Grass--En-crabe.jpgCe fut d’abord le nom d’un homme : Wilhelm Gustloff, né le 30 janvier 1895, chef du parti nazi en Suisse, assassiné par David Frankfurter pour protester contre le sort fait aux juifs dans l’Allemagne nazie. Puis le nom du « martyr » donné à l’un des fleurons de la flotte nazie, construit pour servir, avant la guerre, de navire de croisière, le symbole de la société rêvée par le régime. Lorsque le 30 janvier 1944, le Wilhelm Gustloff sombre, touché par 3 missiles tirés depuis un sous-marin soviétique, plusieurs milliers de gens périssent dans les eaux glacées de la Baltique : des civils et des militaires, parmi eux de très nombreux enfants embarqués à la hâte, dans la panique de la débâcle devant l’avancée des troupes soviétiques en Prusse Orientale. La plus grande catastrophe maritime de l’histoire, plus meurtrière encore que le naufrage du Titanic

 

Qui garde souvenir de cet événement ? Pourquoi le Titanic oui, qui en 2002, lorsqu’est paru le roman de Grass, venait de faire l’objet d’un film mondialement diffusé, et pas le Wilhelm Gustloff ?


« La télévision a certes diffusé il n’y a pas si longtemps un documentaire, mais on a toujours l’impression que rien ne saurait surpasser le Titanic, comme si le Wilhelm Gustloffn’avait jamais existé, comme s’il n’y avait pas la place pour une autre catastrophe, comme si l’on avait le droit de commémorer ces morts-ci et pas ces morts-là. »

 

La mauvaise-conscience allemande, qui a appris au pays des bourreaux à ne pas réclamer dans l’Histoire la place des victimes, en a refoulé la mémoire. Pourtant celle-ci continue de travailler en sourdine. Dans son roman, Grass choisit de mettre en scène trois générations d’une même famille : le narrateur du roman né le 30 janvier 1944 sur le bateau venu porter secours aux survivants de la catastrophe, sa mère, rescapée du naufrage, son fils, un garçon de 17 ans qui nourrit Internet d’une propagande trop sensible aux idées d’extrême-droite.

 

Les lecteurs de Grass savent que depuis son premier grand succès, Le Tambour, son œuvre est dominée par le désir de faire apparaître l’artifice d’une présentation trop schématique de l’Histoire : l’effondrement du nazisme en 1945 n’est pas une coupure radicale. D’un côté et de l’autre de l’année 1945, ce ne sont pas des gens différents, mais les mêmes individus, dont le romancier s’est attaché à reconstruire les motivations, le cadre de vie, les aspirations. Mais la défaite de 1945 et la révélation des crimes du nazisme a introduit un rapport amnésique à une histoire moins oubliée cependant que taboue. Un tabou qu’il convient de lever si l’on veut comprendre quelque chose aux développements historiques récents.

 

Nostalgique à la fois d’Hitler et de Staline, la mère du narrateur confond dans une même affection l’affichage social du parti nazi et la politique de la RDA :


« ça devrait être quèqu’chose comme nous en RDA, simplement encore mieux… ».

 

Les idées politiques du fils du narrateur, jeune homme d’extrême-droite, apparaissent pour la première fois dans le roman sous la forme d’un plaidoyer hostile aux pouvoirs de l’argent que ne renierait pas un militant de la gauche radicale ou de l’alter-mondialisme :


« je mentionnais en passant, d’une manière paternelle, mon reportage sur les prochaines élections au Schleswig-Holstein, j’eus droit à ‘Tout ça, c’est de l’escroquerie. A Wall Street ou ici, c’est pareil : partout c’est la ploutocratie qui règne, c’est l’argent !’ ».

 

Les souvenirs mal digérés d’une Histoire qui, même refoulée, continue, en cette aube de XXIème siècle à travailler, sans quelle le sache, la nation allemande réunifiée donnent au récit un ton tragique que l’auteur assume parfois dans le langage le plus cru :


« La revoilà cette date maudite. L’Histoire, ou plutôt exactement l’Histoire que nous remuons est une cuvette bouchée. Nous tirons la chasse encore et toujours, mais la merde continue à monter. »,

 

ou bien dans cette dernière phrase du livre, démarquée de la célèbre fin des Choephores d’Eschyle :


« Ça ne finit jamais. Ça ne finira jamais. »

 

Publié en 2002, En crabe est sans doute le premier grand roman d’après la réunification allemande, une situation que Grass se plaît à souligner en jouant à saute-mouton, entre l’ex Allemagne de l’Est et l’ex Allemagne de l’Ouest sur l’ancienne frontière intérieure : de Schwerin à Mölln et Ratzeburg, de Berlin à Lübeck, de Berlin-Est à Berlin-Ouest. Ce sont les lieux d’une famille éclatée, dont le roman, qui n’est pas attaché qu’à faire resurgir le souvenir d’une catastrophe oubliée, parvient à donner par petites touches un portrait précis et vigoureux. Comme dans l’Orestie d’Eschyle, en effet, la question des relations familiales travaille le récit en profondeur. Le fils néonazi, animateur d’un site Internet dédié à la mémoire de Wilhelm Gustloff, se croit abandonné par son père et cultive auprès de sa grand-mère le souvenir héroïsé du nazisme. Celle-ci s’efforce de sauver, dans ses ambiguïtés, la mémoire d’une vie travaillée des déchirures de l’Histoire, tandis que le narrateur fait porter sur sa mère (une femme de la génération de Grass, notons-le) la responsabilité d’un passé, dont elle est d’abord elle-même l’une des victimes.

 

Le début du roman est assez dur à suivre. D’emblée, Grass choisit en effet de plonger son lecteur dans le réseau d’une histoire dont les fils tendus par delà les époques et les générations demandent quelques temps pour s’y retrouver. Pourtant, assez rapidement (disons pour qui ira jusqu’au delà des 25 premières pages), comme de la mémoire endormie d’une Histoire oubliée, le récit finit par sortir de sa confusion initiale. Le lecteur se familiarise avec ces trois générations d’Allemands issus de l’ancienne Dantzig et trouve un réel plaisir à la forme qui, par petites touches, trouve à donner un portrait complet de l’Histoire, avec ses différentes strates. Visiblement, Grass a trouvé dans ce En crabe une nouvelle manière, plus fluide, plus limpide, même si le dispositif narratif qui imite la démarche du crabe qui progresse en semblant reculer relève d’un art sophistiqué.

 

Mais le plus intéressant est sans doute dans le récit du procès sur quoi s’ouvre la dernière partie d’un roman qui, décidément, doit beaucoup à l’Orestie d’Eschyle. Car ce qui n’est d’abord que propagande virtuelle finit par basculer dans la tragédie: las d’animer la toile de leurs joutes verbales, le fils du narrateur et un mystérieux correspondant qui se fait nommer David et assume le passé allemand au point de s’identifier aux victimes du nazisme finissent par se rencontrer. Une rencontre qui tourne au drame. Devant les juges, le jeune néo-nazi apparaît comme un jeune homme trop habile à parler, sans doute trop intelligent, un pur produit de cette éducation à l’allemande sur quoi le pays a cru pouvoir rebâtir une nation, un vrai nazi contre quoi ne peuvent rien les institutions démocratiques exemplaires dont s’est dôté le pays. Un passage qui m’a fait penser souvent à certains développements de Juli Zeh. Il y aurait sans doute là quelque chose à creuser, mais qui dépasse les limites de ce billet.


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