Mois : juin 2010

Dany LAFERRIERE: Le Charme des après-midi sans fin

Le Charme des après-midi sans finA Petit-Goâve, Vieux Os vit auprès de sa grand-mère, Da. Les premiers émois amoureux, les bagarres, les copains, les petites manies des habitants, les odeurs retrouvées, constituent la matière du récit autobiographique de cette jeunesse haïtienne et de son charme provincial. Mais le jour où la crise politique finit par gagner la ville, Vieux Os doit grandir et le départ final pour Haïti sonne comme l’annonce d’une vie inconnue et un adieu définitif aux joies en allées.


J’aurais tant voulu que le lire me plaise. Et il avait de quoi me plaire: le très beau titre d’abord, puis ce récit lui-même d’une enfance, la grand-mère et son café, le vaudou, la présence des morts, la province gagnée par la crise politique, le portrait de cette ville partagée en deux clans qui se reconnaissent à leurs jeux: le clan des joueurs d’échec réunis chez le coiffeur et le clan des joueurs de domino, les rivalités politiques qui sont aussi des rivalités amoureuses, certains personnages fantasques: cet homme et son cheval, ou cette femme, encore vierge à plus de 40 ans qui court la ville lors du couvre-feu pour préparer son mariage et qui la veille de ses noces cherche à perdre à tout prix sa virginité pour ne pas que son futur époux un jour lui reproche que, s’il ne l’avait pas aimé, elle n’aurait jamais connu personne dans sa vie  Il y a dans ce livre la matière d’un grand portrait baroque, comme on pourrait en trouver chez d’autres écrivains de la Caraïbe ou de l’Amérique latine toute proche. Mais la naïveté de l’écriture, la composition par tableaux, ces très courts chapitres où l’auteur évoque un souvenir, croque une situation, une anecdote ne m’ont pas convaincu. L’absence de saveur, de rondeur de la langue, le manque de densité des tableaux fait que j’ai lu sans déplaisir le livre de Dany Laferrière, mais que je n’y ai jamais non plus trouvé de vrai plaisir.

 

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Lecture de mai-juin

 

Les avis de: Exlibris ; Nina ; Lisa ; Grominou ; Armande ; Clara 

 

Blogolecteurs ayant choisi d’autres titres: Pays sans chapeau : Praline ; L’énigme du retour : Denis

 

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Dany Lafferière, Le Charme des après-midi sans fin (1997), Editions du Rocher/Motifs, 2009

Emile ZOLA: L’Assommoir

L'AssommoirGervaise Macquart vient d’être quittée par Lantier, un homme paresseux et infidèle, avec lequel elle a vécu plusieurs années, et dont elle a eu deux enfants, Claude et Etienne. Pour survivre, la jeune femme doit reprendre le métier de blanchisseuse, qu’elle exerçait avant de s’établir à Paris. Travailleuse, elle reçoit les visites d’un voisin, Coupeau, un ouvrier-zingueur avec lequel elle finit par se marier. Une fille naît: Nana. Tout entière à son rêve d’épargne courageuse et de travail, Gervaise projette de s’établir à son compte en ouvrant une blanchisserie…


Voici un roman, je ne sais au juste pourquoi, que je me suis pendant longtemps interdit de lire. Et c’était évidemment stupide! Il y a bien sûr l’histoire de l’alcoolisme, dont je redoutais la mise en scène complaisante ou trop démonstrative – ce dont Zola a su se garder dans une certaine mesure. Et ce que je savais de la langue que l’écrivain naturaliste invente pour ce roman, mais qui restait pour moi une proposition théorique.


Or L’Assommoir, en effet, est d’abord une formidable « machine » linguistique. En donnant à lire le monde depuis l’intérieur du langage du monde ouvrier, Zola non seulement libère l’expression romanesque des conventions académiques, contribuant à rapprocher la représentation littéraire de la réalité sociale qu’elle décrit, mais surtout, ce qui pour nous aujourd’hui est une banalité, il tend à montrer le rôle joué par les perceptions et les représentations résultant des positions sociales dans les conflits minant la cohérence d’une société. La « noce » qui entraîne les invités de Gervaise et Coupeau à leur mariage jusqu’aux salles du Louvre où ils passent ébahis devant des toiles qui racontent, sans qu’ils s’en doutent, leur propre destin (naufrage et fêtes) est de ce point de vue l’une des plus grandes réussites de l’écriture romanesque moderne.


