La Joie de vivreA la mort de ses parents, qui dans Le Ventre de Paris tenaient un commerce près des Halles, Pauline Quenu est recueillie par ses cousins Chanteau qui occupent une villa confortable sur les hauteurs de Bonneville, une petit village de Normandie bâti au flanc d’un rocher battu par les vagues, entre deux falaises. Dans le charme douillet de la vie de province, l’enfant apprend à trouver sa place. Mais Pauline est fortunée, et ses cousins entretiennent avec difficulté un train de vie qui permet peu d’ambitions et de grandes dépenses…

Malgré son titre, La Joie de vivre est sans doute l’un des plus noirs des romans de Zola. Après le jubilatoire Au Bonheur des Dames, il est le roman des grandes ambitions déçues, qui s’abîment lamentablement, à l’image de la digue que Lazare s’efforce, au cours du roman, de construire pour retenir les flots qui à chaque grande marée s’abattent sur le village. L’image de Bonneville grignoté par la mer et de ses habitants misérables et violents est la clé de ce roman : « ils vivaient de la mer, fort mal, collés à leur rocher avec un entêtement stupide de mollusque ». Dans le confort de leur villa, les Chanteau règnent sur une humanité lamentable, qu’ils dominent de leur lot de douleurs : le père, gourmand invétéré, est atteint de crises de goutte qui le font hurler comme une bête ; Lazare, le fils, est une créature chimérique qui s’enthousiasme pour des projets insensés, avant de retomber dans des périodes de noir désespoir ; la mère s’illusionne sur sa prétendue générosité.

Pourtant, perce au creux de ce désespoir cette joie de vivre dont Pauline est l’instrument zélé. Dès le début, elle apparaît comme « une gamine qui est née pour les autres ». Pauline a hérité de ses parents une petite fortune que les Chanteau s’efforcent dans un premier temps de protéger. Mais le train de vie modeste du ménage confronté aux projets dispendieux de Lazare a tôt fait d’avoir raison de l’argent de Pauline. Ainsi le roman aurait pu être, par exemple dans le goût victorien, le simple récit d’une spoliation, de l’innocence bafouée, si Pauline n’opposait pas sa propre dynamique. C’est volontairement que l’enfant, puis la jeune fille se laisse spolier de tout : de son amour pour son cousin Lazare, de sa fortune. A la mesquinerie ambiante, Pauline oppose sa joie de vivre, tenant à bout de bras le village, qu’elle entretient de ses dons, grignotant toujours un peu plus son argent ; elle est le soutien exclusif de son cousin qu’elle jette dans les bras de sa rivale, de sa famille, dont, après le décès de Mme Chanteau, elle finit par tenir la maison. Sans doute, les dépenses de Pauline sont des dépenses inutiles : elle entretient les enfants du village dans leur descente vers le vol et l’alcoolisme ; elle donne à Lazare les moyens de financer ses folies ; en réglant les factures de la maison, elle soutient un budget conçu à perte. Pauline n’est pas une réformatrice sociale ou politique. Son ambition est de donner un peu de chaleur à ceux qui souffrent, sans prétendre les changer.

Je craignais beaucoup la lecture de ce roman, sans doute à cause de sa position dans le cycle des Rougon-Macquart . Après les sommets que sont Pot-Bouille  et Au Bonheur des dames, et avant Germinal, je craignais quelque chose dans le style d’ Une page d’amour , dont la lecture ne m’avait que partiellement convaincu. Pourtant – est-ce en raison du métier de Zola ou de la crise psychologique qu’il traverse lui-même quand il écrit ce roman? – on trouve dans ce récit tout autre chose qu’une pause entre deux grands moments romanesques. Par l’intermédiaire de Lazare, Zola y propose un portrait d’une pathologie mentale, plus convaincant à mon sens que celui de Jeanne, l’enfant hystérique d’Une page d’amour. Il y a sans doute du Zola dans le personnage de Lazare, qui vit de grandes ambitions, de projets démesurés : être un grand musicien, un médecin hors-pair, un romancier génial, construire une usine au bord de la mer pour exploiter les algues et en tirer des composés chimiques, bâtir un système de digue révolutionnaire capable de dompter la furie destructrice de la mer. Mais Lazare est aussi, à ses moments d’abattement, un homme terrorisé par la mort, sa propre mort, en proie à des crises de panique, un obsessionnel dépressif, un angoissé chronique – un cas pathologique dont Zola nous donne ici, de l’intérieur, un portrait très convaincant. On sait l’œuvre et l’écrivain hantés par le thème de la folie. Le personnage de Pauline qui, dans le roman, oppose aux débordements de son cousin sa normalité et son attachement simple aux choses de la vie assume donc une des ambitions de l’œuvre de Zola : dire les choses comme elles sont, les considérer selon la nature est une libération face au puritanisme, à l’hypocrisie d’une société qui vit de contradictions, se donne le spectacle de sa propre respectabilité, mais se souille de perversité. Dans le roman, cette ambition trouve son manifeste dans la description, sans concessions à la pudeur, de l’accouchement difficile de Louise, la femme de Lazare. Elle montre que le naturalisme est d’abord une réforme, un décapage du regard. Le formidable instrument littéraire est prêt qui va enfin permettre à Zola l’écriture de Germinal.

Les Rougon-Macquart: n°12

4 Comments on Emile ZOLA: La Joie de vivre

  1. J’ai lu ce roman il y a longtemps, dans ma série des Rougons Macquart, et je m’en souviens très mal. Je ne garde en mémoire que son noir désespoir, l’antithèse de son titre.

  2. @Céline: ce n’est pas le plus serein des romans de Zola, tu as raison. Mais j’en ai bien aimé la lecture. On verra ce qu’il m’en reste avec le temps.

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