pas ce fleuve policé, au centre de de l’Empire britannique, mais une voie d’eau s’enfonçant dans un pays barbare. Imaginez l’amiral romain d’alors, tiré des rivages lumineux de sa Méditerranée, obligé de venir jusqu’ici pour y vivre l’aventure périlleuse de s’enfoncer en ce pays sauvage. Nous sommes toujours le barbare d’un autre !

 

Au cœur des ténèbres, c’est aussi un magnifique roman d’aventures, l’un des tous meilleurs, qui montre quelle profondeur on peut tirer du genre. Sur un canevas qui est celui de la plupart des récits d’aventures coloniales, Conrad a su en effet produire une histoire qui fait parler avec brio son anticolonialisme : le long d’une voie d’eau qui s’enfonce au cœur du continent africain (ailleurs c’est une piste, une traversée en ballon, un désert à franchir, une panne d’avion, etc.), les aventures s’accumulent, rapprochant le héros de l’objet de sa quête (le plus souvent un trésor), environné d’un halo de mystère, qui le mettront en contact avec les terreurs d’un continent sauvage. Inactif, Marlow cherche à Londres un embarquement, mais l’embauche de marins est rare. Il choisit alors de donner vie à ses rêves d’enfant et décide de se faire engager pour commander un navire qui sillonne un long fleuve africain, dans l’une de ces zones laissée jadis blanche sur la carte, un de ces territoires que les européens viennent juste d’explorer. Avec l’aide de sa tante, une femme bien introduite dans les milieux marchands de l’autre côté de la Manche, il se fait engager par une compagnie, sans doute belge, et est envoyé en Afrique. C’est là qu’il entend parler d’un certain Kurtz, le directeur de la station intérieure, à des centaines de kilomètres de la côte, sur le fleuve, un homme dont on vante les qualités et la rare efficacité à se procurer des richesses, en particulier de l’ivoire, auprès des tribus autochtones, peuples farouches et menaçants – parmi eux des populations de cannibales ! La remontée du fleuve jusqu’à Kurtz est le début d’un voyage terrifiant…

 

Le génie de Conrad, dans ce roman, est d’avoir su retourner contre elle-même l’idéologie des récits d’aventures dont je parlais précédemment : au cœur de l’Afrique sauvage, Marlow trouve un homme, Kurtz, un Européen, qui pour accaparer les richesses n’hésite pas à commettre les pires exactions, qui s’est transformé en une sorte de sauvage régnant sur une population qui le vénère. Kurtz n’est pas un fou, répète Marlow, même si son âme est dérangée, il est bien l’homme exceptionnel dont on lui a parlé – l’incarnation de la vérité de la colonisation qui sous la rhétorique du développement du commerce, de la justice, de la civilisation cache la brutalité la plus primitive. Ce sauvage que trouvera l’explorateur Marlow au cœur de l’Afrique, c’est l’Européen lui-même !

 

Dans une langue volontairement floue (comme dans les meilleurs romans d’Henry James), qui peine à dire la révélation de l’horreur qu’il a sous les yeux, cette fascination de l’abomination, de sa propre abomination projetée sur les populations autochtones, qui est la clé de l’imaginaire colonial, Marlow décrit un voyage inquiétant et visuellement suggestif, dont le cinéma a su tirer parti depuis (voir Apocalypse Now, un autre chef-d’oeuvre, qui s’est beaucoup inspiré du récit de Conrad). Dans les dernières pages du roman, Marlow, revenu en Europe, rend visite à la fiancée de Kurtz, pour lui remettre un paquet de lettres que celui-ci lui a confié en mourant. Le moment de cette rencontre, le mensonge que Marlow se croit forcé de lui faire sur ses dernières paroles reste pour moi le moment le plus terrifiant de l’histoire. Dans les dernières lignes, l’image de la Tamise se superposant à celle du long fleuve africain qui a été au cœur de cette histoire, en bouclant sur lui-même un récit saturé d’effets de miroir de toutes sortes, finit de peupler de ténèbres l’illusion dans laquelle nous nous tenions de nous trouver du bon côté de la civilisation. Nul doute que dans ces ténèbres la voix de Marlow ne continue longtemps à résonner pour le lecteur.

 

 

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

du Challenge Un classique par mois

et du Challenge victorien 2013 d’Arieste.