Mais si le schéma de L’Assommoir – grandeur et décadence – est celui de bien des romans de Zola, l’auteur sait donner ici à ce motif un développement qu’on ne trouve pas dans d’autres oeuvres, où la fin est pour ainsi dire déjà contenue dans le début. Il y a un moment en effet dans L’Assommoir où Zola nous fait toucher quelque chose du rêve ouvrier: le mariage de Gervaise avec Coupeau, travailleur sobre et honnête, le projet de blanchisserie font mesurer le rêve de bonheur et d’émancipation que porte en lui le travail ouvrier. Mais c’est un rêve sans issue. L’impasse sociale que le monde du Second Empire présente devant toutes les initiatives du monde ouvrier est la véritable affaire de ce roman de l’alcoolisme. La vraisemblance d’ailleurs n’est pas ce qui intéresse Zola. Comment expliquer que Coupeau « plonge », après son accident, dans l’alcoolisme; et à son tour Gervaise? Il y a bien sûr les raisons généalogiques (l’hérédité de Coupeau et Gervaise); la logique souterraine des motivations psychologiques (Coupeau qui, voyant passer, Nana, sa fille, tombe littéralement du toit) ou mêmes certains motifs symboliques (l’alambic, véritable « machine » à alcool exerçant sa fascination terrifiante, qui est une sorte de pendant gothique de l’imaginaire thermodynamique dominant le cycle des Rougon-Macquart). Mais Zola, qui n’est pas avare d’habitude, lorsqu’il s’agit de souligner les procédés, se montre très discret ici, comme si la question qui l’intéressait vraiment était celle non de l’origine de l’alcoolisme, mais de ce qu’il signifie (à la fois sur le plan social et symbolique): une forme de réponse justement à l’impasse de la vie ouvrière qui est aussi la principale cause de son échec.


Bref, L’Assommoir est dominé par la tragédie. La tragédie d’un monde, dont Zola explore les multiples facettes: l’alcool qui tombe dessus quand bien même on a veillé à s’en tenir éloigné, le martyr des enfants Bijard, la dissolution des liens sociaux et familiaux, leur substitution par des formes de camaraderie canaille et la décadence des sentiments moraux. Certains lecteurs enfermés dans leur bonne conscience bourgeoise ont cru pouvoir y lire à l’époque un portrait-charge contre le monde ouvrier… ils n’allaient pas tarder à déchanter, avec Nana, et voir se refermer sur eux le redoutable piège littéraire et social ouvert par Zola dans ce formidable Assommoir.

 


Les Rougon-Macquart: n°7

 

 

Emile Zola, L’Assommoir. Edition électronique (lien: ici).


Jens Christian GRØNDAHL: Piazza Bucarest

Piazza-Bucarest.jpg« Un matin de mars, j’ai pris la route du nord afin de revoir Scott une dernière fois avant qu’il ne reparte en Amérique. » Le résumé pourrait s’en tenir à cette première phrase du roman, tellement le fil de la narration est ténu, l’histoire tient à si peu de choses: un romancier, narrateur de cette histoire, vient revoir un homme, Scott, un ancien photographe de presse, qui fut le compagnon de sa mère et est resté pour lui depuis une sorte de père spirituel; il est question d’une lettre, envoyée à l’ancienne adresse de Scott et de sa seconde compagne, Elena, une jeune roumaine que Scott a épousé pour lui permettre de fuir le régime de Ceausescu; une lettre que le narrateur va profiter d’un séjour en Italie pour tâcher de la remettre en mains propres à sa destinataire…

 

Ce Piazza Bucarest est un roman rare, un chef d’oeuvre de délicatesse, dont le génie propre tient à un équilibre si fragile, à l’écoute lui-même de la fragilité des êtres et de leur histoire qu’on a presque peur d’en parler, comme si en parler risquait de couvrir du bruit assourdissant du « discours sur » un texte dont le talent tient à savoir avec tellement d’efficacité se mettre à l’écoute de cet ordre précaire que les individus s’efforcent de construire dans le cours chaotique du monde. Jens Christian Grondahl est un maître intimiste, un miniaturiste, témoins ces remarquables vignettes dont il parsème son récit, telle l’évocation de la côte bordant le Jutland, au début du roman. Certaines de ces miniatures sont des descriptions de photographies (le portrait d’Elena), des évocations de tableaux (les tableaux de l’Age d’or danois, au musée de Copenhague), des paysages bordés par des cadres plus ou moins artificiels (les Alpes que le narrateur aperçoit, après Munich, depuis la fenêtre du train qui le conduit en Italie et la vue des Alpes qui décore sa chambre d’hôtel à Milan). Tels sont quelques uns des exemples qui se multiplient dans ce roman tout entier consacré à l’évocation de la « joie de contempler la vie banale », aux « petits riens négligés du monde ».

 

Mais Grondahl sait aussi, et sans doute ne faut-il pas aller chercher ailleurs l’inspiration de mettre en scène deux personnages, un photographe et un écrivain, qui ont personnellement affaire avec la possibilité de produire des reproduction du monde ou de la vie, Grondahl sait donc bien que toute image est menacée de dévaluation, de cette forme de banalité justement qui affecte les hommes et les choses. Et ce n’est pas sans malice qu’il joue lui-même des clichés, à l’image de Scott venu faire des images attendues de bergers dans la Roumanie de Ceausescu: Scott tombe-t-il amoureux d’autre chose en la personne d’Elena que du cliché de la jeune femme fragile à protéger? Et quand le narrateur se laisse lui aussi séduire par le personnage envoûtant de cette étrangère, que se passe-t-il donc d’autre, sinon le cliché d’un baiser échangé sous un arbre sous lequel ils étaient venus se protéger de la pluie? Ici le cliché, pris pour lui-même et mobilisé comme révélateur de la banalité des actions humaines, devient l’objet d’une méditation mimant les sentences des écrivains moralistes, dont la nonchalance désabusée parcourt l’ensemble du roman (« Il est tellement facile, sur un coup de tête, d’avoir envie d’embrasser quelqu’un du même âge, lorsque le hasard fait que l’on se retrouve sous le même arbre et qu’il pleut »).

 

Méditation profonde sur l’art et sur l’histoire, sur le destin des hommes et les droits de l’imagination, c’est aussi un très beau et très pudique roman d’amour, qui donne envie de parcourir l’ensemble de l’oeuvre de ce maître danois, que je découvre avec ce titre.

 

Les avis de Papillon, Calou.

 

 

Jens Christian GRØNDAHL, Piazza Bucarest. Paris. Gallimard. 2007. Collection Folio. 2008.

Alexandre DUMAS: Le Collier de la reine

Le-Collier-de-la-reine.jpgMarie-Antoinette fait tourner la tête des hommes qui l’approchent: Olivier de Charny, Philippe de Taverney, le cardinal de Rohan sont tous trois amoureux de la reine. Mais les temps sont-ils encore aux grandes dépenses et aux éblouissements de l’astre royal? Les finances du royaume vont mal. Il y a quelque chose d’un peu bourgeois, presque de trop humain dans la figure du roi Louis XVI. Et Marie-Antoinette est d’abord elle-même une femme comme les autres. Un collier somptueux est présenté à la reine. Jeanne de La Motte, héritière des Valois, appelée auprès de la souveraine, malgré la suspicion du roi à l’égard de cette ambitieuse que la reine a sorti de la misère, va être la pièce maîtresse d’une manipulation visant Marie-Antoinette et le cardinal de Rohan…


Ce deuxième volet des Mémoires d’un médecin est sans doute aucun l’une des meilleures réussites de Dumas. La course de Marie-Antoinette et d’Andrée de Taverney à travers un Paris où l’on entend percer la rumeur de l’exaspération populaire, la rencontre avec Olivier de Charny, la partie de traineau sur les pièces d’eau gelées des jardins de Versailles, le court roman dans le roman mettant en scène une troupe de truands qui ont investi l’ambassade du Portugal sont des moments particulièrement réussis. L’ampleur de la narration, le talent à mêlé les intrigues romanesques sont patents.