 

Mois anglais

victorien-2013Un classique par mois

 


George SAND: Un hiver à Majorque

Sand, Un hiver a MajorqueA l’automne 1838, George Sand décide de partir pour Majorque avec sa famille (ses deux enfants; et son compagnon – Frédéric Chopin). Jouissant d’un climat méditerranéen, d’une situation protégée au large de Barcelone, d’une histoire mêlant les influences culturelles, l’île demande à être « découverte ». Conseillée par des connaissances qui lui vantent la douceur de son climat, son cadre magnifique et la gentillesse de ses habitants, la première touriste des Baléares s’embarque avec tout son petit monde afin de mener loin de Paris (et de Nohant) une vie de Bohème…

 

De cet Hiver à Majorque, je savais que c’était le récit d’un fiasco, l’histoire d’une rencontre manquée, le journal d’un hiver difficile. Mais, je ne sais pourquoi, j’attendais un récit centré sur la relation de George Sand et de Frédéric Chopin. Au lieu de cela, c’est une recension de voyage, comme on en trouve à la même époque sous la plume de presque chacun des grands auteurs romantiques, un recueil d’impressions subjectives, mêlant récits de vie et descriptions de paysages. Il est vrai que dans ce livre Chopin occupe un rôle à part – l’ombre du grand compositeur plane sur ce voyage, même s’il n’est jamais nommé par son nom. Sa maladie – une mauvaise grippe qui dure, selon George Sand, en réalité les premières manifestations de la tuberculose – provoque l’hostilité de la population majorquine qui craint la contagion. La famille est obligée de déménager et s’installe dans une Chartreuse, dans une vallée à l’écart de la ville, à Valdemosa, un endroit glacé au milieu d’une nature magnifique surplombant la mer, qui n’offre pas le confort attendu. Les crises de Chopin empirent. La mesquinerie des domestiques qui les volent, les prix exorbitant qu’on leur demande pour des produits de première nécessité, et le piano Pleyel de Chopin qu’on tarde à leur livrer – tout cela vient rompre le charme rêvé de la vie dans une île au milieu de la Méditerranée.

 

L’intérêt de ce livre ne doit pas être cherché dans le récit d’une vie d’artistes: George Sand ne dit rien du travail de Chopin, qu’elle décrit seulement souffrant et alité, nécessitant une présence permanente à ses côtés – rien par exemple donc des 24 Préludes que Chopin composa à Valdemosa! Elle ne dit rien non plus de sa création littéraire. Un petit bout de fiction – une histoire majorquine – inséré dans la recension de voyage dit ce que devait être l’inspiration littéraire de George Sand à l’époque. Mais nous ne nous trouvons pas devant une confession littéraire, ni des mémoires.

 

Le récit de cet Hiver à Majorque est en fait partagé entre deux inspirations: la vérité de dire son fait, sa vérité d’une société dont l’auteure n’a pas apprécié les mesquineries, le manque d’ouverture et de culture, le sous-développement économique, les superstitions, en un mot l’insularité; et une belle description des paysages et de l’architecture majorquines. Il est frappant comme George Sand, qui semble avoir vraiment souffert des mesquineries de l’île, peut se montrer, dans le même temps, attentive aux merveilles qu’elle offre, à certains paysages époustouflants. A l’en croire Majorque serait un cauchemar mêlé de sublime.

 

Est-il sûr cependant que George Sand ait bien vu Majorque? Si son récit se montre vraiment intéressant, c’est justement par tout ce qu’il ignore: la nature, les paysages sont plus faciles à lire que les hommes. Descendue de Paris en croyant trouver en Méditerranée une sorte d’Eden naturel et culturel, George Sand a les préjugés d’une femme, même grand écrivain, du nord de l’Europe et qui se trouve surprise parce que l’île où elle croit pouvoir venir mener sa vie de Bohème, d’amour et de création artistique se révèle habitée par des hommes aux passions dures, franches, que les hivers y sont plus froids qu’elle ne croyait. On devine derrière le récit de George Sand, dans le blanc de ses récriminations contre un peuple sous-développé selon elle, parce qu’il qui ne correspond pas à son idée rousseauiste du primitif innocent (un « peuple de singes » écrit-elle dans un moment d’énervement!), on devine donc toutes les rugosités de la vie Méditerranéenne, des personnages à la Giono. En Méditerranée, la vie est rude. Les passions, même les plus mesquines, se manifestent franchement. C’est ce qu’on oublie aisément sous le soleil qui y brille de mars à octobre. Mais en novembre, en décembre, en janvier, en février, les hivers, humides et ventés, des hivers glacés, parce qu’on n’y donne pas la même place au chauffage que dans les pays septentrionaux, rappelle que ces contrées sont bien aussi la terre de la tragédie. Croyant aborder des contrées paradisiaques, George Sand et sa famille ont échoué dans le pays d’Eschyle!