Venant à la suite de Joseph Balsamo, dont il poursuit l’action dix ans plus tard, Le Collier de la reine nous donne à reconnaître quelques uns des personnages du précédent roman: Nicole Legay, sosie de la reine, les Taverney, le cardinal de Rohan, le roi Louis XVI et Marie-Antoinette, ainsi que Joseph Balsamo qui, sous le nom de comte de Cagliostro poursuit son travail de sape contre la monarchie. Mais l’éclairage a changé: le peuple, qui était le héros inconscient du roman précédent, est rejeté ici dans les marges d’un récit, dont il est cependant pour ainsi dire la condition de possibilité. L’Affaire du collier est une sorte de fable historique qui montre la faillite de la monarchie plus qu’elle n’en explicite le mécanisme. Il serait intéressant de ce point de vue de comparer la prophétie de Cagliostro, au début de ce volume, faite à l’occasion d’un diner qui réunit dans l’intimité d’une salle à manger les principaux acteurs de Joseph Balsamo, avec celle, d’une toute autre ampleur, qui ouvrait le premier roman du cycle. Ce recentrage sur des actions individuelles, la priorité donnée ici aux personnages sur les grands mouvements de foule est peut-être la véritable leçon historique du roman: si la monarchie est en faillite, c’est parce que l’essentiel se joue ailleurs, en dehors du cadre de la narration, dans l’opposition entre un peuple, exaspéré, et une aristocratie jalouse de ses privilèges. En tampon entre ces deux forces, le roi et la reine offrent le visage de personnalités qui sont menées par les événements. On sait que les actions privées des princes sont toujours des actes publics. Mais quand l’histoire se retourne contre l’institution monarchique, la faiblesse même d’un roi ou d’une reine, qui devraient être des preuves de l’humanité des princes, devient le signe qu’il faut abattre la monarchie.



Alexandre DUMAS, Le Collier de la reine, édition électronique (lien: ici)

PLATON: Phèdre

phedre.jpgConvié par Phèdre à écouter le discours paradoxal que Lysias a donné sur l’amour, Socrate a suivi le jeune homme à la campagne, jusqu’en un lieu idyllique habité par les dieux. L’ombre d’un platane et d’un gattilier en fleurs, le chant des cigales, le doux murmure d’une source définissent le cadre merveilleux du dialogue. Sous la conduite d’un Socrate plus exubérant que jamais, commence alors entre les deux hommes un échange dont l’enjeu explicite est l’amour et la puissance du discours.


Le Phèdre est sans doute le plus littéraire des dialogues de Platon. Nulle part peut-être mieux que dans ce dialogue on ne trouve Platon habile à jouer avec les formes de la culture traditionnelle de son temps: discours, mythes, formules rituelles sont reprises et retournées contre elles-mêmes. Devant un Phèdre qui s’interroge quant à la véracité des histoires mettant en scène les dieux, Socrate riposte par une véritable inflation de mythes: mythe de l’âme comparée à un cocher conduisant ses chevaux, mythe de la réminiscence, mythe des cigales, mythe de l’invention de l’écriture. Au discours de Lysias que Phèdre présente comme un modèle accompli d’art oratoire, Socrate riposte par deux discours, tout autant accomplis sur le plan de la rhétorique, mais qui sont guidés par un tout autre désir.


C’est la question de la nature de ce désir, qui fait l’unité du dialogue. A ceux qui parlent sur l’amour, Socrate oppose des discours qui sont inspirés par l’amour, Eros, le dieu philosophe, dont l’élan demande à être réinterprété comme une manifestation première de notre aspiration à la vérité. La critique de la rhétorique, dont le dialogue se livre à un véritable démontage, y compris dans ses procédés techniques, est à comprendre en lien avec le risque d’un oubli de la vérité, c’est-à-dire de cet élan qui en nous rendant digne de nous-mêmes nous hausse jusqu’à l’intelligible: on ne peut connaître l’âme sans connaître l’univers; les beautés terrestres sont des représentations de la Beauté universelle et de la Vérité; l’intelligence est cette part divine en l’homme qui le rend capable, comme les dieux, du bien et de la vérité. Amour de la vérité, la philosophie est, plus qu’un mode de connaissance ou une méthode du savoir, l’invention d’un mode de vie. Mais c’est une discipline précaire. Il tient à peu de choses de rester sourd aux sollicitations de l’amour. Et les conditions de la vérité consistent, comme un dieu, dans cet élan dont on ne peut percevoir la présence que par ses effets sur nous.

 

 

Platon, Phèdre. Traduction et présentation par Luc Brisson. Suivi de: « La pharmacie de Platon » par Jacques Derrida. Paris. Flammarion. GF. 2006