 

 

 

Publié dans le cadre du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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du Challenge George Sand organisé par George

 

Challenge George Sand

 

Jane AUSTEN: Lady Susan

http://myboox.f6m.fr/images/livres/reference/0009/06/lady-susan-les-watson-sandition-jane-austen-9782264025241.gifVeuve de feu Sir Vernon, la belle lady Susan est une fleur vénéneuse de 35 ans, qui n’en parait que 25, et qui exerce sur les hommes et leur fortune un charme certain. Dans le secret des confidences qu’elle adresse à Alicia Johnson, âme damnée comme elle, c’est une femme perdue, manipulatrice, une séductrice impénitente, qui plus est une mère indigne qui regrette que sa fille ne soit pas aussi douée qu’elle pour le vice et exerce sur elle une contrainte insupportable. Mais c’est aussi en société une femme élégante, un modèle de correction et de délicatesse, qu’il serait difficile de ne point apprécier. Lorsque, poussée par les vicissitudes de sa vie aventureuse, lady Susan vient s’installer chez son beau-frère et sa belle-soeur, Mr. et Mrs. Johnson, qu’elle déteste, va-t-elle trouver un nouveau terrain d’élection? Les Johnson seront-ils les prochaines victimes de sa funeste carrière?

 

Lady Susan est le premier roman rédigé par Jane Austen, dans une forme encore en vogue à la toute fin du XVIIIème siècle. Lorsque plusieurs années après, elle chercha à faire publier ses premiers romans, le genre du roman par lettres était passé de mode. C’est sans doute pour cela que Jane Austen garda par devers elle ce roman, qui ne fut publié qu’à titre posthume ; sans doute aussi parce qu’entre temps Austen avait trouvé sa forme, celle qui éclate dans le contrepoint satirique, lumineux des aventures sentimentales de Raison et sentiments, d’Orgueil et préjugés, ou de Northanger Abbey. C’est pourtant un roman épistolaire astucieux. Si Austen n’y atteint pas les sommets du genre, illustrés par Les Liaisons dangereuses ou La Nouvelle Héloïse, on y retrouve ce ton de confidence qui permet de mesurer les actes publics des personnages au regard de leurs déclarations privées uni à cette légèreté de mœurs caractéristique du roman par lettres.

 

Pourtant, Austen donne à cette forme un développement personnel. Le roman est organisé autour de deux correspondances : celle de lady Susan et de Mrs. Johnson, d’un côté ; celle de Mrs. Vernon et de sa mère lady Catherine de Courcy, d’autre part. Lady Sudan et son amie et confidente Alicia Johnson sont deux aventurières. Alicia Johnson a fait un beau mariage, mais son mari se méfie de lady Susan. Quant à lady Susan, veuve de Sir Vernon, dont la mort l’a laissée sans fortune, elle a tout tentée pour s’opposer au mariage de Charles Vernon, frère de feu Sir Vernon et de Catherine Vernon, née de Courcy, dont nous suivons par ailleurs la correspondance. Lorsque le roman commence, lady Susan est la maîtresse d’un jeune homme riche et élégant, Mr. Manwaring. Autoritaire et débauchée, elle cherche à marier sa fille contre son gré à un jeune homme riche, mais sans envergure : sir James Martin, dont elle pourrait bien aussi chercher à faire son mari. S’installant chez les Johnson pour fuir les tracas que la jalousie de Mrs. Manwaring menace de lui créer, elle va tout tenter pour s’attacher le cœur du jeune frère de Mrs. Johnson et tenter de capter sa fortune.

 

Limité par sa concision, et avec des ressources qui ne sont pas encore cependant celles des grands romans rédigés à la troisième personne, Lady Susan trouve cependant à illustrer l’art du point de vue qui sera celui de Jane Austen parvenue à sa maturité. Le roman par lettres donne cette possibilité. Mais il y a peut-être dans le procédé quelque chose d’un peu trop artificiel, qui fait de Lady Susan une curiosité, plus qu’un grand roman de Jane Austen. A la fin, l’auteur ne peut manquer de sacrifier à une conclusion convenue : deux dangers sont écartés (le mariage de lady Susan et du jeune Réginald de Courcy n’aura pas lieu, ni non plus le mariage forcé de Frederica Vernon et de sir James Martin), mais Lady Susan poursuit sa carrière funeste en épousant celui qu’elle réservait à sa fille. C’est une vision encore puritaine que Jane Austen saura dépasser dès Raison et sentiments et qui sera la clef de son génie littéraire : le mal n’est pas dans des êtres diaboliques, cherchant à manipuler les autres au profit de leur destin carnassier, ni dans la force obscure du désir, mais dans une série de malentendus entre les êtres et qu’il appartient au désir bien compris d’épurer.

 

 

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine


Mois anglais